Madjid Tabti. Chef de service pédopsychiatrie à l’hôpital de Chéraga : «La pandémie est toujours là, elle n’est pas derrière nous»

09/05/2022 mis à jour: 04:46
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Professeur Madjid Tabti
  • Ces derniers jours, l’Algérie a enregistré très peu de cas de contamination à la Covid-19. La pandémie est-elle en train de disparaître ? 

Les chiffres sont stabilisés depuis plusieurs mois à un taux inférieur à dix cas par jour, selon les données livrées par le ministère de la Santé. Effectivement, il y a eu même quelques jours de «zéro cas». Mais la pandémie est toujours là, donc on ne peut dire qu’elle est derrière nous. Même si en Algérie la situation est apaisante, il existe des pays qui continuent à enregistrer des chiffres importants, en particulier en Extrême-Orient. Le risque d’avoir d’autres vagues n’est donc pas complètement écarté. Cependant, l’OMS pourrait déclarer la fin de «l’urgence de santé publique de portée internationale concernant l’épidémie mondiale de nouveau coronavirus», qu’elle avait instaurée depuis janvier 2020, même si le virus n’a pas complètement disparu. Cette déclaration se basera sur des critères épidémiologiques, tels que les vaccinations et le nombre de cas, en prenant en considération aussi les critères sociaux, économiques et politiques.

  • Beaucoup d’immunologistes et virologues pensent que le coronavirus est susceptible de devenir endémique et continuera de circuler aux quatre coins du monde, qu’en pensez-vous ? 

Oui, selon ces spécialistes, il est difficile de parler de la disparition complète du coronavirus, car c’est un virus respiratoire qui se propage facilement entre les humains et qui a un hôte animal. Donc, il est difficile à éradiquer. Mais avec le développement de l’immunité naturelle, en plus de la vaccination et des différents traitements contre ce virus, le passage vers une endémie est possible. Dans ce cas, l’infection deviendra comme un grippe hivernale qui nécessiterait certainement des vaccinations régulières, une fois par année par exemple, mais elle pourrait être létale, notamment chez des personnes vulnérables présentant des maladies chroniques et autres fragilités.

  • L’éradication des maladies infectieuses est un phénomène rare. Deux ans après l’apparition de cette pandémie de Covid-19, quel est son impact sur notre vie psychique ?

Je pense que cette pandémie a modifié la façon dont nous percevons la vie dans sa globalité. Malgré le soulagement psychique qui se manifeste dans les conduites des personnes à travers la lever des mesures de protection, il existe une certaine méfiance à l’égard de l’apparition d’autres vagues de la Covid et éventuellement d’autres virus ou agents pathogènes qui menaceraient la sécurité sanitaire des personnes. 

Il y a des gens qui ne supportent pas de voir quelqu’un porter une bavette, en déclarant que c’est inutile du fait que la pandémie est finie ; mais en réalité, par cette déclaration, ils expriment un mécanisme de défense appelé «déni», utilisé pour soulager leur angoisse de voir la persistance des quelques cas déclarés quotidiennement. Ces cas, même minimes, leur disent que la pandémie est toujours là, le risque est toujours là.

  • Des personnes ont perdu la vie ou leur gagne-pain à cause de la pandémie. Quelles sont les séquelles psychiques que laissera, après son passage, la Covid-19 ?

Nous avons vu, à travers les publications à l’échelle mondiale et même dans notre pratique de spécialistes de la santé mentale, comment la pandémie de Covid-19 a constitué un événement stressant majeur. Les personnes qui souffraient de pathologies psychiques ont vu leur état s’aggraver. 

D’autres, qui étaient saines avant la pandémie, ont développé des pathologies variables : des phobies, des obsessions, des troubles de stress post-traumatiques, des troubles du sommeil, alimentaires, addictifs, etc. Le deuil chez les gens qui ont perdu leurs proches morts à cause du virus était particulièrement difficile à faire du fait, notamment, de l’impossibilité de jeter un dernier regard sur le défunt, directement enterré sans le rituel des funérailles. Dans ce cadre, beaucoup ont développé des dépressions persistantes. 

C’est vrai aussi que la crise économique engendrée par cette pandémie a renforcé sa virulence. La perte d’emploi est un facteur social qui a déclenché des troubles dépressifs et conduit parfois à un éclatement de la famille. Cela a provoqué une immense souffrance psychique.

  • Beaucoup de personnes appréhendent le retour de la virulence de ce virus. Psychologiquement parlant, que faut-il faire ? Que préconisez-vous ?

Il faut, avant tout, diffuser la bonne information. Les spécialistes dans ce domaine doivent expliquer au grand public la situation actuelle de la pandémie avec un langage clair et simple et en utilisant les moyens d’information les plus proches des citoyens, notamment les réseaux sociaux. Puis il faut favoriser l’expression de ces inquiétudes en offrant des espaces dédiés à cette fin. Ça peut être, par exemple, des forums de discussion, des séminaires et des journées de sensibilisation, qui donnent la parole au grand public. Dans ce même cadre, il est souhaitable de faciliter l’accès aux soins de santé mentale en développant des numéros verts. Enfin, il est capital de repérer les personnes chez lesquelles cette peur a pris une dimension pathologique pour les traiter par des psychothérapies et éventuellement avec des psychotropes.

Entretien réalisé par Nabila Amir

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