Inflation et précarité sociale : Temps forts d’un Ramadhan sans Covid

30/04/2022 mis à jour: 04:24
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Ce Ramadhan 2022 tire déjà à sa fin, et il nous a paru qu’il ne serait pas totalement futile d’en dresser un petit bilan. Ce qu’il convient de noter d’emblée, c’est que depuis que nous sommes entrés dans «l’ère de la Covid», c’est le premier Ramadhan où le mot «corona» a presque disparu de l’actualité, du vocabulaire et du paysage social (même si les pictogrammes exhortant au port du masque et à la distanciation sociale sont encore placardés à l’entrée des boutiques). 

Les bulletins officiels le confirment : le nombre de contaminations est proche de zéro, et depuis plusieurs jours maintenant, Dieu soit loué, il n’y a ni nouveau cas ni décès, du fait de la pandémie, à déplorer. On est bien loin de l’ambiance du printemps 2020, quand le mois sacré, qui avait débuté le 24 avril, tombait en plein confinement total et où un couvre-feu était imposé de 17h au lendemain à 7h. Encore qu’il a été légèrement allégé, puisque avant le Ramadhan, vous devez vous en rappeler, le «confinement à domicile» était imposé dès 15h. 

De toute façon, que ce soit à 3h ou à 5h de l’après-midi, le résultat était le même : on ne pouvait ni sortir le soir ni effectuer une visite familiale d’after f’tour, et même la rituelle prière des Tarawih était suspendue, les mosquées étant restées de longs mois fermées. Dans le prolongement de cet étrange Ramadhan 2020 plombé par la pandémie, l’Aïd n’avait aucune saveur. Le couvre-feu avait même été avancé à 13h, et la circulation automobile avait été interdite.

Plus de couvre-feu nocturne

Au Ramadhan 2021, qui a débuté le 12 avril, la vie sociale reprenait certes des couleurs mais les restrictions sanitaires n’étaient pas encore levées. Si les Tarawih étaient de nouveau autorisées, elles ne devaient pas durer plus de 30 minutes. Le couvre-feu nocturne était maintenu, quoi que réaménagé, s’étendant de minuit à 4h. 

Toujours est-il que cet «horaire de Cendrillon» pesait psychologiquement comme une épée de Damoclès, et les fêtards des nuits ramadanesques devaient garder constamment un œil sur leur montre sous peine d’être pris dans un barrage de contrôle. 

Cette année donc, plus de couvre-feu, plus de «syndrome de Cendrillon» et même l’emblématique masque de protection anti-Covid n’est plus de mise. 

On a vu ainsi nos «sahrate» reprendre leurs rituels, les terrasses des cafés et les commerces s’animer jusqu’à pas d’heure, les soirées musicales, les événements littéraires ou cinéphiliques se multiplier à une allure presque normale. 

Mais cette gaieté est loin de masquer la morosité générale, à commencer par le contexte social et le quotidien précaire de pans entiers de la population. Avec les prix affichés et des revenus en berne, énormément de ménages ont passé un Ramadhan difficile. Même le qalb ellouz ne se négocie pas à moins de 70 ou 80 DA la pièce à Alger. 

«Le prix record de 200 DA le kilo atteint par la pomme de terre, un tubercule essentiel dans l’alimentation de l’écrasante majorité des Algériens, est un élément révélateur du franchissement de toutes les limites et seuils de survie de très larges couches de la population», fustigeait récemment le Parti des travailleurs. 

Cette chute vertigineuse du pouvoir d’achat et les mesures jugées insuffisantes du gouvernement relatives à la révision de la grille indiciaire ont embrasé le front social. 

A rappeler que 29 organisations syndicales regroupées derrière la CSA, la Confédération des syndicats autonomes, viennent d’observer deux jours de grève, les 26 et 27 avril. La grève a touché quasiment tous les segments de la Fonction publique, et la colère des travailleurs n’est manifestement pas près de s’éteindre. 

Comme un Ramadhan n’est pas un Ramadhan sans ses «ramdams», comme dirait Boudjedra, ses scandales et ses esclandres, ses traditionnelles polémiques à la sauce télévisuelle, le mois lunaire qu’on s’apprête à quitter a fait honneur à la tradition en nous servant quelques querelles bien pimentées. 

Ainsi, on a eu droit à une grosse vague d’indignation sur les réseaux sociaux déclenchée par l’émission «Tourath bladi», qui passe sur Samira TV. 

Dans ce programme, on voit des dames élégantes deviser joyeusement dans un décor outrageusement orientaliste tandis qu’elles se font servir par un jeune homme noir qui, de l’avis de nombreux téléspectateurs, était montré (sans doute involontairement) dans la posture d’un «boy». 

Et de crier au racisme en appelant l’ARAV à sévir. Il faut dire que, comme chaque Ramadhan, l’ARAV n’a pas chômé et la pauvre autorité désemparée a dû convoquer quelques patrons de chaîne pour des explications. 

Feuilletons suspendus, concerts annulés

C’est le cas de la chaîne Ennahar TV, qui a dû répondre d’un épisode du feuilleton Hab Lemlouk pour une scène jugée indécente. La même instance est intervenue peu après pour rappeler à l’ordre cette fois la chaîne Echorouk TV, au sujet du feuilleton à succès Babor Ellouh.

«Suite aux plaintes reçues par l’Autorité de régulation de l’audiovisuel et aux informations relayées sur les réseaux sociaux concernant des dépassements attentatoires à la sacralité du mois de Ramadhan et aux principes de notre religion dans certains épisodes du feuilleton Babour Ellouh que Echorouk TV aurait diffusés les soirées de Ramadhan, l’ARAV a convoqué la directrice de la chaîne», a indiqué cette instance dans un communiqué. 

On a vu, par ailleurs, surgir des polémiques pour d’autres histoires, loin des écrans et des plateaux télé. 

C’est le cas du tollé provoqué par l’affaire du gala de M’chedallah, dans la wilaya de Bouira, qu’animait la chanteuse Taous Arhab dans la soirée du 16 avril, et qui a été interrompu par un imam ombrageux. 

Pour toute autre considération, le concert du chanteur Amine Chibane, qu’il devait donner chez Alpha Tango, à Chéraga, le 21 avril, a été annulé sur injonction des services de sécurité. 

Dans un autre registre, la scène musicale algérienne a été ébranlée par la disparition du musicien et leader du groupe Ifrikya Spirit, le merveilleux Chakib Bouzidi. Il nous a quittés ce mardi 26 avril à la fleur de l’âge. La mort de Chakib a suscité une vive émotion, tant ce jeune prodige, véritable icône de la musique diwane, était apprécié. Quelle perte !

Vive émotion également à l’annonce de la mort d’un détenu d’opinion à la prison de Koléa : Hakim Debazi. Il avait été arrêté en février dernier. Son seul tort est un post Facebook. Hakim, un paisible citoyen de 55 ans résidant à Hadjout, était père de trois enfants qui passeront l’Aïd sans leur papa. Sa disparition injuste a ravivé le débat sur les abus criminels de la détention provisoire qui, depuis trop longtemps maintenant, est utilisée pour casser de l’opposant. 

Un appel a été lancé par des militants politiques, des activistes, des défenseurs des droits de l’homme et des intellectuels, pour que toute la lumière soit faite sur l’affaire Hakim Debazi. 

C’est tellement triste. Saha Aïdkoum quand même !... 

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