Le professeur Mohamed Dahmani édite Tiçrad (tatouages) : L’extinction d’un legs préhistorique

21/02/2024 mis à jour: 06:20
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Continuant son travail de sauvegarde du patrimoine, le professeur Mohamed Dahmani a édité un autre livre très intéressant à lire, d’autant plus qu’il parle d’un domaine qui est inexorablement voué à la disparition. Il s’agit des tatouages ou tiçrad en tamazight. L’auteur veut remettre ainsi au goût du jour ce tatouage, ces dessins décoratifs ou symboliques permanents effectués sur la peau dont la pratique est attestée dans la société humaine depuis le néolithique. 

Le Pr Dahmani a ainsi réalisé un travail de terrain appuyé bien évidement d’importantes références académiques, histoire de lui donner un habillage scientifique. Tiçrad, tatouages. 

De leur genèse à leur extinction, tel est l’intitulé de l’ouvrage en question à travers lequel l’auteur a essayé de lever le voile sur «l’un des trésors du patrimoine immatériel kabyle, cachés ou enfermés et jalousement gardés à l’abri des regard».  Il s’agit des tatouages qui demeurent comme un art peu connu, car il n’a pas fait l’objet d’études anthropologiques en raison de l’éloignement des villages où se pratiquait cette activité traditionnelle privée, précise l’auteur, de vulgarisation. 

«Les tatoueuses et les tatouées, comme portières, toutes analphabètes, n’ont laissé aucun écrit derrière elles, ni biographies, ni guide des techniques opératoire, ni de la signification des symboles décoratifs», souligne le Pr Dahmani dans l’introduction générale de l’ouvrage qui se veut, selon lui, l’aboutissement d’une œuvre collective. 

Les travaux de collecte de données lors des déplacements dans les différentes localités de la région ont commencé en 1990, mais il était déjà un peu tard pour pouvoir recueillir de précieux témoignages auprès des villageois qui ont maitrisé cet art traditionnel. «Durant toute la période de nos déplacements et enquêtes de terrain (1990-2022), les tatoueuses étaient déjà décédées ; quant  aux tatouées de la dernière génération (1920- 1930), elles se raréfiaient d’année en année. 

C’est grâce à celles-ci que nous avons pu glaner quelques informations sur cet art dit primitif», explique le Pr Dahmani qui souligne, en outre, qu’avec la disparition de ce patrimoine, c’est la perte de tout un langage féminin, un code tribal, une grammaire esthétique et décorative et un lexique ornemental, car «ce sont toutes ces femmes aux corps tatoués (tiçrad n wudem) qui, à leur tour, ont «tatoué» les murs intérieur des maisons traditionnelles (tiçrad n wexxam).
 

Origine et histoire des tatouages

Le corps de la femme est embelli dès l’adolescence par des décors qui reflètent des signes de l’artisanat local. Encore, lit-on dans le même ouvrage, «dans certaines localités, le tatouage traditionnel était associé à la misère, à la pauvreté et par conséquence à un déclassement social». Les paysannes qui ne pouvaient s’acheter des bijoux utilisaient les tatouages comme moyen de substitution, explique le même chercheur qui s’est étalé sur la place des tatouages dans le rhizome social de la Kabylie du Djurdjura tout en rappelant l’organisation de tadjmaât (l’assemblée du village) et/ ou de l’arch (tribu) qui administre les affaires des populations. 

Ainsi, dans certaines localités, il y a des familles qui voyaient le tatouage comme un tabou tandis que dans d’autres tribus, comme les Iflissen Umlili, les femmes se tatouent à titre thérapeutique ou prophylactique, non pour la beauté. Il y a une différence dans la pratique de cet art corporel entre les localités, fait savoir le même livre. Par ailleurs, outre la dimension culturelle et esthétique, l’auteur a abordé également l’origine et l’histoire des tatouages qui remontent au Ve siècle avant J.-C , chez les Grecs. 

Ils étaient utilisés comme marqueur social réservé aux soldats, aux esclaves et aux criminels. Toutefois, les études antérieures n’ont pas pu déterminer, avec exactitude, la datation de l’origine et le lieu de naissance de cet art corporel qui a été pratiqué dans les cinq continents de la planète. 

Le Pr Dahmani a exploité quelques repères historiques afin de parler de certaines  périodes qui ont permis d’établir l’étymologie du mot tatouage qui n’existait pas, a-t-il expliqué, avant 1769, car chaque peuple le désignait de sa propre langue. Aujourd’hui, estime l’auteur, les investigations deviennent difficiles à réaliser sur l’histoire des tatouages berbères en général et des femmes kabyles en particulier. 

Et pour cause, les tatoueuses sont décédées et les tatouées ont quasiment disparu. Pr Dahamni est remonté, dans son travail, jusqu’à 2000 ans environs avant J.-C pour parler des momies égyptiennes qui étaient tatouées, selon des études réalisées en 1938, de la même manière et avec les mêmes motifs symboliques des tatouages des femmes kabyles du Djurdjura.
 

Savoir et savoir-faire

Le même chercheur a, toutefois, cité d’autres hypothèses sur la possibilité de l’existence de cet art corporel avec l’arrivée des arabes en Afrique du Nord. C’est ce qu’a évoqué Luc Renaut, spécialiste dans les sciences religieuses et qui a travaillé, entre autres, sur le marquage corporel et signation religieuse dans l’antiquité. Luc Renaut, se basant sur d’autres recherches antérieures, a signalé l’existence des tatouages en Afrique du Nord au Ve siècle après J.-C. «Les tatouages seraient-ils venus avec les Phéniciens et les Carthaginois ?», s’est interrogé aussi Luc Renaut qui affirme que les Romains ne se tatouaient pas. 

Des peintures rupestres du Tassili montrent que les tatouages par scarification étaient pratiqués, notamment par les Egyptiens et les populations sahéliennes. «Le décor corporel remonterait certainement au paléolithique, sinon au néolithique. L’iconographie de l’ancienne Egypte (3000 ans av. J.-C représente des Libyens (Berbère) tatoués et/ou Scarifiés», peut-on lire aussi dans le livre du Pr Dahmani qui a exploré plusieurs références académiques comme l’article (1904) du spécialiste de l’Afrique du Nord, Lucien Bertholon, sur les civilisations berbères. 

Dans le même ouvrage, Pr Dahmani est revenu aussi sur les conditions sociales des femmes rurales kabyles en mettant en exergues surtout la misère des populations des zones de montagne, l’organisation patriarcale de la société. Malgré ces conditions intenables, la gent féminine a créé une force de développement personnel et familial grâce à son savoir et savoir-faire. 

D’autre part et dans un autre chapitre du livre, on trouve les différents regards, entre autres, des populations d’origine européenne et soldats de l’armée française, des anthropologues, de l’état civil, des touristes étrangers, des citadins indigènes et des pieds noirs sur les tatouages des femmes kabyles du Djurdjura. 

Le livre fait découvrir au lecteur le regard d’Arnold van Gennep, ethnologue français, décédé en 1957, qui voit que le tatouage de la femme kabyle n’est pas imposé. «Il dépend de la seule volonté individuelle. Il est médical et prophylactique», relève-t-il. Le chercheur italien César Lombroso (1835-1909) a précisé qu’à la fin du XVIIIe siècle, le tatouage était encore pratiqué dans son pays.  
 

Témoignages

Dans une étude réalisée par ce professeur de médecine légale, on peut trouver «un grand nombre de cet usage qui peuvent être appliqués aux tatouages des femmes du Djurdjura», explique le Pr Dahmani citant aussi le regard d’un autre médecin français, en l’occurrence Ernest Berchon, qui, réalisé, en 1869, «l’histoire médicale du tatouage» à travers laquelle il démontre, pour appuyer son travail, les origines, le but et les variétés, les méthodes opératoires et les matières employées. 

Par ailleurs, dans son livre Tiçrad, Mohamed Dahmani s’est intéressé également aux techniques du tatouage des femmes du Djurdjura, du statut des tatoueuses, de la typologie des peintures et des tatouages. Il a aussi recueilli les témoignages de quelques femmes tatoués comme les propos Fatma G. (âgée de 90 ans en 2022)  d’Idjer, dans la daïra de Bouzeguène, wilaya de Tizi ouzou, qui a expliqué qu’elle s’est fait tatouer à l’âge de 13 ans. L’opération a duré une journée, a-t-elle confié. 

Une autre femme, Féta H., âgée de 96 ans, de la même commune, a révélé que, elle aussi, s’est fait tatouer le menton, le cou et le thorax quelques mois seulement avant son mariage. 

Enfin, en guise de conclusion, l’auteur du livre Tiçrad (tatouages) a souligné que la femme rurale kabyle a véhiculé un legs préhistorique, un héritage du néolithique, vieux de plus de 10 000 ans, jusqu’a son extinction intervenue au XXe siècle.

 

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