Reportage / Le ramadhan à la vieille ville de Constantine : Nostalgie, frénésie et charme perdu

27/03/2025 mis à jour: 09:42
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Il n’était pas encore midi quand les foules commençaient à investir les rues Didouche Mourad, 19 juin 1965 et Larbi Ben M’hidi, au cœur du centre-ville de Constantine. 

C’est déjà le rush vers les magasins en cette chaude journée du mois de mars, début de la dernière semaine du mois de Ramadhan. Une période de l’année qui reste marquée par une impressionnante et incomparable affluence vers la vieille ville, bien avant le début du mois du jeûne et jusqu’à son dernier jour. 

Une certaine nostalgie qui continue d’attirer des milliers de Constantinois vers cette partie de la ville, représentant beaucoup de choses pour eux. La belle époque pour ceux qui y ont passé leur enfance et jeunesse durant la période coloniale, et des souvenirs mémorables pour ceux qui y ont vécu après l’indépendance lors des années de l’exode rural. 

Pour les uns comme pour les autres, les rues, ruelles, places, placettes, zenkas (quartiers), souks, fondouks, bazars, sabbats (passages voûtés), zaouias, maisons et autres lieux publics gardent encore une bonne place dans la mémoire collective qui se transmet encore à travers les générations. La matinée a toujours été le moment de la gent féminine qui vient faire les courses à la vieille ville de Constantine. 

A 13h déjà, une folle ambiance règne dans les rues du quartier de R’cif, à quelques encablures de la grande rue Larbi Ben M’hidi. C’est là où se concentrent les vendeurs de tissus, de lingerie et de prêt-à-porter pour femmes, jusqu’à la place de Rahbet Essouf, devenue un bazar à ciel ouvert pour toutes sortes de cosmétiques et d’accessoires de beauté, avec son prolongement à travers le lieudit Maqaâd El Hout, menant vers le marché populaire de Souk El Asser, le plus ancien de la ville, remontant à l’époque ottomane, qui n’est plus que l’ombre d’un lieu qui faisait la fierté des Constantinois, mais qui se trouve plongé dans la désolation. «C’est un véritable souk enssa (souk des femmes) qui occupe une partie importante du vieux quartier de R’cif ; les seuls hommes qu’on y trouve sont les commerçants», ricane un passant. 
 

Dans les dédales de Souika  

Entrée principale vers le quartier emblématique de Souika, la place de Bab El Djabia, en référence à l’une des anciennes portes de la ville démolie après la prise de Constantine par l’armée française le 13 octobre 1837, frappe encore par son contraste entre les maisons réhabilitées il y une quinzaine d’années pour abriter des kiosques multiservices et les échoppes de fruits secs qui reçoivent leurs clients au milieu de maisons en ruines, qu’on a voulu cacher par des paravents et des tôles ondulées. 

Des petites boutiques qui résistent au temps sur la rue Mellah Slimane, pour proposer à des prix plus ou moins abordables, selon les moyens des familles, les ingrédients nécessaires à la préparation du fameux «Tadjine el barqouq» (lham lahlou) le plus prisé des Constantinois aux premiers jours du mois du jeûne, mais aussi tout ce qu’il faut pour les gâteaux qui orneront les tables le jour de l’Aïd El Fitr. «Depuis que j’étais jeune fille, je venais toujours avec ma mère pour faire nos achats dans ces petites boutiques ; aujourd’hui je suis mère de trois garçons et je reviens encore dans ces lieux par nostalgie à l’endroit où ma famille y a habité», confie une dame venue du quartier de Belouizdad. 

Dans cette artère qui divise le quartier de Souika en deux, une partie basse en ruines, et complètement perdue, et une partie haute qui se dégrade irrémédiablement, après le dernier épisode de l’effondrement de maison à la ru Abdellah Bey, les nostalgiques viennent aussi déambuler entre les boucheries rangées des deux côtés, en passant par les accès menant vers Sidi Afane puis Kouchet Ezziat, mais aussi à destination d’Essayeda, Zenkat Lamamra, Zenkat el mesk, Sabat El Bouchaibi et Sidi Bouannaba jusqu’à la sortie vers les quartiers de Chatt et El Batha. 

Dans ses venelles où on peut trouver de la viande, des abats et des viscères de veau, et surtout du merguez «très coloré et épicé», pour toutes les bourses, la concurrence fait rage entre la viande locale (2600 DA l’agneau et 2000 DA le veau) et la viande bovine importée de Brésil à 1300 DA le kg. Les étals de la pizza de tous les goûts, «algérianisée» par ses formes et ses épaisseurs, dégagent une irrésistible odeur pour ceux dont la faim a fait des ravages à leurs ventres creux. 

Une faim qui les pousse à en acheter avec frénésie sans se soucier des conditions d’hygiène. «J’adore cette ambiance qui me fait rappeler les belles années de ma jeunesse où le Ramadhan avait vraiment un charme ici, avec les traditions qu’on a fini par perdre, comme on a perdu des pans entiers de cette vieille ville qu’on voit  tomber en ruines, cela me fait mal au cœur», déplore un ancien habitant de Souika. 

Il est à peine 15h, alors que la journée commence à se terminer pour les bouchers, la «besogne» commence pour les préparateurs de bourek qu’on retrouve à chaque coin de rue, installant leurs tables avec poêle, bouteille à gaz, et des assiettes garnies de tous les ingrédients, feuilles de khetfa (diouls), purée de pomme de terre, œufs, fromage, oignon, piment, viande hachée, olives et autres champignons et même la cervelle de mouton. «Nous proposons le bourek simple à 500 DA la pièce selon les ingrédients, c’est pas vraiment cher, car il y a le bourek spécial à 700 DA et à chacun son goût ; nous attendons nos clients jusqu’au dernier moment avant l’iftar ; cette année, ils ne sont pas vraiment nombreux, car il y a une grande concurrence et les préparateurs sont à chaque coin de rue à la vieille ville», révèle un jeune qui a installé sa table non loin de la rue Larbi Ben M’hidi.

Au vieux moulin du Chatt

On ne peut pas évoquer le Ramadhan à la vieille ville de Constantine, sans passer par le vieux moulin du Chatt, un petit quartier délimité par l’intersection entre la rue Mellah Slimane et la rue Sidi Nemdil au sud, et la rue Larbi Ben M’hidi au nord. Il est le plus vieux et le plus connu de tous les moulins de la wilaya de Constantine. On ne risque pas de se tromper aussi en le classant parmi les plus anciens à l’échelle nationale. 

De père en fils, les membres de la famille Belhi tiennent toujours à leur moulin comme un précieux héritage, pour en faire une destination privilégiée pour de nombreuses familles constantinoises et même des autres wilayas de la région Est. Dans cette ancienne étable transformée en moulin par le regretté Rabah Belhi en 1950, on y vient pour moudre toutes sortes de céréales, d’épices, et de fruits secs pour la préparation de divers plats et gâteaux en prévision du Ramadhan, des fêtes religieuses et des fêtes de mariage. 

Le grand rush a lieu chaque année, quelques jours avant le Ramadhan, où l’on vient acheter ou moudre ce qu’on appelle à Constantine El frik, du blé tendre à moitié mûr, grillé, tamisé, séché puis lavé, salé et séché encore une fois au soleil, indispensable pour la préparation de la chorba constantinoise. «Chaque Ramadhan a un cachet inédit et inusité dans ce vieux quartier où les gens de la ville, quel que soit leur statut social, viennent même de loin faire leurs emplettes ici, où ils trouvent de la marchandise à bon prix, notamment la viande, mais aussi tous les ingrédients et les produits alimentaires pour faire des plats à la saveur typiquement constantinoise, même si les traditions et les mœurs ont beaucoup changé», assure un septuagénaire rencontré à Souika. 

La cohue à El Batha

Les journées du Ramadhan sont toujours animées dans le quartier d’El Batha, le plus connu dans toute la ville par les longues files qui se forment durant des heures devant la petite boucherie, qui propose la viande hachée et le merguez à des prix défiant toute concurrence. La rue Sidi Nemdil, principale artère de ce lieu, transformé en véritable «ruche d’êtres humains» et non d’abeilles, est déjà trop exiguë pour contenir aussi les foules qui s’agglutinent devant les tables de confiseries de toutes sortes. 

Sa célébrité qu’elle tenait depuis des lustres grâce au vendeur de sa fameuse harissa douce est désormais concurrencée par la samsa, préparée en pleine rue. 

Cette cohue qui dure pendant tout le mois du carême est devenue une source de désagréments et de nuisances sonores pour les riverains, surtout que les étals des vendeurs informels sont installés devant les portes et sous les fenêtres de leurs maisons. 

Le commerce occasionnel pour des gens qui profitent de cette période de l’année pour se faire des recettes n’est pas exempt aussi de l’anarchie, mais aussi de l’insalubrité dans laquelle sont proposés certains produits exposés à la pollution. On n’a qu’à voir tous ces ustensiles installés en pleine rue où la célèbre samsa est préparée et servie chaude et sur place. 

Depuis le début du Ramadhan, les services de contrôle de la qualité de la direction du commerce organisent des sorties en coordination avec les services de sécurité pour débusquer les mauvaises pratiques pouvant porter atteinte à la santé du consommateur. 

Il faut dire que ce dernier, et malgré toutes les campagnes de sensibilisation ne se fait guère des soucis en achetant des produits d’origine douteuse, à l’exemple de ces pâtisseries de toutes les formes et les couleurs exposées en pleine rue et les boissons conditionnées dans des bouteilles sans étiquettes. Les surprises en ce mois n’ont cessé de choquer, avec la saisie et la destruction de quantités impressionnantes de viandes impropres à la consommation, mais surtout la découverte d’un atelier clandestin de production de sucreries dans des conditions d’hygiène «abominables». Un véritable danger pour la santé publique. 

A 17h, les dernières boutiques commencent à baisser rideau. Il reste encore une heure trente à l’iftar. La foule des vendeurs de pizza tranchés à la rue Bouali Saïd (ex-Casanova) pour échapper aux agents de police, attend les derniers clients. Sur la place Hammadi Mohamed Ameziane, plus connue par Rahbet Ledjmal, les amateurs de pois chiche ne ratent pas l’occasion pour emporter leur part. Sur la rue Larbi Ben M’hidi, la circulation automobile se réduit. 

Pour ne pas chômer, et en dépit des interdictions, la plupart des restaurants se sont convertis dans la vente de kalb Ellouz et zlabia. 

La proximité avec l’ascenseur de la passerelle Mellah Slimane, en service jusqu’à 17h30 permet aux retardataires d’avoir un moyen de déplacement entre la rue Larbi Ben M’hidi et l’avenue Frères Zaâmouche où se trouve la gare routière. Après le départ des derniers bus, il faudra trouver un taxi ou un fraudeur pour rentrer chez lui. Et là c’est un autre problème.    

Reportage réalisé par : S. Arslan

 

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