samedi 28 mai 2022

Histoire de l’Algérie et de ses mémoires des origines au Hirak d’Emmanuel Alcaraz : Généalogie, colonisation et «ego-histoire»

23/04/2022 mis à jour: 21:22
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Le livre d’Emmanuel Alcaraz condense en 300 pages toutes les grandes stations qui ont marqué notre histoire depuis l’antiquité. Une partie importante de ce travail historiographique est consacrée aux violences de la colonisation et ses mémoires en conflit.

Le chercheur Emmanuel Alcaraz a publié, il y a quelques mois, aux éditions Karthala, à Paris, Histoire de l’Algérie et de ses mémoires, des origines au hirak. L’ouvrage est préfacé par l’historien Guy Pervillé. 

Dès le titre, on comprend que c’est un projet bien ambitieux qui aborde, sur le temps long, les plus importantes stations qui ont marqué notre histoire depuis l’antiquité. Et en lisant l’ouvrage, on prend la mesure du travail accompli par cet historien né en 1976, et qui a publié il y a cinq ans Les lieux de mémoire de la guerre d’indépendance algérienne (Karthala, 2017). 

Ce qu’on peut noter d’emblée, en lisant le livre d’Emmanuel Alcaraz, c’est qu’il est touffu et très fouillé, fourmillant de détails et d’informations historiques. L’opus foisonne de références et de renvois bibliographiques. Il fournit ainsi une riche synthèse de tous les moments cruciaux que cette terre d’Algérie a traversés, depuis l’époque numide et la domination romaine jusqu’à nos jours. «De Jugurtha luttant contre Rome à la conquête arabe, des corsaires d’Alger à la colonisation française, de la guerre d’Algérie à la guerre civile algérienne dans les années 1990 en allant jusqu’au hirak, Emmanuel Alcaraz revisite chaque étape de ce riche passé en utilisant de nouvelles sources tirées des Archives et des témoignages oraux, le tout agrémenté de sa connaissance du terrain algérien, de l’historiographie et de son égo-histoire», résume l’éditeur en 4e de couverture.

De l’Antiquité à la Régence

L’ouvrage est structuré en trois grandes parties. La première est intitulée L’Algérie avant 1954. La deuxième : Retour sur les «ennemis complémentaires de la Guerre d’Algérie et la troisième : 1962, et après ?. La première partie dresse une généalogie vertigineuse qui remonte jusqu’aux rois numides et la colonisation romaine. 

L’auteur attaque par cette question : «L’État et la nation algérienne ont-ils existé avant 1830 ?» La question n’est pas sans rappeler la sortie polémique de Macron, le 30 septembre 2021, qui déclarait devant des jeunes reçus à l’Elysée : «Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? 

Ça, c’est la question.» Et Alcaraz de faire remarquer :

«Au moment de la conquête de l’Algérie, en 1830, il y avait peu d’Etats-nations achevés sur le continent européen. Au-delà de ces controverses, il est possible de retracer l’histoire des populations qui ont vécu dans le territoire correspondant à l’Algérie actuelle, dont les origines se confondent avec le substrat libyco-berbère, sous influence punique et romaine (...).» L’historien passe en revue les période romaine, vandale, byzantine, avant d’enchaîner sur l’arrivée des Arabes et l’avènement de l’islam en Afrique du Nord.

 Il poursuit son survol avec les dynasties qui ont régné sur le Maghreb central puis la période ottomane. «Peut-on qualifier la Régence d’Alger d’Etat algérien ?» se demande-t-il, avant de noter : «Pour certains historiens, contrairement à la mémoire nationale algérienne, la présence turque en Algérie s’apparente à une colonisation et n’a pas permis de déboucher sur un État algérien. Toutefois, les sources algériennes musulmanes en arabe au XIXe siècle parlent de «domination turque» et «non de colonisation». 

Abordant, toujours dans cette première partie, la longue et douloureuse histoire de la colonisation française, Emmanuel Alcaraz insiste sur les ravages de la politique d’expropriation entamée depuis les débuts de la «conquête» : «Cette spoliation foncière a été organisée par tous les régimes qui se sont succédé en France au XIXe siècle», affirme-t-il. Cette politique s’est aggravée après la révolte de 1871 et les séquestres qui se sont multipliés pour punir les insurgés. «La conséquence la plus notable de cette politique foncière est la paupérisation des ruraux, aggravée par la monétarisation de l’économie, liée à l’introduction du capitalisme colonial», observe-t-il. 

Au début du XXe siècle,constate l’auteur, «la ségrégation au niveau de l’habitat et de la répartition des tâches dans les exploitations agricoles demeure. Les musulmans continuent d’exécuter les travaux agricoles les plus pénibles pour les salaires les plus bas. Dans les hameaux peuplés par les musulmans, il n’y a souvent pas d’école et il n’y a pas d’électricité, contrairement au village colonial».

Mai 1945 : rupture radicale avec la France

Dans la deuxième partie, Retour sur les ‘ennemis complémentaires’ de la guerre d’Algérie, l’historien met l’accent sur le choc des massacres du 8 mai 1945 qui vont accélérer la rupture avec l’occupant. «La répression des manifestations du 8 mai 1945, organisées pour fêter la victoire alliée, est, dans la mémoire collective algérienne, le véritable point de départ de la guerre de libération nationale», relève Alcaraz. Structurant visuellement son texte par des questions qui se détachent en forme d’inter-titres, dans l’une d’elles, l’historien s’interroge : «Les violences du colonisateur en Algérie peuvent-elles être mises sur le même plan que celles du FLN à l’égard des Européens ?» Il précise aussitôt:

«Pointer les atrocités commises des deux côtés en cherchant un équilibre qui méconnaît les causes fondamentales de la lutte menée par les nationalistes algériens, n’est pas une attitude objective et impartiale pour un historien soucieux de l’enchaînement des faits.» Et de souligner : «La répression coloniale commence dès la conquête, se poursuit avec l’écrasement des insurrections du XIXe siècle, la dépossession foncière et l’effacement de la personnalité algérienne.» 

S’évertuant à évaluer les morts de chaque côté en variant les sources et les estimations, les pertes algériennes oscillent, selon lui, entre 250 000 morts (chiffre attribué à Charles-Robert Ageron) et 400 000 morts, selon une estimation faite par Kamel Kateb, chercheur démographe à l’INED, l’Institut national d’études démographiques en France. «Il est possible, tranche Alcaraz, d’émettre l’hypothèse que le nombre de morts algériens, à cause de la guerre, toutes catégories confondues, se situe entre 300 000 et 500 000 morts». «Sur le nombre de morts européens, poursuit-il, la comptabilité est plus fiable. 

L’armée française a eu près de 25000 soldats tués, sans compter les harkis et les Européens d’Algérie (2788 tués et 875 disparus).» Retraçant les différentes politiques menées par la France sous la IVe puis la Ve Républiques, le chercheur rapporte que la répression et les opérations de «pacification» se sont accrues après le soulèvement du 20 août 1955 dans le Nord constantinois. Pour l’auteur, «les gouvernements de la IVe République ont failli en menant une politique ambiguë entre terreur, pacification et négociations secrètes par l’entremise de la SFIO».

«La pacification a été un échec»

Après le retour du général de Gaulle au pouvoir en mai 1958, un nouveau chapitre de la «guerre d’Algérie» s’ouvre, mêlant guerre contre-insurrectionnelle et tâtonnements politiques pour sauver l’honneur de la France. L’auteur résume en ces termes l’impasse à laquelle se heurte le général : «En dépit des opérations Challe et du Plan de Constantine du 3 octobre 1958 de développement économique et social de l’Algérie, malgré l’offre du général de ‘la paix des braves’, le 23 octobre 1958, aucune solution politique au problème algérien n’est en vue». 

Dans son discours du 16 septembre 1959, rappelle Alcaraz, de Gaulle bredouille l’idée d’un «gouvernement des Algériens par les Algériens en union étroite avec la France». Toutefois, jusqu’à cet automne 1959, il «excluait toute négociation avec le FLN, et le référendum d’autodétermination était renvoyé à plusieurs années». Ce qui va précipiter les événements et forcer «l’homme du 18 juin» à négocier, ce sont les manifestations urbaines de décembre 1960 qui «sont la preuve de la force des soutiens en faveur de l’indépendance algérienne dans la population algéroise», écrit Alcaraz.

L’historien constate par ailleurs : «En dépit du Plan de Constantine, la pacification menée par l’armée française a été un échec. Deux millions d’Algériens ont été internés dans des camps de regroupement». Il nous apprend dans la foulée que «pour éviter des conditions de vie épouvantables dans ces camps, 110 245 réfugiés algériens ont dû partir en Tunisie et 151 903 au Maroc, où ils ont vécu dans des camps du HCR, grâce à l’aide des sections locales du Croissant rouge.» 

Face au déluge de feu de l’armée coloniale aux dernières années de l’occupation, ce qui va faire la différence, d’après Alcaraz, c’est l’intensification de la lutte de libération sur plusieurs fronts. «Dans une guerre irrégulière, lutte politique, lutte syndicale, lutte diplomatique, et lutte armée sont les aspects complémentaires d’une lutte de libération nationale», dit-il. Dans cette guerre asymétrique, «l’ALN a été victorieuse pour avoir tenu bon, lors de la guerre d’usure contre la France, après les opérations Challe en 1959», estime l’historien. L’auteur est revenu longuement sur les négociations d’Evian et les tiraillements qui les ont accompagnés des deux côtés, ainsi que les résistances qu’elles ont suscitées. Il s’est attardé ensuite sur les violences inouïes de l’OAS après le cessez-le-feu, sans épargner le FLN.

 Il a abordé aussi ce qu’il appelle «la Bataille d’Oran» et le déchaînement de l’OAS dans la métropole de l’Ouest où l’organisation terroriste va mobiliser un véritable arsenal de guerre. Face à cette terreur décuplée, l’Exécutif provisoire et sa maigre Force locale, dit l’auteur, seront totalement dépassés par les événements. Dans la partie «1962, et après ?» l’auteur commence par le départ massif des Européens d’Algérie et des harkis. Il s’est en outre intéressé aux mémoires françaises et algérienne de la guerre. Le discours de l’extrême droite sur l’immigration, décrypte-t-il, a des relents d’Algérie française. «A partir de la fin des années 1970, l’extrême-droite a bâti ses succès électoraux sur la stigmatisation des immigrés, rendus responsables de tous les malheurs de la France, suivant le procédé démagogique classique de désignation d’un bouc-émissaire. La construction d’un tel discours a directement un lien avec la guerre d’Algérie», soutient le chercheur.

La part de l’histoire personnelle

L’ouvrage se clôt par une postface intitulée : Essai d’ego-histoire. Dans cette postface, Emmanuel Alcaraz - et c’est l’une des originalités de ce livre - s’est confié avec une touchante sincérité sur la façon dont son histoire personnelle a pu influencer son travail de chercheur. «Certains historiens de la guerre d’Algérie et de ses mémoires ne veulent pas parler de la relation qui existe entre eux et leurs sujets d’étude», écrit-il, avant de faire remarquer : «Il est difficile de s’intéresser sans raison à des sujets comme la torture ou les viols durant un conflit. Un tel choix, qui vous engage pour de longues années de recherche, n’est pas anodin». 

Et d’expliquer que «l’historien, dont le lecteur est en train de lire les pages, est un homme de gauche qui a reçu une éducation de droite». «Ce fait, ajoute-t-il, ne peut que ressortir de son écriture de l’histoire, même inconsciemment. D’où la nécessité d’objectiver le lien avec ses objets de recherche pour parvenir, sinon à l’objectivité, du moins à l’impartialité». 

Alcaraz a retracé ensuite son parcours familial, dépeignant le terreau social dans lequel il a poussé: «Enfant d’un Européen d’Algérie natif d’Oran, né en 1939, ‘nostalgérique’ et très à droite, mais qui n’a jamais voulu s’engager dans des associations de rapatriés porteuses, selon lui, d’une mémoire de vaincus, le père de l’auteur, Fernand Alcaraz, a préféré garder en lui sa souffrance de migrant forcé. Son ressentiment était d’ailleurs davantage tourné contre la politique du général de Gaulle en Algérie que contre le peuple algérien», révèle-t-il. 

L’auteur fait savoir que son père votait pour des candidats d’extrême droite en précisant : «Si Fernand Alcaraz a voté pour Jean-Louis Tixier-Vignancour (1907-1989) lors des élections présidentielles de 1965, puis pour Jean-Marie Le Pen dans les années 1980 et 1990, comme beaucoup d’Européens d’Algérie installés dans le sud de la France, c’est surtout par sympathie pour deux hommes politiques qui ont défendu l’Algérie française». 

Mais «pendant le conflit, il n’a pas été membre de l’OAS», insiste-t-il. Cependant, le pied-noir d’Oran «a participé aux manifestations européennes de décembre 1960.» 

Malgré leurs profondes divergences, le récit du père a compté dans son background d’historien, revendique Emmanuel Alcaraz : «Les anecdotes racontées par ce père, confie-t-il, confrontées à d’autres documents et à l’historiographie, sont une source précieuse qui m’a permis de comprendre le fonctionnement de la société coloniale avec ses hiérarchies ethniques et ses mentalités particulières, difficilement compréhensibles pour un jeune français vivant aujourd’hui.» 

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