Le groupe paramilitaire Wagner, dirigé par Yevgeny Prigozin, entre en rébellion : L'inattendu scénario

25/06/2023 mis à jour: 03:45
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Photo : D. R.

Retournement spectaculaire en Russie. Le groupe Wagner, engagé dans les opérations en Ukraine pour le compte de l’armée russe, a annoncé, hier matin, sa rébellion contre son employeur, l’Etat russe.

Le patron de Wagner, Evguéni Prigojine, a diffusé, tôt dans la matinée de samedi, une vidéo où il annonce la prise de la ville russe de Rostov (965 km au sud-ouest de Moscou). Il a aussi justifié sa volte-face par des frappes russes menées samedi contre ses troupes ayant fait un «très grand nombre de victimes». Accusation vite démentie par Moscou, via l’agence officielle Tass. « Tous les messages et vidéos diffusés sur les réseaux sociaux au nom d’Evguéni Prigojine concernant cette frappe présumée sont faux et constituent une provocation médiatique», a indiqué le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou.

Dans la même vidéo, l’ancien oligarque et ami de Poutine s’est dit «prêt à mourir» avec ses 25 000 hommes pour «libérer le peuple russe», appelant à la rébellion civile armée et les soldats de l’armée russe à rejoindre sa cause, précisant qu’il ne s’agit pas d’un «coup d’Etat militaire», mais qu’il voulait une «marche pour la justice». Sur son compte Telegram, il a aussi annoncé la prise de contrôle par ses troupes des sites militaires de Rostov, y compris l’aérodrome.

Des images amateurs ont été relayées hier par les médias montrant la présence des éléments de Wagner au centre de cette ville et des accrochages en périphérie. D’autres images montraient la présence de Wagner le même jour dans la ville de Voronej et la marche pour la conquête de Lipetsk. Ces images ont occupé toute l’actualité d’hier.

Marche sur Moscou

Pourquoi cet ancien ami de Poutine s’est-il retourné aussi furieusement contre Moscou ? Le conflit sourd qui oppose depuis plusieurs mois Prigojine au commandement de l’armée, qu’il accuse de mener la guerre en Ukraine pour des raisons qui ne sont pas celles du peuple russe, vire au pourrissement avec des conséquences délicates pour la Russie et pour la suite du conflit en Ukraine. Le silence de Poutine dans ce duel a poussé visiblement Prigojine à faire ce choix suicidaire, en comptant seulement sur ses troupes et sur l’adhésion du peuple russe, qui serait, pense-t-il, assez mûr dans son rejet de la politique du Kremlin.

L’appel à la rébellion civile armée n’a pas produit son effet, jusqu’à hier en tout cas, puisqu’aucun fait n’a été enregistré dans ce sens, alors que la vie, mis à part dans Rostov et Voronej, était normale sur le territoire russe. De son côté, Moscou n’a montré aucune précipitation à réagir militairement hier. En revanche, politiquement, le divorce semble consommé.

Dans un discours diffusé hier par la télévision russe, Poutine a qualifié la mutinerie de trahison, «un coup de couteau dans le dos» de la Russie, et a promis d’écraser les auteurs de la mutinerie. Avant lui, plusieurs appels émanant de la direction du FSB et du commandement de l’armée russe ont été adressés aux combattants de Wagner les invitant à refuser d’obéir aux «ordres criminels» de Prigojine.Le ministre russe de la Défense leur a demandé de déposer les armes contre la garantie de leur sécurité.

La réaction ferme de poutine

Le wait and see qui a prévalu dans la gestion de cette crise reflétait a fortiori l’espoir de cueillir les fruits de ces appels pour affaiblir la position de Prigojine et éviter un bain de sang. Mais à mesure que le temps passait sans changement des intentions de Wagner, l’escalade des mots a marqué l’évolution de la situation réduisant les chances d’un règlement pacifique du conflit. Depuis sa création en 2014, la ssociété russe de statut privé, Wagner, sous-traite pour les autorités de Moscou des opérations militaires à l’extérieur de la Russie. Le groupe est intervenu dans la guerre du Donbass, en Syrie, en Libye, au Mali et en Centrafrique.

Et depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, Wagner mène les opérations les plus difficiles et rencontre du succès, notamment la prise de Kherson et Bakhmout, s’attirant les foudres de l’Europe et des Etats-Unis qui l’ont classé organisation criminelle internationale, en janvier 2023. 

Mais les méthodes de Wagner ne sont pas toujours du goût des officiers de l’armée russe. A quoi s’ajoute, depuis hier, l’accusation de servir un complot, à cause notamment de la présence d’agents étrangers ennemis, comme l’a déclaré l’ancien Premier ministre, Dimitri Medvedev.

Ce retournement va certainement changer la donne dans la confrontation entre la Russie et l’Occident. Volodymyr Zelenski a flairé un scénario pour affaiblir son ennemi, alors que ses alliés américains et européens ont suivi de près ce jour le plus long hier en Russie, exprimant, à travers la déclaration d’un responsable allemand, l’idée que cette crise va profiter à l’Ukraine. 

Par ailleurs, le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov a envoyé dès la matinée des forces armées pour soutenir les Russes contre l’avancée de Wagner.

Moscou a bougé aussi pour mobiliser ses alliés parmi les anciennes Républiques de l’URSS, alors que d’autres, comme l’Iran, ont considéré ce qui s’est passé hier comme une affaire qui concerne seulement la Russie. 

Affaire interne ou complot international, ces événements, aussi spectaculaires qu’inattendus, n’ont pas encore livré tous leurs secrets, mais s’apparentent, en tout cas, à un test délicat pour Moscou sur les fronts interne et externe.

Loukachenko affirme avoir négocié avec Prigojine «l’arrêt des mouvements» des troupes de Wagner

Le président bélarusse a affirmé avoir négocié, hier, avec le chef de Wagner l’arrêt des mouvements des troupes du groupe paramilitaire en Russie et d’éviter toute nouvelle escalade. «Evguéni Prigojine a accepté la proposition du président du Bélarus, Alexandre Loukachenko, d’arrêter les mouvements des hommes armés de la société Wagner et des mesures pour une désescalade des tensions», a indiqué le canal Telegram officieux de la présidence bélarusse, Poul Pervogo. Selon cette source, la médiation est intervenue en accord avec le président russe, Vladimir Poutine, et a duré toute la journée. «Ce qui est sur la table actuellement est parfaitement (...) acceptable pour dénouer la situation, avec des garanties de sécurité pour les combattants de Wagner», a ajouté Poul Pervogo.

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