60e anniversaire de la signature des accords d’Evian / Malika Rahal et Fabrice Riceputi. Historiens : «Jamais les militaires n’ont couché par écrit le récit de leurs crimes»

20/03/2022 mis à jour: 01:58
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Malika Rahal est notamment l’auteure de L’UDMA et les Udmistes, éditions Barzakh, Alger 2016 ; Ali Boumendjel. Une affaire française, une histoire algérienne, Les Belles Lettres, 2010, et éditions Barzakh, Alger, 2011. Son dernier ouvrage s’intitule Algérie 1962. Une histoire populaire aux 
éditions La Découverte, 2022.

Fabrice Riceputi a notamment publié Ici on noya les Algériens, la bataille de Jean-Luc Einaudi pour faire reconnaître le massacre policier et raciste du 17 octobre 1961, préfaces d’Edwy Plenel et Gilles Manceron (2015, réédition en 2021), de Paul Teitgen et «La torture pendant la guerre d’Algérie. Une trahison républicaine», Revue d’Histoire, avril-juin 2019 et de «Au-delà du mur. Enquête sur deux photos de la torture en Algérie», sur le carnet de recherche Textures du temps, en 2020.    

Les deux historiens travaillent actuellement sur le projet Mille Autres sur les disparitions forcées du fait des forces de l’ordre françaises durant la grande répression d’Alger en 1957. Outre le site internet de ce projet — 1000autres.org — Fabrice Riceputi coanime le site histoirecoloniale.net, consacré à l’histoire coloniale et postcoloniale de la France.

  • Vous travaillez depuis quatre ans sur un sujet très peu abordé par les historiens, la disparition forcée. Comment en êtes-vous arrivés à porter le projet de recherche Mille Autres ? Quel en a été le déclencheur ?

Le projet Mille Autres se consacre à la grande répression d’Alger en 1957, dite «Bataille d’Alger». La terreur parachutiste commandée par le général Massu, à la demande de Guy Mollet (Premier ministre) et Robert Lacoste (ministre résidant de l’Algérie), bat alors son plein. Depuis le 7 janvier, les militaires enlèvent à leur guise des milliers d’Algériens. 

De nouveaux camps de détention sont ouverts et se remplissent très vite. Avec qui ? Dans les «demandes d’assignation à résidence» remplies par les militaires et en partie conservées dans les archives, on voit bien qu’ils enferment tout Algérien suspect de sympathie pour le nationalisme. Les suspects d’action armée, ou de complicité, sont en fait une toute petite minorité. Avoir été fiché par la police pour opinions nationalistes ou communistes, avoir fait grève, avoir un lien de parenté avec un «rebelle», par exemple, suffit souvent à être enlevé, interrogé et enfermé dans un camp, parfois jusqu’à l’Indépendance. 

Le récit d’une «Bataille d’Alger» remportée sur le «terrorisme» FLN, mis en circulation par les militaires français, ne résiste pas à l’examen des archives. C’est toute une société algérienne qui est soumise à la terreur militaro-policière à Alger en 1957. 

Le fait que l’armée française torture massivement et, parfois, exécute, est très vite su de tous à Alger. Des centaines de familles algériennes interrogent alors les autorités civiles et militaires, jusqu’en métropole, pour savoir ce qu’est devenu un de leurs membres enlevé par l’armée. Car ce sont bien des enlèvements : le plus souvent la nuit, à domicile, avec brutalité, et sans donner de motif ni, surtout, le lieu où est conduite la personne. Aujourd’hui, on dirait que ces enlevés sont à ce moment des «détenus-disparus», victimes du crime que le droit international nomme disparition forcée et qu’il qualifie de crime contre l’humanité. 

Ce mode opératoire est érigé en système dans la région d’Alger en 1957, puis, semble-t-il bien que cela n’ait pas été précisément étudié, généralisé à l’Algérie. 

Aux familles inquiètes, la préfecture n’a rien à répondre. Le pouvoir politique a en effet abandonné délibérément tout contrôle sur la répression. Néanmoins, pour «calmer l’émotion» des Algériens, dit-elle, elle charge son Service des liaisons nord-africaines (SLNA) de collecter les plaintes des familles et de les envoyer à l’armée, en espérant qu’elle réponde à ces demandes. En deux ans, alors qu’il estime que moins d’une famille algérienne sur trois ose s’adresser à lui, ce service émet plus de 2000 de ces sortes d’avis de recherche. 

L’armée répond rarement et, lorsqu’elle répond, ses explications sont souvent jugées «insatisfaisantes» par le SLNA. 

Ce sont les archives de ce service préfectoral qui sont à l’origine du projet Milles Autres : des avis de recherche que Fabrice Riceputi a trouvés aux Archives nationales d’Outre-Mer en janvier 2018. L’existence de ce service était connue dès 1957, mais la préfecture interdisait fermement tout accès à ce fichier. Car il documentait l’étendue de la terreur. Immédiatement, l’idée de lancer un appel à témoignage pour savoir ce que sont devenus les enlevés mentionnés dans cette archive s’est imposée à nous : le site 1000autres.org l’a fait en septembre de la même année. 

Aussitôt, les témoignages ont afflué. Quatre ans plus tard, d’autres archives ont été ajoutées, certaines découvertes très récemment, et plus de 360 disparitions définitives ont été confirmées par les familles et/ou par certaines archives et publications. Ceci, sur un échantillon d’environ 1200 cas d’enlevés à Alger en 1957. Et nous sommes bien sûr très loin d’avoir touché toutes les familles concernées. 

Nous lançons donc un nouvel appel pour que les proches et descendants de disparus consultent le site 1000autres.org et nous signalent leurs cas, qu’ils soient ou non dans notre fichier. Notons aussi que ceux qui nous répondent estiment rarement important de nous signaler les enlevés qui ont été torturés mais ont survécu. 

C’est sans doute trop «banal» à leurs yeux, mais cela ne l’est évidemment pas pour les historiens. Nous avons aussi reçu des témoignages sur des disparitions ailleurs en Algérie et jusqu’à la fin de la guerre, mais nos faibles moyens ne nous permettent pas d’aller au-delà de la grande répression d’Alger.

  • Maurice Audin, Algérien d’origine européenne, est un cas de disparition forcée emblématique. A-t-il été un fil conducteur de votre recherche ?

En fait, notre recherche nous permet justement d’aller au-delà de ce cas emblématique mais tout à fait exceptionnel. Maurice Audin est le seul parmi les nombreux Européens communistes ou chrétiens progressistes qui furent enlevés et torturés à avoir été tué. L’histoire de sa disparition est, jusqu’ici, à peu près la seule connue en France. Josette Audin, du fait d’abord du statut légal de son mari, citoyen français, a pu très vite alerter et mobiliser des réseaux politiques et intellectuels en métropole et provoquer ainsi un scandale, une Affaire Audin. Du fait de leur statut de colonisées, les familles algériennes n’étaient souvent pas en mesure de faire de même, malgré les efforts considérables qu’elles firent, elles-aussi, pour obtenir la vérité et la justice. 

Pour aller vite, on peut dire que la vie de ces disparus-là ne comptait pas aux yeux de l’opinion française et de la justice. Les militaires le savaient. Le hasard a voulu que nous ayons découvert cette archive qui révèle des noms, adresses, professions de ces victimes restées pour la plupart anonymes l’année même où le président français a reconnu officiellement l’assassinat de Maurice Audin par l’Etat français. Nous avons choisi de lancer le site 1000autres.org, titré «des Maurice Audin par milliers», deux jours après sa déclaration. 

Notre recherche nous a permis de comprendre que faire l’histoire des disparitions, c’est d’abord faire celle de la quête de vérité des familles auprès des autorités coloniales et celle des stratégies de ces dernières pour empêcher cette quête d’aboutir. Nous avons collecté des témoignages et des archives qui nous permettent désormais de raconter certaines histoires particulières de disparitions, comme Pierre Vidal-Naquet a pu le faire en 1958 pour celle d’Audin. 

Par exemple celle du jeune médecin Slimane Asselah (1934-1957 ?), enlevé le 4 mars 1957 dans un cabinet médical rue Marengo, car soupçonné de soigner des militants nationalistes. Il a disparu : on sait qu’il a été détenu dans la cave d’une brasserie occupée par des parachutistes à Saint-Eugène où une personne a pu le voir. Sa famille et son avocat Pierre Popie n’ont jamais cessé d’interpeller à son sujet et sont parvenus à déclencher une enquête de la Commission de Sauvegarde en 1961. 

Mais le général Massu l’avait déclaré «libéré» et cette enquête de pure forme ne fut qu’une comédie : elle n’envisagea jamais qu’il ait pu mourir en détention. La Commission enterra le dossier et il n’y eut jamais d’Affaire Slimane Asselah. La seule affaire française concernant un Algérien qui ne put être empêchée fut celle de l’assassinat maquillé en suicide d’Ali Boumendjel, qui ne mobilisa pourtant pas la justice. Tous les autres, sans nul doute des milliers, furent passés par pertes et profits.

  • La disparition forcée, une mémoire «invisibilisée». Est-ce parce que les proches des disparus n’ont pas témoigné, jusqu’à votre appel à témoin sur le site 1000 autres.org ?

Durant la guerre, la seule chose que les proches purent faire sans trop de risque, c’était d’écrire. La première manifestation de mères et d’épouses réclamant la libération de leurs détenus-disparus n’eut lieu qu’en juin 1958, devant la préfecture d’Alger. Mais nous voyons dans les archives beaucoup de familles qui se démènent pour tenter d’obtenir la vérité et la justice : on y trouve de nombreuses lettres, parfois écrites par des écrivains publics, adressées à toutes les autorités. Qu’elles implorent ou qu’elles exigent, beaucoup n’ont pas reçu la moindre réponse. Et, quand l’armée a dû s’expliquer parce que des notables français le lui demandaient, leurs affirmations souvent manifestement mensongères et parfois contradictoires n’ont jamais été mises en doute et ont suffi à clore les recherches.  

Ces réponses de l’armée eurent toutes la caractéristique d’être invérifiables. La plus fréquente est que le disparu a été libéré, alors que la famille, des mois ou des années plus tard, n’a jamais eu le moindre signe de survie de la part du disparu. L’armée répond aussi parfois qu’il n’a jamais été arrêté, alors même qu’il a été emmené devant toute sa famille ou ses collègues de travail. Dans d’assez nombreux cas, elle indique un «suicide», une «évasion», ou une mort par balles lors d’une «tentative de fuite». Les familles n’accordent aucun crédit à ces explications et poursuivent leurs recherches, souvent jusqu’en 1962 et même plus tard. Aujourd’hui, bien des descendants de disparus cherchent encore à connaître la vérité, parfois, non sans difficultés, dans les archives françaises. Toujours en vain.

  • A quels résultats êtes-vous parvenus depuis la réalisation de ce site dédié aux disparus algériens ? Les témoignages de leurs proches que vous avez recueillis ont-ils permis à votre recherche de progresser ?

L’archive elle-même, en fournissant des noms, adresses, professions, ainsi que les témoignages des familles, nous permet de faire une étude de la population visée par la répression – groupes sociaux, quartiers d’Alger, etc. – et de ses stratégies face à la répression. 

C’est une autre histoire de cette grande répression que la propagande française a nommé «Bataille d’Alger», documentée du point de vue des Algériens et non plus seulement du point de vue colonial. 

Les témoignages des familles, lorsqu’ils sont suffisamment développés, permettent aussi d’étudier les effets à court et long termes de la disparition dans les familles et dans la société algérienne. 

Depuis que les derniers minces espoirs de voir le disparu sortir d’un camp en 1962 se sont envolés, les familles ont dû vivre au quotidien avec cette absence douloureuse. Beaucoup se sont dit très heureuses de voir leur disparu ainsi reconnu et visible du monde entier sur le site 1000autres.org, même si certains sont honorés depuis longtemps dans l’espace public algérien.

 Notre enquête montre aussi que la problématique des «excuses» ou d’une prétendue demande de «repentance» est purement franco-française. Quand les familles demandent quelque chose à la France, ce que certaines ne font pas, c’est tout simplement la reconnaissance complète et officielle de la vérité sur ce qui s’est produit et a été si longtemps dissimulé et nié.

Est-ce qu’une ouverture effective des archives civiles et militaires permettrait de faire avancer les recherches sur la disparition forcée ? A moins que les archives et autres traces les plus significatives aient été effacées ? A ce propos, vous écrivez que «nombre d’archives qui auraient pu documenter la pratique de la disparition forcée sont aujourd’hui introuvables, notamment parce que les militaires eux-mêmes, après le coup d’Etat du 13 mai 1958, eurent tout loisir de les détruire».(1)

Aujourd’hui, une grande partie des archives coloniales sont librement communicables. Il faut insister sur le fait qu’aucune parmi toutes celles que nous avons consultées ne contient ce que cherchent les familles : les circonstances exactes de l’assassinat et, par-dessus tout, la localisation du corps du disparu. 

La torture et les exécutions sommaires étaient illégales. Jamais les militaires n’ont couché par écrit le récit de leurs crimes. Ce qu’on peut faire, c’est croiser leurs explications mensongères avec d’autres sources et avec les témoignages des proches. On repère alors les invraisemblances et contradictions et on peut parfois faire des hypothèses, notamment sur le lieu et la date de la mort, rarement sur le lieu où le corps a été dissimulé ou détruit. Ainsi, il est probable que les dates données pour les prétendues libérations et évasions soient en réalité celles de la mort de l’intéressé. Mais, soulignons-le, d’autres sources potentielles existent. 

Depuis 1962, les militaires français impliqués dans ces crimes ont très souvent fait de brillantes carrières et été honorés. Ils ont scrupuleusement observé un pacte de silence sur ces exactions. A l’exception notable d’Aussaresses, qui a revendiqué cyniquement les crimes de l’escadron de la mort qu’il dirigeait en lien avec Massu, au grand scandale de ses anciens frères d’armes. Quelques-uns de ces derniers sont encore vivants. Certains ont laissé des archives privées.

 Si les autorités françaises veulent vraiment faire avancer la vérité sur les disparitions, elles doivent tenter d’inciter ceux qui peuvent encore le faire à parler. Et à rendre publiques leurs archives.

Propos recueillis par  Nadjia Bouzeghrane 

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1. La mémoire de la «disparition forcée» durant la Guerre d’indépendance de l’Algérie par Malika Rahal et Fabrice Riceputi (IHTP/CNRS) in Mémoires en jeu. Quelle (s) mémoire pour la guerre d’indépendance algérienne 60 ans après ? numéro spécial 15-16 Hiver 2021 -2022

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