L’Algérie et les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient : 2023, le taux de croissance le plus élevé

18/10/2023 mis à jour: 02:56
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Photo : D. R.

La reprise de l’activité économique mondiale est freinée par diverses contraintes et les disparités se creusent entre régions du monde.

Parmi ces facteurs de blocage, notons les dommages structurels causés par la pandémie, la guerre en Ukraine, la montée de la fragmentation géoéconomique, le changement climatique, le resserrement des conditions monétaires pour reprendre le contrôle de l’inflation et l’explosion de la dette de nombreux pays en développement.

En plus d’avoir affaibli les performances de l’économie mondiale, y compris celles de la région du Moyen-Orient en 2023, ce contexte contraignant ne manquera pas de peser négativement sur les perspectives économiques mondiales pour 2024. Pour ce qui la concerne et à l’instar de nombreux pays exportateurs de pétrole, l’Algérie bénéficie pour la seconde fois depuis la mi-2021 d’une remontée des prix du pétrole en raison de facteurs économiques et géostratégiques.

Si l’amélioration du marché pétrolier crée des marges économiques, les fondamentaux demeurent toutefois fragiles. En tout état de cause et au moment où le projet de loi de finances initiale pour 2024 est en discussion au niveau de la représentation nationale, il est important de : (1) s’interroger sur les performances macroéconomiques de l’Algérie en 2023 et ses perspectives sur le court et moyen termes, y compris par rapport aux autres pays exportateurs de pétrole de la région du Moyen-Orient ; et (2) discuter des politiques publiques à mener en 2024 avec pour objectif majeur de construire une économie productive, diversifiée et inclusive en tenant compte des contraintes internes et internationales. Discutons de tous ces points.

Performances mitigées en 2023 et perspectives défavorables en 2024 et sur le moyen terme

1. Indicateurs de base : Le dernier rapport d’octobre 2023 sur l’économie mondiale du FMI suggère ce qui suit : (1) L’activité de l’économie mondiale  devrait baisser à 3,0% en 2023 (par rapport à 3,5% en 2022 et la moyenne de 3,8% établie entre 2000–19) et 2,9 % en 2024. Par zone géographique, cette croissance atteindrait 1,5% en 2023 et 1,4 % en 2024 aux États-Unis, 0,7% en 2023 et 1,2% en 2024 dans la zone euro et 4% en 2023 et 2024 au niveau des pays émergents et en développement.

Pour 2024, la croissance mondiale à moyen terme devrait se situer à 3,1% (le niveau le plus bas depuis plusieurs décennies), creusant ainsi l’écart entre les pays avancés et les pays émergents et en développement ; et (2) L’inflation mondiale  devrait progressivement reculer, passant de 8,7% en 2022 à 6,9% en 2023 (0,1 point de pourcentage de plus par rapport aux projections d’avril 2023) et 5,8% en 2024 (0,6 points de pourcentage de plus par rapport à avril 2023) en raison de la remontée des prix des hydrocarbures. L’inflation devrait retrouver sa valeur cible de 2% en 2025 au mieux dans la plupart des pays si d’autres chocs géostratégiques n’interviennent pas entre-temps.

2.Risques en 2024 et à moyen terme et politiques à mettre en place : (1) risques et défis : pesant sur la croissance incluent : (i)  un ralentissement plus marqué que prévu en Chine ou dans les principales économies avancées, ce qui pourrait déprimer la demande extérieure et aggraver les perspectives économiques ; (ii) une escalade de la guerre en Ukraine qui pourrait raviver les pressions inflationnistes et aggraver l’insécurité alimentaire ; (iii)  une détérioration des conditions de sécheresse et des inondations qui pourrait impacter les infrastructures, la production agricole et les prix des denrées alimentaires ; et (iv) le surendettement lié au resserrement durable des conditions financières mondiales.

(2) Les politiques publiques : face aux risques et défis ci-dessus, les décideurs politiques ont la tâche urgente mais complexe de maintenir des politiques strictes destinées à préserver la stabilité macroéconomique et la viabilité de la dette et renforcer les perspectives de croissance. En conséquence, il est nécessaire de mettre en œuvre de vastes réformes structurelles visant à soutenir la création d’emplois pour plus de 100 millions de personnes qui entreront en âge de travailler au cours de la prochaine décennie (FMI).

Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord en 2023 et les perspectives en 2024 des économies avec des marges de manœuvre qui rétrécissent

1.Facteurs ayant contraint les performances : aux coupes dans la production pétrolière (qui a permis de maintenir le prix du Brent à $91,7 à mi-octobre 2023 par rapport à $94,72 une année plus tôt), ajoutons les impacts de politiques macroéconomiques strictes dans les économies de marché émergentes et à revenu intermédiaire et les facteurs spécifiques à chaque pays.

L’interaction de ces derniers a laissé des empreintes sur la croissance économique, les finances publiques, l’inflation et le secteur extérieur. Les données publiées par les services du FMI indiquent que la croissance au Moyen-Orient devrait chuter de 5,6% en 2022 à 2,0% en 2023 et 3,4% en 2024.

2. Indicateurs de base des pays pétroliers du Moyen-Orient et Afrique du Nord. Pour les 11 pays exportateurs de pétrole de la région, les données et projections macroéconomiques font apparaître : (i) un ralentissement du PIB réel de 5,7% en 2022 à 2,2% en 2023 (chute du nombre de barils de 21,3 millions en 2022 à 20,2 millions en 2023) et une projection de 3,4% en 2024 (21 millions de barils en 2024) et non pétrolières ; (ii) une inflation globale élevée : qui s’est située à 13,2% en 2022 et devrait atteindre 12,9% en 2023 et 9,3% en 2024 ; (iii) une forte réduction des surplus budgétaires qui se situaient à 4,8% du PIB en 2022 et devraient atteindre 0,5% du PIB en 2023 et 0% en 2024 en raison d’une chute des recettes totales (1,7 point de pourcentage du PIB en 2023 et 1 point de pourcentage du PIB en 2024) et d’une hausse des dépenses totales (plus de 2,6 points de pourcentage en 2023 et une légère baisse prévue pour 2024) ; et (iv) le tassement des surplus du compte courant des balances de paiement qui sont passés de 14% du PIB en 2022 à une projection de 6,9% du PIB en 2023 et 6,2 % du PIB en 2024.

Une érosion des marges progressive du fait de la multiplicité des chocs et de la lenteur des réformes en appui de l’investissement, de la création d’emplois et de l’inclusion, tout en sapant la résilience aux chocs.

3.Analyse des risques et politiques publiques en 2024 et à moyen terme. (i) les risques majeurs : citons : (a) la crise du secteur immobilier chinois qui pourrait s’aggraver avec des répercussions à l’échelle mondiale (notamment sur les pays exportateurs de produits de base) ; (b) la hausse des anticipations d’inflation à court terme.

Combinée aux tensions du marché du travail, cela pourrait entretenir les pressions inflationnistes hors alimentation et énergie, ce qui nécessiterait un autre round d’augmentation des taux directeurs ; (c) d’autres chocs climatiques et géopolitiques qui seraient susceptibles de provoquer de nouvelles flambées des prix des denrées alimentaires et de l’énergie ; (d) l’intensification de la fragmentation géoéconomique qui pourrait limiter la circulation des produits de base entre les différents marchés et ainsi accroître la volatilité des cours et compliquer la transition écologique ; et (e) le surendettement affectant plus de la moitié des pays en développement à faible revenu ; (ii) les mesures correctives de politique économique : (a) la mise en place de cadres de politique monétaire (accompagnes de stratégies de communication efficaces) pour ancrer les anticipations et réduire au minimum les coûts de la désinflation ; (b)  la reconstitution de marge de manœuvre budgétaire, un meilleur ciblage de certaines mesures et la protection des plus vulnérables ; (c) des politiques structurelles pour éliminer les obstacles à la croissance ; et (d) une coordination multilatérale pour relever les défis du surendettement et de la transition écologique).

Analyse comparative des performances de l’Algérie et des autres pays pétroliers du Moyen-Orient

D’après le même rapport du FMI cité plus haut, les principaux indicateurs macroéconomiques pour l’Algérie pour 2023 et 2024 sont les suivants : (1) Croissance économique : en 2023, l’Algérie devrait enregistrer un taux de 3,8% (3,2% en 2022) en raison d’une baisse de l’activité économique hors pétrole (de 0,4 points de pourcentage du PIB) et d’une hausse de la croissance dans le secteurs pétrolier (6,4 points de pourcentage). Le taux de croissance de l’Algérie est le plus élevé parmi les pays pétroliers du Moyen-Orient. Pour 2024, le taux de croissance devrait chuter à 3,1%, derrière l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis qui devraient atteindre 4% chacun.

(2) Prix fiscal d’équilibre du baril : il se situe à $118,3 (une moyenne de $102 entre 2000-2019), un prix permettant de maintenir le niveau et la structure des dépenses actuelles. Des prix d’équilibre plus élevés sont notés uniquement pour 2 pays, l’Iran ($307.04 du fait des sanctions américaines) et Bahreïn ($108,3). Pour les 8 autres pays, il se situe dans une fourchette de $39 à $98 le baril.

(3) Finances publiques : (i) le niveau des recettes hors pétrole devrait atteindre 20.6% du PIB hors pétrole en 2023 et 19,6 % du PIB en 2024. Hormis le Koweït dont le taux est de 39,5% du PIB hors pétrole, 4 pays ont des ratios inférieurs à 10%, alors que 5 autres ont des recettes hors pétrole variant entre 10,6% et 19,6% du PIB hors pétrole ; et (ii) le déficit hors pétrole (la mesure appropriée de l’orientation budgétaire du pays), il devrait atteindre 36,2% du PIB hors pétrole en 2023, par rapport à 33,8% du PIB hors pétrole en 2022 et une norme de 10,5% du PIB hors pétrole, donnant ainsi une idée de l’ampleur de l’ajustement budgétaire qu’il faudra prendre en charge tôt ou tard.

Ce ratio est supérieur pour l’Irak (85,2 % du PIB hors pétrole), le Koweït (50,4%) et la Lybie (245,8%) ; (4) Dette publique : elle devrait atteindre 55,1% du PIB en 2023 et 58,8% du PIB en 2024. Seul Bahreïn (121,2% du PIB) est plus endetté ; (5) Compte courant de la balance des paiements : le surplus devrait atteindre 2,9 % du PIB en 2023 (9,8 % du PIB en 2022), reflétant une baisse des exportations de $8,9 milliards et une baisse des importations de $5,9 milliards. En 2024, ce surplus devrait se tasser davantage pour atteindre 1% du PIB. Seule l’Irak affiche un déficit (1,9% du PIB).

Tous les autres pays ont des surplus oscillant entre 3,4% du PIB et 17,6% du PIB en 2023 ; (6) Dette extérieure, elle se situerait à 1,4% du PIB en 2023 et 1,5% du PIB en 2024. Ce niveau est le plus bas par rapport à tous les autres pays pétroliers ; et (7) Réserves officielles brutes : elles devraient se situer à $72 milliards à fin 2023 et $76,2 milliards à fin 2024. Seuls l’Arabie Saoudite ($430,9 milliards), les Emirats arabes unis ($169,5 milliards), l’Irak ($93,7 milliards) et la Lybie ($84,4 milliards) disposent de montant beaucoup plus élevés.

Algérie : Un nouveau modèle économique et social s’impose, dont la construction implique de vastes réformes étalées dans le temps. Trois axes de réformes cohérentes :

1. Un axe macroéconomique dont l’objectif est d’assainir les fondamentaux économiques. Cet assainissement est incontournable. De façon schématique, il implique un budget sous contrôle, une inflation maîtrisée et un déficit de la balance des paiements viable, éléments nécessaires pour favoriser l’investissement, ouvrir la voie à la croissance, créer des emplois et réduire les inégalités sociales.

Concrètement en termes de politiques publiques, cela signifie une politique budgétaire (ciblant une réduction progressive du déficit budgétaire) en cohérence avec la politique monétaire (pour appuyer une gestion rigoureuse de la liquidité) et la politique de change (du fait de l’inévitable dépréciation du taux de change pour une meilleure gestion des ressources extérieures et de la demande globale). Ce mix est seul en mesure d’assurer la viabilité des finances publiques, créer les conditions d’une relance de la croissance et contrôler l’inflation. Ce volet offre en outre une assise pour le second axe.

2. Un axe structurel complémentaire cohérent avec l’axe macroéconomique. Les réformes structurelles doivent avoir un double objectif : (i) renforcer la qualité de la politique macroéconomique (réformes sur les recettes, les dépenses, le processus et cadre budgétaire pour réhabiliter le budget en tant qu’outil de le gestion macroéconomique et les statistiques macroéconomiques ; le canal de transmission de la politique monétaire et le renforcement de la flexibilité du marché des changes) ; et (ii) relancer l’investissement privé productif, inclure les femmes dans le marché de l’emploi, améliorer l’accès au financement, mettre en place un système financier moderne et lutter contre la corruption pour rétablir la confiance de la population vis-à-vis des pouvoirs publics et s’approprier les réformes ; et

3. L’axe sectoriel. Il vise à moderniser et diversifier l’économie algérienne en pariant sur l’économie verte et numérique afin d’accroitre la productivité et les activités à forte valeur ajoutée. Un autre facteur en faveur des réformes est de renforcer sa résilience aux chocs extérieurs et intérieurs. 

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