Les premiers contacts secrets entre les représentants du FLN (Front de libération nationale) et ceux du gouvernement français remontent à avril 1956, avec des émissaires pour rencontrer Abane Ramdane, à Alger, et Khider Mohamed, au Caire.
D’autres rencontres ont eu lieu cette même année à Belgrade et Rome. Il faut savoir que ces rencontres n’étaient pas des négociations, mais plutôt des prises de température et/ou des manœuvres, eu égard aux positions trop éloignées.
Du côté français, il était alors hors de question de reconnaître le FLN comme interlocuteur unique, alors que du côté du FLN, ses deux représentants n’étaient pas sur la même fréquence, avec Abane qui affirmait «pas de négociations sans la reconnaissance préalable de l’indépendance», pendant que Khider réclamait une «constituante algérienne souveraine».
Tous les contacts furent rompus au lendemain du 22 octobre 1956 et du détournement de l’avion, avec à son bord, les chefs historiques de l’insurrection du 1er Novembre. Deux événements majeurs allaient avoir une incidence notable pour initier des négociations.
Au FLN, la marginalisation de Abane R. et le remaniement au sein du CCE (Comité de coordination et d’exécution, issu du congrès de la Soummam), en août 1957, a permis de déverrouiller la «reconnaissance préalable de l’indépendance» en lui substituant «reconnaissance sur la base de l’indépendance».
En France, l’arrivée du général de Gaule, en 1958, avec son aura et des pouvoirs élargis, a suscité beaucoup d’espoirs. Cela dit, les premiers contacts entre les délégués du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne, depuis septembre 1958 à la place du CCE) et ceux de la France coloniale vont faire apparaître rapidement des divergences fondamentales entre les deux parties.
Dans son discours du 16 septembre 1959, de Gaule mettait de l’avant une autonomie des régions algériennes dans un cadre français, le GPRA opposait la Nation algérienne constituée d’un même peuple. Le fossé séparant la conception gaulliste de la future Algérie et celle de GPRA a induit l’échec de la rencontre de Melun, du 20-29 juin 1960. Pire, à Melun, les représentants du GPRA n’ont pas été traités en qualité de négociateurs, mais comme des rebelles, privés de contact avec l’extérieur. Il faut savoir que cette période coïncidait avec les manœuvres de de Gaule et sa «Paix des Braves» qui a débouché sur l’insolite affaire Si Salah, une piste qu’il a fini par abandonner.
INTÉGRITÉ DU PAYS
De Gaule arrive à Ain Temouchent le 9 décembre 1960, accueilli par les Français d’Algérie avec les slogans «A bas de Gaule, Vive l’Algérie Française», alors que la foule musulmane scandait «Vive de Gaule, vive l’Algérie Algérienne».
Ce scénario se répètera à Orléanville, Tizi Ouzou et Bône. A Alger, que de Gaule a sciemment évitée, des pierres et ferrailles pleuvent sur les forces de l’ordre qui répondent avec du gaz lacrymogène à rue Michelet, rue d’Isly, Bab El Oued... Dans les quartiers musulmans de Diar El Mahçoul, de Clos Salembier, La Casbah, les bidonvilles du Ravin de la Femme Sauvage, des marées humaines déferlent sur Belcourt et Ruisseau aux cris de «Vive De Gaule» qui deviendront rapidement «Vive L’Algérie indépendante, Vive le FLN», des drapeaux vert et blanc sont déployés, des you-yous fusent.
Des pieds-noirs tirent de leurs balcons sur la foule qui se venge sur tout type européen sur son chemin. Les paras entrent en action pour ramener l’ordre en… tirant sur les musulmans. Bilan de ces 3 journées de manifestation, qui vont culminer le 11 Décembre 1960 : 6 Européens tués pour 112 musulmans, même pas au prorata de la population, creusant un peu plus le fossé entre les deux communautés.
Ces manifestations allaient marquer un tournant dans les négociations et induire la 1re rencontre sérieuse qui allait se dérouler à Lucerne (Suisse), le 20 février 1961. Pour monter sa bonne foi, de Gaulle confia à son homme de main, Georges Pompidou, la mission de faire avancer les négociations, alors que du côté du GPRA, ce sont les chevronnés de la politique et anciens membres du comité fédéral de la FF FLN (Fédération de France du FLN) en 1956/57 Tayeb Boulahrouf et Ahmed Boumendjel qui ont été dépêchés. Même si cette rencontre de Lucerne n’a pas abouti à des résultats tangibles, elle a eu le mérite de faire ressortir clairement les points de désaccords.
Ainsi aux propos de Pompidou sur l’autonomie interne, l’Algérie sans le Sahara, la table ronde, la trêve, Boulahrouf/Boumendjel ont répondu par, respectivement, pleine souveraineté, intégrité du pays incluant le Sahara, FLN interlocuteur unique et cessez-le-feu. Comme le dira plus tard si bien Ferhat Abbas, 1er président du GPRA, «Paris ne prendra au sérieux l’insurrection que lorsque les conditions de divorce seront réunies». Elles le sont désormais.
Mais les événements vont s’accélérer avec le putsch manqué du 22 avril 1961 du «quarteron de généraux» d’Alger contre de Gaule qui sentit le danger d’une guerre fratricide et réagit énergiquement. Il lâcha également du leste et reconnut le FLN comme interlocuteur unique, ce qui a accéléré les négociations qui s’ouvrent le 20 mai 1961 à Evian avec Louis Joxe comme président de la délégation française et Krim Belkacem pour son homologue du GPRA.
Le gouvernement français voulait alors montrer les signes de sa bonne foi en libérant 6000 détenus et en transférant les chefs historiques de l’Île d’Aix au château de Turquant, en décidant d’arrêter toutes les opérations offensives, en dégroupant partiellement les 2,5 millions de personnes qui vivaient dans des regroupements contrôlés par l’armée, incluant l’auteur de ces lignes et tous les habitants de son village natal. Mais les négociations n’avancent pas pour autant, ce qui incita la France à suspendre les pourparlers. Les deux délégations ont eu l’heureuse idée de rester en contact, c’est Saad Dahlab qui est resté à Genève comme «antenne» du GPRA. Il mettra à profit la propriété que l’Emir du Qatar a mis à la disposition du GPRA pour expliquer à tous ses visiteurs la position de la future Algérie.
Le 20 juillet 1961, les pourparlers reprennent à Lugrin (frontière franco-suisse) pour finalement faire le constat que les deux délégations sont encore en désaccord total sur la question du Sahara, malgré le double tête à tête Krim-Joxe. Cette fois-ci, c’était le GPRA qui a décidé de suspendre les pourparlers, ce qui était prémédité et se voulait quelque peu une réponse du berger à la bergère.
AMBIGUÏTÉ SUR LE RÉFÉRENDUM
Alors que le CNRA (Conseil national de la révolution Algérienne), réuni à Tripoli du 9 au 27 août 1961, a décidé un remaniement gouvernemental en portant à sa tête Benyoucef Benkhedda, la France souffle le chaud et le froid tout au long de l’automne de cette année-là. C’est dans son discours du 5 septembre 1961 que de Gaule a amorcé un déblocage indéniable sur l’épineuse question de la souveraineté sur le Sahara. Mais, la marche du 17 octobre 1961 contre le couvre-feu raciste instauré à l’égard des Algériens, le triumvirat inconditionnel de l’Algérie française Debré-Frey-Papon la réprima avec une cruauté, voire une sauvagerie, indigne d’un pays civilisé. Toujours est-il que les négociations ont repris, avec deux rencontres à Bâle (Suisse) le 28/29 octobre 1961, puis le 9 novembre 1961.
Des avancées significatives ont été enregistrées sur de nombreuses questions (minorité européenne, présence militaire française, exploitation pétrolière, période et exécutif provisoires), même si la France maintenait quelques ambiguïtés sur le référendum au Sahara. Les entretiens ont été interrompus durant un mois, suite à la grève de la faim des détenus.
A la reprise, le 9 décembre, il y a eu plusieurs rencontres Dahlab-Joxe, enregistrant de nouveaux progrès significatifs. Le GPRA obtient le droit de consulter les chefs historiques en prison, ces derniers lui renouvellent leur confiance pour aller de l’avant.Les négociations finales commencent aux Rousses, du 11 au 19 février 1962, où toutes les questions ont été débattues et les grandes lignes des textes rédigées. Les deux délégations se donnent alors rendez-vous à Evian pour des négociations finales et officielles, moyennant pour le GPRA un accord préalable du CNRA, son parlement en exil.
Ce CNRA s’est réuni à Tripoli, du 22 au 27 février 1962 et a voté à l’unanimité le texte du projet des Accords d’Evian. Quatre membres du CNRA se sont abstenus, dont les membres de l’état-major Ali Mendjli, Kaîd Ahmed et Houari Boumediene.
Ce dernier, pour qui «le goût du pouvoir et du commandement relève de la pathologie» (dixit Frantz Fanon) concocta une alliance circonstancielle pour s’emparer du pouvoir l’été 1962, quitte à tirer sur les frères d’armes, ceux-là qui ont libéré le pays. «Semant des cadavres sur sa route, Boumediene faisait la conquête de l’Algérie. C’est la seule guerre qu’il fit». (dixit F. Abbas).
C’est le 7 mars 1962 que s’ouvrirent les négociations finales qui vont durer 12 jours. Le soir du 18 mars, l’accord est signé du côté algérien par Krim et, le même jour, le président du GPRA Benkhedda ordonna, sur Radio-Tunis, l’arrêt de toutes les actions militaires sur l’ensemble du territoire algérien à compter du 19 mars 1962, à 12h. De Gaule fit de même du côté français, mettant ainsi un terme à 132 ans de colonisation et 8 ans de guerre.
Par M. Benhaddadi, Ph D, C. Q.
Professeur-retraité