Risque de guerre régionale au Moyen-Orient : Quand le cabinet de guerre israélien menace la stabilité mondiale

17/04/2024 mis à jour: 01:11
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Les Israéliens veulent embraser le Moyen-Orient

On peut commencer la guerre quand on veut, mais on ne la finit pas de même», disait Machiavel. Une évidence que la sinistrement riche expérience humaine en matière de conflits armés a suffisamment consacrée. 

Le Moyen-Orient, région du monde soumise à la tension chronique et aux croisements de lourds enjeux géopolitiques depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en sait quelque chose et se retrouve aujourd’hui à l’orée d’un point de basculement parmi les plus décisifs de son histoire. 

La riposte iranienne au soir du 13 avril dernier à l’attaque commise contre son consulat à Damas, moins de deux semaines auparavant, marque un cran inédit dans la confrontation entre les deux puissances militaires de la région et leurs cortèges respectifs d’alliés, certes là aussi asymétriques, avec comme hantise de fond les potentiels nucléaires attribués à Tel-Aviv et Téhéran.

 Les plus de 300 missiles et drones suicide lancés samedi dernier à partir du territoire iranien, même s’ils ont donné l’occasion à la défense antiaérienne israélienne de faire étalages de ses performances, ainsi que l’occasion aux alliés de faire la démonstration de leur soutien actif à l’Etat hébreu, ont tout de même paralysé pendant quelques jours la navigation aérienne civile, fait frémir le marché pétrolier et obligé un chapelet d’Etats voisins à décréter des mesures de mobilisation d’urgence pour parer à des débordements collatéraux. 

Les représailles revendiquées, en l’occurrence par les Gardiens de la révolution iranienne, se sont définies pourtant comme circonscrites et calibrées en fonction de l’objectif de marquer une réaction contrôlée, et non pas à proprement parler comme un acte de guerre augurant d’un déploiement offensif sur la durée. «L’affaire peut être considérée comme close», se sont globalement empressés d’épiloguer les autorités civiles et militaires de la République islamique, quelques heures à peine après le lancement des premiers missiles sur Israël, insistant sur le fait que la riposte était «justifiée» et s’inscrit en droite ligne dans la lettre et l’esprit de la Charte de l’ONU s’agissant du droit pour tout Etat souverain à se défendre. 


Représailles ou dissuasion ?

Le ministre des Affaires étrangères iranien développait par la suite que les représailles ont délibérément ignoré les cibles civiles et économiques, manquant de peu de déclarer qu’elles n’étaient pas destinées à nuire, en tous cas à engager un contexte d’escalade. Sur le plan de la stratégie militaire, le politologue Hasni Abidi note sur la plateforme X que «l’arsenal iranien tant redouté (missiles ayant une portée de 2000 km) et qui a fait l’objet d’une divergence de fond lors de l’accord nucléaire (était) invisible», lors de l’attaque, soit que les autorités militaires iraniennes n’ont pas jugé opportun de le mobiliser. 

Le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève analyse, par ailleurs, qu’«au moins cinq Etats, dont les Etats-Unis et la Grande- Bretagne, ont joué un rôle déterminant dans l’interception et la destruction des missiles et drones venant d’Iran. Cette situation qui ressemble à une répétition permet au régime iranien d’évaluer les forces en présence et de renforcer la capacité de ses relais en attente de nouvelles missions et de nouvelles cibles». Téhéran aurait préféré donc une démarche de dissuasion et non plus de représailles militaires.

 Selon des experts en armement, l’attaque iranienne aurait délibérémen évité de saturer les défenses aériennes israéliennes, notamment «l’Iron Dôme» (dôme de fer), alors que le potentiel permettait de lancer un nombre plus important de projectiles qui aurait pu permettre de dépasser ses capacité d’interception (200 cibles simultanées). L’opération a en tout cas donné l’occasion aux deux parties de se jauger mutuellement et d’avoir un aperçu tactique, à basse ou moyenne échelle, des capacités respectives d’attaque et de défense, fait-on encore remarquer. 

Tel-Aviv et ses alliés sont, de leur côté, catégoriques et ne lésinent pas sur la propagande : la riposte iranienne a plus servi à mettre en valeur la supériorité militaire de l’armée israélienne et son arsenal sophistiqué de défense, qu’à rétablir un quelconque équilibre des forces. Le dôme de fer a fonctionné au-delà de toute espérance, s’enorgueillissent unanimement gouvernement et opposition israélienne. Même euphorie du côté des soutiens les plus proches, les Etats-Unis, par la voix du porte-parole du Conseil de sécurité nationale, John Kirby a affirmé avant-hier que l’opération iranienne était un «échec cuisant» militairement, de même qu’elle relance diplomatiquement le soutien à l’Etat israélien. 

Washington qui craint toujours une aggravation du conflit en déflagration régionale, multiplie ainsi les déclarations de satisfaction dans ce qui s’apparente à une tentative de clore la parenthèse des hostilités, malgré le caractère inédit de la riposte iranienne. 

Des responsables américains ont déjà fait savoir que les Etats-Unis ne soutiendraient pas une attaque israélienne en territoire iranien, même si officiellement le mot d’ordre est à la réaffirmation du «droit d’Israël à se défendre». Un ancien responsable de la CIA va même jusqu’à proposer une riposte plus discrète à Tel-Aviv en prescrivant des cyber-offensives contre des installations iraniennes, pour éviter le fracas plus coûteux diplomatiquement, des missiles balistiques et autres drones. 
 

Impuissance et double jeu américain 

Mais il reste que l’affaire n’est pas aussi close du côté israélien. De nombreux observateurs avertis de la situation affirment que tout dépend désormais des équilibres politiques dans l’Etat hébreu et des intentions immédiates de son cabinet de guerre. Engagés dans une guerre d’ampleur inédite et génocidaire depuis plus de six mois sur le territoire de Ghaza, Benyamin Netanyahu et son staff extrémiste se sont montrés jusqu’ici imprévisibles et capables d’ignorer les mises en garde de la communauté internationale et les recommandations insistantes des alliés. Ehud Barak, ancien Premier ministre, a affirmé il y a deux jours que Netanyahu restait dangereusement otage de cette extrême droite israélienne belliqueuse à laquelle il doit sa survie politique. 

Deux réunions du cabinet de guerre ont été tenues depuis samedi dernier ; même si aucune décision n’en a émané concrètement, les échos font état d’une forte tendance à la riposte immédiate contre Téhéran. En visite sur la base aérienne de Nevatim, touchée par une frappe iranienne, le chef d’état-major israélien a réitéré avant-hier la résolution de mener des frappes contre l’Iran «à l’occasion et au moment que nous choisirons». Hier encore, un porte-parole de l’armée israélienne a prévenu que «l’Iran ne sortira pas indemne de son attaque». Ebrahim Raïssi, le président iranien, ne laisse pas passer la menace et déclare pour sa part que «la moindre réaction d’Israël contre l’Iran et ses intérêts appellerait une réaction sévère, étendue et douloureuse». 

S’adressant à la chaîne américaine CNN, un haut responsable américain qui a requis l’anonymat estime que le spectre d’une extension réelle du conflit n’est pas écarté, malgré tous les efforts déployés présentement pour contenir la menace. Des perspectives «terrifiantes» pourraient s’ouvrir dans la région du Moyen-Orient et au-delà, si la retenue n’est pas observée, a-t-il ajouté. 

La Fédération de Russie, par la voix de son président Vladimir Poutine, a pour sa part prévenu contre les «conséquences catastrophiques» d’une escalade, lors d’un entretien avec son homologue iranien. Même position de la puissance chinoise. Lors de la dernière réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, tenue au lendemain de la riposte iranienne, il s’est par ailleurs vérifié qu’aucun acteur international n’est disposé à voir s’installer un conflit aux répercussions planétaires évidentes. 

Comme pour la guerre contre Ghaza et ses conséquences désastreuses et meurtrières sur les populations civiles, Benyamin Netanyahu et son gouvernement continuent à jouir d’une étonnante marge de manœuvre militaire et diplomatique. 

Après les six mois de massacres sans précédent commis sur les Palestiniens depuis octobre dernier, le monde se résigne étrangement à souhaiter que Tel-Aviv se convertisse aux vertus de la retenue pour éviter au Moyen-Orient un conflit régional imprévisible et tout ce qu’il peut comporter comme risques globaux d’instabilités politiques, sécuritaires et économiques. 
 

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