Réseaux sociaux : la bourse et le tribunal

20/04/2023 mis à jour: 13:58
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Les productions télévisuelles durant le Ramadhan 2023 ont autant subi les réseaux sociaux qu’elles en ont profité. Les scores d’audience comptabilisés par certaines séries, et se comptant par des dizaines de millions de «vues» sur YouTube, le succès d’estime et le succès tout court, doivent beaucoup aux bruits faits sur Facebook, Instagram et, à des degrés moindres, Twitter. 

Aucune mesure d’audience propre à la télévision n’est disponible, cela dit, pour savoir à quelle hauteur le canal de diffusion traditionnel résiste dans notre pays à l’influence des réseaux sociaux. Les séries passent à la télé mais leurs carrières, leur succès ou leurs flops se décident sur le Net. La tendance amorcée depuis quelques années s’impose dorénavant comme le paramètre le plus décisif dans le processus de production et de diffusion. 

Réalisateurs, scénaristes et producteurs doivent désormais faire des projections sur les réactions du «public» via les réseaux sociaux en premier, des prévisions sur le taux d’engagement et d’interactions à générer, sur la capacité à susciter du trending... Les médias sociaux et leurs millions d’abonnées (près de 26 millions d’Algériens y sont actifs, et leur nombre augmente constamment) mettent tout le monde dans l’obligation de penser audience, selon les règles marketing de l’univers digital, ce qui modifie en profondeur le rapport à la création, au produit et à un public qu’on continue à appeler, un peu par abus, «téléspectateur». 

Celui-ci ne «consomme» plus en regardant sa télé, mais va surtout regarder et «interagir» sur les plateformes vidéo. Et c’est souvent après des bruits faits sur une série sur les réseaux sociaux, en termes polémiques ou critiques, que l’intérêt s’éveille pour un retour, ponctuel, au canal de la télévision. Ceci est surtout valable pour le public «jeune», les générations Y et Z, selon les sondages.

 Ce public est suffisamment nombreux et réactif pour faire la différence et décider des tendances dominantes dans la bourse des médias sociaux. L’évolution des chiffres d’audience du feuilleton phénomène Edama sur YouTube est assez instructive à ce propos. L’épisode 1 de la série a continué à être regardé sur la plateforme et ses scores d’audience augmenter durant les près de quatre semaines qu’a duré la diffusion de la série à la télévision. Cette autre vie va continuer après le Ramadhan. 

Effet Streisand 

Il en est aujourd’hui à plus de 10 millions de «vues», selon le compteur YouTube, après avoir réalisé les 5 millions au bout de la première semaine. Les polémiques, vives parfois, suscitées par la série dès les premiers jours de sa diffusion, l’ont manifestement servie. Une sorte d’effet Streisand a, par ailleurs, bien opéré en l’occurrence. Yahia Mouzahem, le réalisateur heureux du feuilleton, a dû rapidement répondre à une interpellation de l’ARAV, concernant un présumé graffiti indésirable que ses caméras n’auraient pas dû montrer, en recourant à une publication vidéo sur Facebook pour faire témoigner à décharge les habitants du quartier. 

C’est sur ce même support que le réalisateur diffuse, commente et laisse commenter quelques séquences de la série. Les grosses controverses sur le contenu et les violents procès, qui lui sont dressés pour ses supposés atteintes aux valeurs de la société algériennes, ont été entretenus également sur ce même réseau social, le plus «populaire» et le plus impitoyable en Algérie. 25,5 millions d’Algériens y sont abonnés, loin devant Instagram, deuxième réseau le plus utilisé, avec 8,5 millions d’abonnés. 

La vénérable Association des oulémas n’a pas choisi un autre support pour se joindre à cette dénonciation publique du contenu «attentatoire» à la morale religieuse nationale de la série Edama. Cette charge, qui a également ciblé d’autres productions proposées cette année, au-delà de son apparence anecdotique, pose plus sérieusement la question de la censure sociale, qui use désormais de l’artillerie des réseaux sociaux pour sommer l’artiste à respecter les lignes rouges et les missions qu’on lui a fixées. 

Des milliers de commentaires, de montages vidéo caustiques, de posts au vitriol, de méchancetés ou d’éloges ont été produits aussi bien par des anonymes que par des téléspectateurs avertis. Le peuple des réseaux sociaux est forcément devenu un acteur d’importance dans le circuit de la production télévisuelle, au moins pour le Ramadhan. Le phénomène est observable à des niveaux encore plus massifs en Egypte, leader historique et incontesté de la Drama arabe. Tant bien que mal, les canaux de la critique «traditionnelle», les réalisateurs, les comédiens tentent de ne pas trop le subir et de s’adapter. 

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