L’hommage rendu samedi dernier et à titre posthume à l’illustre chanteur Hassène Abbassi, décédé le 5 juillet dernier à l’âge de 80 ans, a été en tout point de vue conforme à ce que fut le digne fils des Ath-Abbas, dans la daïra des Ouacifs, cette terre fertile pour avoir vu naître en son giron d’innombrables et illustres hommes de culture et des arts pour ne parler que de ce volet.
Autant le défunt chanteur était sobre, effacé, modeste dans sa vie de tous les jours et profond dans son œuvre immortelle, autant cet hommage qui lui a été dédié reproduit dans le moindre détail ces «vertus» qui sont les «ingrédients» insoupçonnés d’une «grandeur» qui a bien fini par être reconnue certes un peu tardivement, mais ne dit-on pas qu’il vaut mieux tard que jamais.
La preuve a été donnée à l’occasion de cet hommage initié et préparé dans la discrétion comme l’a été l’illustre chanteur, par la direction de la culture et des arts de la wilaya de Tizi Ouzou en étroite collaboration avec la très dynamique association culturelle Tanekra d’Agouni Fourrou, dans la région des Ouacifs.
De très nombreux artistes parmi ceux qui ont eu à connaître de très près le défunt artiste, mais également parmi ceux qui ont eu à apprécier son immense et profonde œuvre et de nombreux citoyens étaient de ce rendez-vous tenu à la maison de la culture Mouloud Mammeri de la ville des Genêts. On pouvait relever la présence notamment de Dahmani Belaid, Belaid Tagrawla, Ali Meziane, Akli Ait Boumehdi, Karim Branis, Aldjia, Rabah Ouferhat, Mouloud Habib Mustapha Ould Maamar, Ahcène n At Zaim, Abbas At Rzine, Usalas, le député Ouahab Ait Menguellet l’ancien défenseur de charme de la JSK, Mouloud Iboud et bien d’autres. Et ceux qui n’ont pu être de cet hommage pour divers empêchements ont pris attache avec les organisateurs pour s’excuser au moment où d’autres parmi les amis proches du défunt, à l’image de Benmohammed et Abdelmadjid Bali, ont pu témoigner à distance, par des enregistrements audio diffusés lors du gala tenu dans l’après-midi alors que la matinée a vu l’organisation d’un recueillement par-devant sa demeure éternelle au cimetière de Medouha, avec dépôts de gerbes de fleurs. Aussi, une assez riche exposition a été au menu, celle-ci étant composée des œuvres et de photos du défunt artiste.
Et durant le concert de chants organisé donc dans l’après-midi, pas moins de neuf parmi les tubes phares de l’illustre chanteur ont été admirablement interprétés par autant d’artistes, dont ceux issus de la nouvelle vague de chanteurs dont Dahbia Mecefah (Zwadj yughal d tjara), Louisa Ait Chaalal (Cbaha n tmurt-iw), Maria (Ay amsafer ina-s), Omar Kheloui (Qim di lehna a ddunit), Khaled Ouzir (A win umi ghezzif yilles), Mustapha Ould Mamaar (A lghaflin), Aldjia (I wumi leghrur) et Samir, un des fils du défunt chanteur dont il partage incroyablement le timbre de la voix qui a clos ce concert de chants en reprenant magistralement Ahya ddunit, cette superbe chanson à «forte profondeur philosophique qui pose plus de question qu’elle n’apporte de réponses qui sont d’ordre ésotérique et métaphysiques», comme le souligne Karim Branis.
Ce dernier affirme n’avoir rencontré le défunt artiste qu’à «deux reprises». «La toute première fois vers la fin des années 80 du siècle dernier quand celui-ci se rendait à Paris pour l’enregistrement d’un 33 tours qui comprenait entre autres chansons, Ayigh di ddunit et auxquels avaient contribué le guitariste Arezki Baroudi et le bassiste Hachemi Bellali qui étaient dans notre groupe. Et la seconde fois, c’était lors d’un hommage rendu à Nouara, à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou».
Une complicité avec Nouara et Chérif Kheddam
Il n’est un secret pour personne que Hassène Abbbasi entretenait une «complicité» bien particulière avec Nouara mais surtout avec Chefir Kheddam. A ce sujet, Abdelmadjid Bali affirme, via un témoignage audio diffusé à l’occasion, de sa toute première rencontre avec le défunt artiste qui remonte, se remémore-t-il, à l’année 1966 à la radio nationale. «Il était venu bien armé pour s’être formé tout seul grâce à sa persévérance et son amour pour la chanson, perfectionniste qu’il était dans son travail.
Dans ce sens, l’artiste a eu à suivre des cours de solfège d’abord à Tizi Ouzou puis à Alger où il s’est également lié d’amitié avec le défunt Mohammed Iguerbouchène, des cours qui lui ont permis d’acquérir une formation musicale aussi bien pratique que théorique non négligeable. A tout juste 22 ans, poursuit Bali, il venait de rejoindre la grande famille de la radio dont il est devenu un membre à part entière». Et de faire part de l’intimité qui le liait au défunt Chérif Kheddam avec qui il «partageait bien d’aspects dont l’amour pour la chanson et la belle musique». A tel point, précise, pour sa part Dahmani Bélaid, qui le rejoignait directement dans son bureau à chaque fois qu’il venait à la radio.
Il ne parlait pas beaucoup mais écoutait plutôt beaucoup et se limitait à saluer les amis et à quelques échanges avant de repartir une fois les répétitions et les enregistrements effectués. Quant à Benmohammed avec qui il a eu à collaborer, il a notamment relevé la «modestie et la simplicité de l’homme qui n’aimait pas se montrer et dont le nom restera gravé dans le cœur de tous ceux qui l’ont côtoyé et ceux qui l’ont compris et le cœur de tous ceux qui t’aiment». Une complicité avec Chérif Kheddam qui verra le duo, de 1969 à 1973, prendre part à plusieurs semaines culturelles et tournées artistiques à Alger, Oran et bien d’autres villes du pays ainsi qu’à travers nombre de campus et cités universitaires.
Entre temps, il a pris part à un concours de chants organisé par la télévision nationale à la salle Ibn Khaldoun d’Alger à l’issue duquel il obtint la deuxième place derrière Abdelkader Chaou. Il a aussi participé à l’émission «Music hall si radio» animée alors à la Chaîne II de la radio nationale par Kamal Hammadi, il a composé la musique de la fameuse chanson de Nouara Tecnam ak ghef zzin-iw, et Nnigh-ak sbah lkhir écrites par Benmohammed. Nouara avec laquelle il avait aussi interprété en duo, notamment la fameuse chanson Akka yevghan lwaldin aked d lmektub à travers laquelle il s’en prenait aux mariages forcés et arrangés. Il a également écrit deux pièces de théâtre radiophonique intitulées D lmektub negh d yir rray et Idhelli andida yella.
Le féru de la radio
Avant cela, Hassène Abbassi, un nom d’artiste adopté comme pour signifier son «attachement» à Ath Abbas, le village de la crête des Ouacifs qui l’a vu naître en 1944, lui dont le véritable nom de famille est Amer Medjkane Ahcène, a eu à suivre ses tout premiers cours au niveau de l’école primaire du village voisin de Zoubga jusqu’à l’incendie de cette dernière en 1956 avant de rejoindre le tout nouveau centre de formation professionnelle qui venait d’ouvrir ses portes à Ouacifs où il a opté pour une formation paramédicale qu’il poursuivra d’ailleurs après jusqu’à devenir anesthésiste, métier qu’il exercera à l’hôpital Mohammed Nedir de Tizi Ouzou jusqu’à sa retraite, alors que ses camarades avaient choisi qui la maçonnerie qui d’autres la mécanique et l’électricité, se souvient Rabah Hamma, ami d’enfance du défunt artiste. Il précise que Hassène Abbassi était un «féru» de la radio à tel point qu’il portait en bandoulière un transistor via lequel j’ai eu à écouter en 1961 ma toute première chanson, A yellis n tmurt-iw de Chérif Kheddam qu’il adulait tant. Hamma dit se rappeler que la tout premier 45 tours du défunt artiste remonterait à «1964 avec une jaquette sans photo». Et sa chanson I wumi leghrur i wumi que certaines sources citent comme étant sa toute première œuvre, il l’a enregistrée en 1967 suivie l’année d’après de la deuxième, la fameuse chanson Akka i vghan lwaldin, en duo avec Nouara.
Le mystère d’un départ sur la pointe des pieds
Et contre attente, notre illustre décida de quitter la scène artistique à laquelle il dit «qu’il n’y avait aucune raison particulière mais plutôt un ensemble de choses qui se sont additionnées et qu’il serait fastidieux d’énumérer», comme il affirmait à Lounis Ait Menguellet dans un entretien, peut-être le seul, qu’il lui accordé en 2007, pour le compte de Passerelles, une revue culturelle aujourd’hui disparue, lui qui «est venu à la chanson non pas pour s’enrichir mais pour s’exprimer et dire ses espoirs», comme témoignent plus d’un des ceux qui ont eu à le connaître. Un départ précoce alors qu’il était au «sommet de sa gloire» et qui suscite moult questions comme celles que s’est posées Ait Ali Belkacem Mohand Oussalem alias Usalas : «avait-il tout dit ? Etait-il déçu par le milieu artistique ? Une chose est sûre, s’il avait continué à chanter, il aurait été une grande star de la chanson algérienne et de la chanson kabyle», dit-il, estimant que Hassène Abbassi était humble, honnête et sincère, une sincérité synonyme de modestie, de sérénité, de franchise et de retenue. Il était artiste déçu mais jamais pessimiste, un chanteur idéaliste mais jamais donneur de leçons et un poète réaliste mais pas extravagant dont la poésie mérite d’être enseignée dans les écoles.
Et de promettre de lui rendre un hommage en peignant son portrait, aux côtés des Bélaid Ath Ali, Mouloud Mammeri, Taoues et Jean Amorouche, Benhanafi, Samir Arkam, Si Amer Boulifa sur la façade de la rue des Eternels à Ouacifs à l’occasion de la quatrième édition du Salon national du livre amazigh fin avril prochain.
Pas que cela puisqu’il s’engage à accompagner l’édition de ses éventuels inédits de même que celle les textes de ses chansons comme certains de ses amis comme Slimane Chabbi et Athmani viennent de faire car le public a «soif et est curieux de les lire ou des les écouter».
Et cet hommage, même posthume, aurait à coup sûr plu à Hassene Abbassi dont l’œuvre empreinte d’une profondeur philosophique et de questionnements existentiels lui a survécu et admirablement résisté à l’écueil de l’anonymat et du repli qu’il a volontairement adoptés comme démarche.
Un «mystère» que plus d’un n’arrive pas à percer comme l’est sa décision de quitter la scène artistique alors qu’il était au «summum d’une gloire qui aurait pu être encore plus immense», comme le soulignait Nabila Goumeziane, la directrice de la culture et des arts de la wilaya de Tizi Ouzou qui a tenu à préciser avoir «vaillamment tout fait pour un hommage à l’artiste de son vivant», mais, dit-elle, c’était compter sans son «refus poli», promettant que cela se fera plus tard en droite ligne de sa volonté de demeurer loin des feux de la rampe. Une modestie et une simplicité qui font la grandeur de l’homme que fut Hassene Abbassi, souligne encore Goumeziane.
La famille du défunt chanteur Hassène Abbassi qui s’est vu remettre un trophée, deux cadres aux effigies de l’artiste disparu et dont l’un est accompagné d’un poème qui lui est dédié par le poète Madjid Loualiche, a tenu à exprimer sa «sincère reconnaissance et sa profonde considération» aux instigateurs de cet hommage qui restera gravé dans la mémoire familiale. M. K.