Une extraordinaire expérience humaine

19/03/2022 mis à jour: 02:09
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L’acte fondateur de la lutte armée contre la force coloniale, lui-même aboutissement de la somme de luttes antérieures, puis la victoire acquise au prix de sacrifices aux dimensions rares dans l’histoire des mouvements de libération dans le monde agissent encore comme le maître repère dans toute définition de la substance nationale et ses traductions en actes sociétaux et institutionnels.

La fidélité aux idéaux de Novembre demeure la souche conceptuelle en dehors de laquelle il n’est pas admis de revendiquer un lien filial à la communauté nationale et un droit à l'être et à l’exercice politique. Aussi bien du côté du régime que de toutes les composantes de l'opposition et des courants d'idées dans la société, la référence fondamentale au «récit national» – même avec de franches nuances – est dûment avancée comme le gage sine qua non d'une appartenance à l'être collectif et d’une légitimité à faire partie de la nation et d'aspirer à participer à la construction du pays. 

La démonstration en a été tout récemment donnée à grande échelle lors des manifestations du hirak : l’on se souvient de ces chorus qui faisaient retentir les noms des héros de la guerre dans les marches et combien la «trahison» présumée de leur mémoire ou, a contrario, la fidélité à leurs idéaux étaient érigées en lignes de démarcation radicales entre courants politiques, censés pourtant revendiquer des projets de construction portés sur l’avenir. Qu’importe ce que l’on a retenu, selon sa chapelle, des insurrections anticoloniales, du Mouvement national, ou de la Guerre de Libération, l'unanimité est faite sur l'idée que la source inspirante de toute mobilisation ne pouvait être que ce passé douloureux et glorieux.

C’est sans doute en cela qu’est structurante l'œuvre d'écriture de l'histoire quitte à ce qu'elle soit systématiquement parasitée par le factuel des tiraillements idéologiques. Ecriture de l'histoire, non plus sur le schéma lyrique et idéalisant qui a tout le temps prévalu, mais celui reportant les faits aux dimensions des hommes et des femmes dans leur ordinaire humanité, devenant d'exception pour avoir eu le courage et la lucidité de forcer le destin. L'on découvre au fil des récits biographiques de ces dernières années (mémoires, témoignages…), par bribes, les vulnérabilités, les contradictions, voire les erreurs des responsables politiques et militaires qui ont mené le combat libérateur, ces regards au plus près de l'humain soulèvent controverses et violentes polémiques parfois. C'est là le tribut du débat et du regard dépassionné sur les événements sans lesquels la somme des bravoures qui ont conduit à la victoire restera prisonnière du sanctuaire vaporeux du mythe.

La lutte pour l'indépendance et tous les sacrifices consentis sont aussi une extraordinaire expérience humaine, et c'est sans doute une dimension qu'il faut restituer à l'histoire pour qu’elle ne reste plus figée dans le monolithisme de la stèle et du monument. Ce sont des dirigeants issus de terreaux sociologiques parfois contrastés, forgés dans l'adversité la plus cruelle et qui avaient des visions différentes sur l’avenir de l'Algérie indépendante qui ont quand même mené et réussi les Accords d'Evian, il y a soixante ans, autour du leitmotiv sans appel de l'unité du territoire et de la nation. 

Leur combat n’a pas été une suite parfaite d'actes héroïques qu'il serait hérétique d'interroger. Plutôt que de cultiver l'image du miracle avec son lot inévitable de vénérations, il s’agit de reconstituer les séquences du combat pour que le présent s'en inspire.

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