Féminicides en Algérie : Le lourd bilan

26/11/2023 mis à jour: 01:45
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Les violences faites aux femmes prennent de l’ampleur dans notre pays. Au cours de la période allant de 2019 à 2022, un total de 228 féminicides a été dénombré. Ils sont majoritairement commis par des personnes connues des victimes avec lesquelles elles entretenaient un lien : 51% des féminicides sont commis par le partenaire ou ex-partenaire, 37% sont commis par un ou des membres de la famille, et 12%, par des connaissances ou des personnes inconnues de la victime. 

Ces assassinats surviennent souvent après des années, voire des décennies de violences et de menaces et dans certains cas de tentatives de féminicide. 71% de ces meurtres ont lieu dans des espaces clos, dans la majorité des cas au domicile conjugal ou familial. Une arme (couteau, arme à feu pour les plus employées) a été utilisée dans 65% des cas et les victimes sont âgées de 5 ans à 85 ans. 

Ces données contenues dans un rapport sur les «meurtres de femmes et de filles» ont été révélées hier par Wiame Awres, autrice de ce document de plus de 70 pages. Une étude ayant pour objectif d’analyser les féminicides recensés dans le cadre du projet «Féminicides Algérie» et d’exposer la complexité de ce phénomène. Il s’agit, selon Wiame Awres, de rompre avec «une vision androcentrique qui n’interroge pas la spécificité de cet ‘‘homicide’’ dont les cibles sont les femmes et les filles».

 Lors d’une conférence de presse animée, hier, au siège du Réseau Wassila, Wiame Awres a expliqué que ce rapport vient ponctuer les trois premières années d’études de Féminicides Algérie et repose sur une lecture des chiffres recensés en 2020, 2021 et 2022, avec un retour sur ceux recensés rétrospectivement pour l’année 2019 sur le fondement des cas déclarés par la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN). Les travaux menés par Féminicides Algérie ont également porté sur les mobiles des meurtres ainsi que le déroulé de certains procès. 

«Ce premier rapport permet de mettre en lumière les mécanismes des féminicides en Algérie et propose des pistes de réflexion sur les mesures à prendre pour les prévenir», observe Wiame Awres, précisant qu’il s’agit là d’un rapport préliminaire qui offre une interprétation des données quantitatives. L’autre particularité de cette synthèse tient à la combinaison, selon elle, des éléments relatifs au cadre légal et du travail quotidien de recueil d’informations, ce qui permet une meilleure appréhension de la réalité du terrain. Le rapport révèle que la plus grande proportion des victimes sont les femmes âgées de 30 à 39 ans (25%), suivies de celles âgées de 20 à 29 ans et plus de 60 ans (16%). 
 

Les assassins : proches des victimes 

Les taux de féminicide par âge renseignent, d’après le rapport, sur le type de féminicide et le lien entre l’assassin et la victime. Ainsi, sur les 16 victimes mineures, 9 d’entre elles ont été assassinées par leur père, 2 par leur frère, une par l’oncle, et les six autres par le petit ami ou voisin, deux d’entre elles ont été assassinées par des groupes d’hommes qu’elles connaissaient. Concernant les 40 femmes de plus de 60 ans, 17 d’entre elles ont été assassinées par leurs fils, 8 par leurs conjoints, les autres assassins sont issus de la belle-famille ou encore des voisins qui prennent pour cible une femme âgée, considérée comme vulnérable, pour vol de biens. 

Le taux le plus important par wilaya est enregistré dans la ville d’Alger avec 21 cas de féminicide entre 2019 et 2022, suivi d’Oran avec 18 cas, Batna 15, Sétif et Skikda avec 13 et 12 cas respectivement. La région saharienne, compte moins de féminicides, de par la faible densité de population, et la difficulté d’accès à l’information due à l’éloignement. Plusieurs cas d’assassinat par coups de poignard acharnés, de mutilations, de corps calcinés sont répertoriés. Les chiffres réels des féminicides, de l’avis de Wiame Awres, sont bien plus élevés et nécessitent un «accès aux données de la médecine légale, de la Gendarmerie et de la Sûreté nationales». 

Quant aux motivations avancées par les criminels sont souvent mensongères, «plusieurs féminicides ont été déguisés en suicide et seule la version du criminel est entendue et relayée. Il est donc important de savoir dans quelles circonstances le crime a été commis», note le rapport, précisant que les motivations sont souvent liées au problème de l’héritage, l’honneur, l’adultère, la séparation, les disputes conjugales et familiales et aussi les troubles mentaux. 

L’étude rapporte qu’entre 2019 et 2022, on a relevé que 24 244 plaintes pour violences ont été déposées par les femmes au niveau de la DGSN. En moyenne, 17 plaintes sont déposées par jour. 

Ces chiffres ne concernent pas celles déposées au niveau de la Gendarmerie nationale. Les plaintes incluent les violences physiques, sexuelles, l’inceste, le harcèlement sexuel, le harcèlement sur la voie publique, les mauvais traitements, les enlèvements, homicides et coups et blessures ayant entraîné la mort. 

Par ailleurs, pour les rédacteurs de ce rapport, la lutte contre les violences infligées aux femmes et contre les féminicides nécessite une «réelle volonté politique» et «une stratégie nationale» afin de protéger les femmes et dissuader les auteurs de violences. «Il est primordial d’instaurer des mesures pour une société plus égalitaire qui passe par une cessation de la normalisation des violences contre les femmes», confie l’auteur du rapport. 

Pour elle, il faut «s’attaquer aux causes profondes des violences misogynes dont la finalité extrême est le féminicide». 

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