Malgré les imposantes manifestations populaires de la semaine écoulée et d’hier devant le Parlement contre les décisions du Premier ministre Benyamin Netanyahu, notamment le retour à la guerre à Ghaza et la destitution du chef du Shin Bet (la sécurité intérieure) et de la conseillère juridique, la coalition gouvernementale a été sauvée, hier, par l’adoption du budget de l’Etat d’un montant de 205 milliards de dollars, jamais atteint depuis la création d’Israël en 1948. Même si le Premier ministre a sauvé sa coalition et prolongé sa survie d’une année, grâce à l’extrême droite, la révolte populaire se poursuit et les appels se multiplient pour faire arrêter la guerre à Ghaza.
Une coalition qui était au bord de l’éclatement, si ce n’était le retour du parti extrémiste que dirige d’Itamar Ben-Gvir, juste après la reprise de la guerre à Ghaza, lui permettant ainsi une rallonge d’une année, dans un contexte de révolte populaire et de crise politique profonde suscitée par la guerre à Ghaza, les affaires de corruption impliquant le Premier ministre et les décisions controversées de ce dernier qui ont cristallisé, depuis le retour à la guerre, la contestation de la rue et de l’élite.
Parmi celles-ci, la destitution du chef du Shin Bet, Ronen Bar, contestée par la conseillère juridique du gouvernement, la procureure générale Gali Baharav-Miara, qui s’est vue elle aussi, et dans une démarche inédite, objet de la même procédure.
Gali est connue pour ses avis souvent opposés aux décisions du gouvernement pour des raisons de non-respect de la procédure légale. Cela a été le cas avec la destitution du chef du Shin Bet, qui intervenait alors que ce dernier menait une enquête sur l’affaire «Qatar Gate», liée aux versements de fonds qataris à des membres du bureau de Netanyahu.
Ce scandale a fait tache et attisé la colère de dizaines de milliers d’Israéliens sortis dans la rue, hissant des pancartes aux slogans hostiles au gouvernement de Netanyahu, à travers plusieurs villes du pays et particulièrement à Tel-Aviv, où de violents affrontements ont éclaté alors qu’ils tentaient d’envahir le siège du Parlement ou encore la résidence du Premier ministre.
Selon les organisateurs de ce mouvement populaire, plus de 100 000 personnes ont manifesté dans tout le pays pendant que le cabinet du Premier ministre tenait sa réunion, dans la nuit de samedi à dimanche derniers, pour le vote de la motion de censure contre Ronen Bar.
Depuis, la rue israélienne n’a pas décoléré ni baissé le ton contre Netanyahu, accusé d’une part, par les familles des otages, «d’avoir abandonné ces derniers en mettant fin à l’accord de cessez-le feu» et par l’opposition, d’autre part, «d’avoir repris la guerre pour servir ses intérêts politiques au détriment de ceux du pays». Tout comme la destitution de Ronen Bar, la procédure de limogeage de Baharav-Miara risque, à en croire les médias israéliens, d’être contestée devant la Cour suprême et pourrait prendre plusieurs semaines, en raison de son caractère inédit.
«Motivations corrompues»
Dès le vote de la motion de censure contre la conseillère, le ministre de la Justice, Yariv Levin, à la tête cette procédure, a déclaré que celle-ci était le résultat de ce qu’il a qualifié de «conduite inappropriée» de Baharav-Miara et de «divergences d’opinion substantielles et prolongées» entre elle et le gouvernement, empêchant «une coopération efficace». La conseillère a tout de suite répondu affirmant que «le gouvernement cherchait à se placer au-dessus des lois et à fonctionner sans freins ni contrepoids».
Contrairement à ses habitudes, Netanyahu n’a pas assisté à cette réunion du fait de sa comparution devant la justice pour corruption, et que la procureure générale est le procureur en chef de l’Etat. Sa présence aurait constitué un conflit d’intérêt. Le limogeage par Netanyahu de la conseillère est qualifié par l’opposition et de nombreuses personnalités politiques d’«illégal». Ils étaient unanimes à pointer du doigt «les motivations corrompues» des efforts de Netanyahu pour la limoger.
Dans la lettre qu’elle avait envoyée aux membres du cabinet, lors de la réunion pour sa destitution, elle a expliqué que la tentative de la démettre de sa fonction «est née d’une incompréhension fondamentale du gouvernement de sa mission» et mis l’accent «sur son devoir de dire au gouvernement quand il agit dans l’illégalité».
La conseillère a rappelé que «la résolution du cabinet qui régit le licenciement d’un procureur général prévoit clairement que l’affaire doit être portée devant le comité statutaire chargé d’évaluer une telle mesure avant d’être soumise au gouvernement».
De ce fait, elle a déclaré que la motion de censure qui la concerne «n’avait aucune validité juridique, est purement déclarative» et «est le résultat de considérations non pertinentes», soulevant ainsi, selon de nombreux juristes cités par les médias israéliens, «un principe juridique du droit administratif qui peut être invoqué par les tribunaux pour annuler une décision».
Réagissant après le vote, le ministre de la Justice a expliqué aux médias que «les sévères critiques» contre Gali, émises par les ministres lors de la réunion du cabinet, ainsi que «le soutien de chaque ministre à la motion de censure, démontraient la gravité de la rupture entre le gouvernement et la procureure générale».
Mais l’opposition, à travers son chef de file, Yair Lapid, a qualifié la destitution de la conseillère d’«illégale» et de «corrompue», alors que Benny Gantz, dirigeant du parti Unité nationale, y a vu «une sanction» de la procureure générale «pour son opposition aux efforts du gouvernement visant à rétablir les exemptions générales de service militaire pour les étudiants ultra-orthodoxes des yeshivot», a écrit le journal The Times Of Israël.
Dans sa lettre, la conseillère juridique a nié toutes les accusations du gouvernement rapportées par le ministre de la Justice, en affirmant que «le problème n’était pas la rencontre des esprits mais les actions du gouvernement», qui juridiquement «étaient en violation de la loi».
Gali a rappelé au ministre que son bureau avait «avancé et approuvé des centaines de résolutions gouvernementales et des centaines de textes de loi soutenus par le gouvernement et représenté le gouvernement dans plus de 2000 requêtes judiciaires contre lui, y compris des questions clés liées à la guerre avec le Hamas, telles que des requêtes contre la politique d’aide humanitaire du gouvernement à Ghaza, la détention administrative et d’autres politiques controversées».
«Le pouvoir du régime sans frontières»
Pour Gali, «la motion ne cherche pas à promouvoir la confiance, mais plutôt la loyauté envers l’échelon politique, non pas la gouvernabilité, mais plutôt le pouvoir du régime sans frontières, dans le cadre d’un processus plus large visant à affaiblir le pouvoir judiciaire et à dissuader l’ensemble de l’échelon professionnel».
Elle a donc conclu que «le gouvernement cherche à être au-dessus des lois et à fonctionner sans freins ni contrepoids, y compris dans les moments les plus sensibles, en cas d’urgence, de manifestations antigouvernementales et en période électorale». La lettre de la juriste n’a laissé aucun doute sur la démarche du Premier ministre et ses intentions.
De nombreuses personnalités politiques ont affirmé aux médias que le limogeage du chef du Shin Bet, constitue «une riposte de Netanyahu» contre l’enquête sur les affaires de corruption impliquant les membres de son bureau. «Aujourd’hui, l’accusé Netanyahu veut destituer Gali, qui est une procureure générale professionnelle, honnête et compétente. C’est précisément pour cette raison qu’ils veulent la limoger.
C’est illégal, c’est corrompu. Cela ne passera pas», a affirmé Laid Yair, dans une déclaration largement reprise par la presse israélienne. Pour d’autres, Netanyahu «veut avoir un autre conseiller». Celui-ci lui permettra «de contourner la Cour suprême (…). L’objectif est clair : maintenir la coalition aux dépens de ceux qui assurent la sécurité d’Israël. A nos dépens à tous», a déclaré Gantz.
Ainsi, Netanyahu et son gouvernement d’extrême droite n’ont pas cessé d’exacerber la contestation de la classe politique et de la rue, particulièrement depuis la publication des conclusions de l’enquête sur l’attaque du 7 octobre, qui met en avant la faillite du Shin Bet, de l’état-major de l’armée, de Netanyahu et de son gouvernement extrémiste. Mais, le forum des familles des otages, appuyé par une grande partie de l’élite, a exigé une enquête indépendante pour déterminer les responsabilités de chacun des dirigeants.
Une demande rejetée par Netanyahu, qui a préféré faire porter le chapeau de «l’échec» aux seuls dirigeants des institutions militaires (chefs d’état-major, du Mossad, ministre de la Défense, etc.) qu’il a limogés. Ce qui a renforcé les suspicions sur sa politique et ses objectifs et attisé la révolte populaire, à laquelle s’est joint une bonne partie de l’élite.
Plusieurs anciens hauts responsables de l’Etat, comme d’anciens chefs du Mossad, de l’état-major, d’officiers et Premiers ministres mais aussi des pilotes de ligne, des professeurs d’université, des dirigeants de centres universitaires, d’avocats et de juristes ont répondu favorablement à l’installation de camps permanents devant le ministère de la Justice pour faire pression sur le gouvernement et exiger la fin de la guerre et le retour des otages.
Dimanche dernier, la crise s’est encore compliquée avec une autre enquête du Shin Bet sur l’infiltration, dans les rangs des forces de sécurité, du «kahanisme», une idéologie prônée par le leader d’extrême droite le rabbin Meir Kahane, un ancien député qui dirigeait le parti ultra-nationaliste et raciste «Kach», interdit, avant qu’il ne soit assassiné à New York au début des années 1990.
Dans une des notes de l’enquête, le patron du Shin Bet aurait écrit qu’en raison de «l’implication des rangs politiques», l’arrêt d’une telle infiltration doit être fait «avec sagesse et prudence», probablement en référence à Ben-Gvir, ministre de la Sécurité, dont le parti d’extrême droite, Otzma Yehudit, qu’il dirige, a toujours été considéré comme le successeur du parti Kach.
Cette enquête constituait pour Netanyahu une autre raison pour destituer le chef du Shin Bet, qu’il a d’ailleurs accusé, par Ben-Gvir, de vouloir «renverser le gouvernement de droite» et de «fomenter un coup d’Etat». Dans sa réponse, à Times Of Israel, Ronen Bar a rappelé que sa mission «comprend la lutte contre le Kach et les groupes Kahane Hai apparentés, qui ont été interdits en 1994 et déclarés organisations terroristes en 2016, mais qui ont néanmoins continué à être actifs même après ces dates».