Le massacre des civils se poursuit à Ghaza : Israël pousse-t-il à une deuxième Nakba ?

14/10/2023 mis à jour: 23:52
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Photo : D. R.

Selon les autorités sanitaires à Ghaza, plus de 1537 Palestiniens sont morts jusqu’à hier sous les bombardements, dont près de 500 enfants, alors que des quartiers entiers ont été réduits en décombres. Des habitants de l’enclave ont déjà commencé à boire de l’eau de mer, faute d’eau potable, rapporte l’Unicef, alors que les vivres s’épuisent à cause de la paralysie des circuits de distribution et d’approvisionnement.

Après sept jours de bombardements intensifs et meurtriers sur Ghaza, ses habitants se sont réveillés hier sur un nouveau cran de terreur : un ultimatum de l’armée israélienne les sommant de quitter le nord de la bande dans les 24 heures, sous peine de subir l’enfer d’une nouvelle opération militaire dont la nature n’a pas été précisée. Concrètement, l’avertissement concerne une population de plus d’un million de Ghazaouis, dont les misérables conditions de vie ont basculé carrément dans le chaos violent depuis une semaine.

Le secrétariat général de l’ONU a vite réagi à la sommation estimant qu’une évacuation d’une telle ampleur était «impossible sans provoquer des conséquences humanitaires dévastatrices».

Le mouvement Hamas, lui, considère que la menace de l’armée israélienne participe de la guerre psychologique, appelant les populations à résister sur leurs propres terres. Selon les autorités sanitaires de Ghaza, plus de 1537 Palestiniens sont morts jusqu’à hier, sous les bombardements, dont près de 500 enfants, alors que des quartiers entiers, des infrastructures ont été réduits en décombres.

Près de 420 000 Ghazaouis ont dû fuir leurs domiciles pour se réfugier dans des établissements censés assurer un minimum d’immunité (écoles, sièges d’ONG…). Un porte-parole du ministère de la Santé dans le gouvernement Hamas a déclaré, dans la matinée, que le système de soins local, fonctionnant jusqu’ici grâce aux dons et implications des ONG humanitaires et aides internationales, était sur le point de s’effondrer.

En sus de la saturation, les hôpitaux manquent cruellement de fuel indispensable pour faire tourner les générateurs d’électricité, sans lesquels les équipements sont à l’arrêt. «Couper l’électricité aux hôpitaux, c’est les transformer en cimetières», avait auparavant dénoncé Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne. La seule centrale électrique assurant un semblant d’autonomie a cessé rapidement de fonctionner, faute de carburant, alerte le bureau des affaires humanitaires de l’ONU.

L’eau également est une denrée de plus en plus rare pour la population, de même que les vivres. On risque de mourir de faim à Ghaza, ou de consommation d’eau impropre quand on échappe aux bombardements. Selon l’Unicef, des habitants de ce territoire de la mort ont déjà commencé à boire de l’eau de mer, faute d’eau potable. Idem pour les vivres, dont les circuits de distribution et d’approvisionnement sont à l’arrêt depuis une semaine, achevant d’installer les conditions d’une crise alimentaire ; plus de 60% des foyers de Ghaza étaient classés en situation d’insécurité alimentaire par l’Onu bien avant que ne se déclenche l’horrifiant contexte d’hostilité en cours.

Crimes de guerre

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) s’est joint hier au concert des alertes sur la situation humanitaire en place. «Les rapports de nos équipes en provenance de Ghaza dépassent l’imaginaire, et l’enchaînement des événements annonce des horizons catastrophiques. Il faut impérativement protéger les civils et les infrastructures», s’alarme le Comité. Le Premier ministre palestinien, Mohammed Shtayyeh, lors d’une conférence de presse tenue hier, a accusé l’armée israélienne de commettre un «génocide» dans l’enclave, appelant la communauté internationale à prendre ses responsabilités.

Depuis le début de la riposte israélienne à l’opération «Deluge d’Al Aqsa», menée par le mouvement Hamas à l’aube du 7 octobre, le discours de Tel-Aviv n’a cessé de se radicaliser, encouragé par un soutien américain qui ne s’encombre plus de formules diplomatiques pour afficher sa partialité. Avant-hier, Benyamin Netanyahu s’adressant au Knesset qui devait valider la nomination d’une coalition de crise au gouvernement, a fait monter les enchères en estimant que ce qu’ont fait subir les brigades d’Al Qassam il y a une semaine aux militaires et civils israéliens faisait rappeler les affres de la Shoah, et que la réaction devait donc être à la hauteur de l’agression subie.

Dans la journée, Anthony Blinken, le secrétaire d’Etat américain, a cru opportun de préciser qu’il ne s’était pas déplacé dans la capitale de l’Etat hébreu seulement en qualité de ministre des Affaires étrangères, mais aussi en qualité de «juif». Le diplomate dit avoir été particulièrement bouleversé par des images de «massacres d’enfants et de civils» présentées par le cabinet Netanyahu et imputés aux résistants palestiniens.

Dans ce registre, Joe Biden, qui consacre tout son temps depuis une semaine au devoir de soutenir Israël, prend la parole plus d’une fois par jour pour répéter au monde entier que Washington se tient franchement aux côtés du gouvernement et du peuple israéliens.

Lui également se dit horrifié de prendre connaissance d’«actes barbares» contre des enfants israéliens, sur la foi de document présentés par Netanyahu. Sauf que les services de la Maison-Blanche ont dû démentir plus tard la possession de preuves sur les prétendus massacres, alors que le porte-parole du Conseil de sécurité nationale, John Kirby, n’a fait qu’accentuer le flou en déclarant que l’administration américaine n’a pas de raisons de douter de l’authenticité des documents fournis par le Premier ministre israélien. Les représentants du mouvement Hamas quant à eux ont démenti plusieurs fois avoir attenté aux vies de civils, encore moins d’enfants.

Scénario pour une deuxième Nakba ?

Mais la stratégie de communication des autorités d’occupation, épaulées par un engagement entier de la Maison-Blanche, vise à tout prix à justifier des actes de guerre extrêmes contre Ghaza, avec des objectifs qui dépassent sans doute celui de la riposte militaire et de la neutralisation du Hamas. La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, en déplacement hier à Tel-Aviv, appuie ce front occidental qui se déclare franchement aux côtés d’Israël. «Israël a le droit de se défendre contre les atrocités commises par le Hamas», a-t-elle déclaré sans autre forme de nuance.

La Maison-Blanche a déployé un de ses tous derniers symboles de puissance et de dissuasion militaires : le porte-avions USS Gerald Ford, le plus gros navire de guerre au monde, pouvant embarquer et faire décoller quelque 80 avions, en plus de son armada navale d’escorte. Des aides moins spectaculaires et non moins décisives sont par ailleurs promises par Washington, pour renforcer une armée israélienne qui a fait appel à son plus grand contingent de réservistes depuis la guerre d’Octobre 1973 : près de 320 000 hommes, dont le tiers est destiné à être déployé aux frontières de Ghaza uniquement. Toute cette armada n’est sûrement pas mobilisée pour juste contenir ou démanteler le Hamas. Les desseins vont au-delà.

Le président égyptien, Abdelfattah Al Sissi, a averti contre toute tentation de «liquider la cause palestinienne» à travers l’imposition d’un exode forcé des habitants de Ghaza. Le Caire, qui se dit prêt à accueillir des blessés palestiniens à travers le passage de Rafah, craint le scénario d’un Sinaï envahi par des milliers de réfugiés fuyant la répression aveugle de Tsahal. L’inquiétude est la même du côté jordanien. Le roi Abdallah II a mis en garde hier contre «toute tentative de déplacer les Palestiniens», ce qui propagerait le conflit aux pays voisins.

La Jordanie a dû renforcer ses défenses aux frontières depuis le début de la contre-offensive israélienne contre Ghaza pour parer à toute éventualité. Les deux dirigeants, et pas qu’eux dans la région, subodorent sans doute des desseins qui peuvent aller jusqu’à la volonté du gouvernement Netanyahu et de son parrain américain de remodeler les données démographiques, militaires et politiques de la situation, en faisant subir une deuxième «Nakba» aux Palestiniens, après celle de 1948, ayant vu près de 700 000 d’entre eux fuir leurs terres après la proclamation de l’Etat d’Israël.

 

 

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