Ce 24 février 2025 vient nous rappeler deux moments clés qui méritent une halte mémorielle tant ils ont été décisifs dans le processus décolonial : la création de l’UGTA en pleine Guerre de libération (24 Février 1956). Et la nationalisation des hydrocarbures pour arracher l’indépendance économique après la libération territoriale de la patrie (24 Février 1971)
Procédons par ordre chronologique. On commencera donc par l’UGTA, l’Union Générale des Travailleurs Algériens, le bras «syndical» du FLN pour mobiliser le monde du travail en pleine fureur de la Guerre de libération nationale.
Une récente étude intitulée «Les syndicats en Algérie» (2020) publiée par la Fondation Ebert, et qui a été réalisée par le sociologue Nacer Djabi avec la collaboration de Fadila Akkache, Hocine Zobiri et Samir Larabi, est revenue sur la genèse historique du mouvement syndical en Algérie.
L’étude précise que c’est «sous l’égide des syndicats français présents en Algérie ou au sein de l’émigration ouvrière en France» que les premières organisations syndicales ont vu le jour pendant la colonisation. «Ensuite, différentes tendances du Mouvement national ont créé leurs propres syndicats dans une logique concurrentielle qui reflétait les discordes et divergences inhérentes à leurs relations propres.»
Le document poursuit : «En perte de vitesse en Algérie, la CGT décida de créer une organisation syndicale algérienne, avec une direction algérienne, ce qui se concrétisa en juin 1954 par la création de l’Union générale des syndicats algériens (UGSA). Lakhdar Kaidi qui revendiquait désormais l’égalité des droits entre travailleurs algériens et français en prit la tête. Après le déclenchement de la Révolution, l’UGSA finit par adopter les revendications nationalistes, comprenant que le problème n’était pas uniquement d’ordre économique et social mais politique. Cette évolution lui valut sa dissolution par le Gouverneur général Robert Lacoste en 1956.» .
L’UGTA lance la grève des Huit- Jours
Et c’est précisément en cette même année 1956 que le FLN lance son propre sigle : l’UGTA. «Durant cette même année, des dissensions ont émergé au sein du Mouvement national entre Messalistes (…) et Centralistes du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD). (…) Ces dissensions rejaillirent sur le mouvement syndical avec la création d’une centrale syndicale distincte pour chaque tendance. Les Messalistes créèrent l’Union des syndicats des travailleurs algériens (USTA) le 20 février 1956, suivis quatre jours après par le Front de libération nationale (FLN) qui annonça la création de l’UGTA le 24 février 1956.»
L’étude souligne que le climat de terreur qui régnait en Algérie après le déclenchement de la lutte armée a poussé, dans un premier temps, l’UGTA à accentuer son action davantage dans les milieux de l’immigration algérienne en France : «N’ayant pu s’implanter en Algérie, l’UGTA s’organisa en France où elle parvint à rassembler beaucoup d’Algériens de l’immigration dans sa Fédération des travailleurs émigrés en France qui comptait alors plus de 25 000 adhérents, attirant 80% des émigrés algériens syndiqués à la CGT. Celle-ci ne fut jamais dissoute.»
La nouvelle centrale syndicale, d’obédience nationaliste, «se donnera pour rôle de mobiliser la classe ouvrière algérienne en faveur de la lutte de libération nationale» relèvent les auteurs. «Elle organisa à cet effet une grande manifestation de solidarité avec le FLN, le 1er mai 1956, au cours de laquelle son leader Aissat Idir fut arrêté, puis assassiné lors de son incarcération.
Un autre moment fort de la lutte du Mouvement syndical algérien en faveur de la libération du pays fut l’appel à une grève générale de huit jours, en janvier 1957, suivie massivement mais sauvagement réprimée par les autorités françaises. Dès lors, l’activité syndicale passait au second plan pour laisser place à la lutte armée pour l’Indépendance nationale, priorité de tous les militants nationalistes», note cette étude.
Aïssat Idir, un syndicaliste d’exception
Dans le dictionnaire en ligne «Le Maitron», du nom de son créateur, l’historien Jean Maitron (1910-1987), et qui se définit comme «un dictionnaire biographique du mouvement ouvrier», on trouve un article très fouillé consacré à Aïssat Idir, le leader historique de l’UGTA. Cette notice biographique est rédigée par Amar Benamrouche, René Gallissot et Abderrahim Taleb-Bendiab. «L’itinéraire de Aïssat Idir va se confondre avec la constitution du syndicalisme national», soulignent les auteurs.
Comme beaucoup de militants syndicalistes, c’est au sein de la CGT que Aïssat Idir va se forger tout en étant engagé dans le Mouvement national comme militant du PPA-MTLD. Arrêté une première fois et incarcéré à la prison Barberousse (Serkadji), il sort de prison à l’automne 1955. Aussitôt, il rejoint le FLN. «Bientôt le contact est pris et des rencontres organisées avec le responsable du FLN à Alger par l’intermédiaire de Rebbah Lakhdar chez qui loge clandestinement Abane Ramdane», indique l’article. «Les réunions des dirigeants syndicaux en liaison avec le FLN se tiennent chez Boualem Bourouiba dans la maison familiale du quartier de Saint Eugène (Bologhine aujourd’hui), de l’autre côté d’Alger.
Cette antenne FLN faisait suivre les questions syndicales par Benyoucef Benkhedda qui ralliait les Centralistes au FLN. Lors d’une rencontre le 24 janvier 1956 tenue dans la propriété du Cheikh Ibrahimi à Belcourt, Abane Ramdane mettait au programme commun, qui s’établissait non seulement avec les Oulémas en la personne de Cheikh Ibrahimi, mais aussi avec l’UDMA de Ferhat Abbas représentée par Mouloud Gaïd, du syndicat des instituteurs, la création d’une union syndicale nationale.
A l’annonce de la déclaration de l’USTA (d’obédience messaliste, ndlr), le 18 février, qui présente son bureau à Alger avec une forte participation des traminots dont Mohamed Ramdani, secrétaire général, et Arezki Djermane, dans une réunion précipitée chez Boualem Bourouiba, après avoir fait venir Aïssat Idir sur une moto, Abane Ramdane, au nom du FLN, donne le feu vert de mise en place de l’Union générale des travailleurs algériens : l’UGTA.».
L’article du Maitron poursuit : «Pour tenir l’Assemblée constitutive le 24 février, proclamée premier congrès de l’UGTA, appel est fait aux principaux groupements à Alger : cheminots, postiers, enseignants, électricité et gaz, et aussi hospitaliers, traminots et dockers ; avec les noms connus de syndicalistes et nationalistes, un organigramme est rempli par branches pour toute l’Algérie. Aïssat Idir est coordinateur, appelé en fait secrétaire général, entouré d’un bureau national.
Le siège est établi place Lavigerie près de l’archevêché au pied de la Casbah dans les bureaux et la salle du cercle Cherif Saadane mis à la disposition par l’UDMA, le parti de Ferhat Abbas, qui a là ses locaux.»
Un crime atroce déguisé en suicide
Les cadres de l’UGTA sont tout de suite traqués par la police française. La notice biographique décrit ainsi le sort tragique que va connaître le chahid Aïssat Idir : «Le ministre résidant Robert Lacoste qui reste lié à Force Ouvrière, va n’avoir de cesse de réprimer l’UGTA et de pourchasser les syndicalistes. Dans la nuit du 23 au 24 mai 1956, il fait arrêter quelque 250 syndicalistes, dont parmi les premiers Aïssat Idir.»
Ce dernier subira les sévices les plus atroces durant sa détention, comme le relatent Benamrouche, Gallissot et Taleb-Bendiab : «Si les politiques du FLN sont lourdement condamnés, aucune accusation ne pouvant être retenue contre les syndicalistes, ceux-ci, dont Idir Aïssat, sont acquittés. Selon une pratique très fréquente, au sortir du tribunal, il est cueilli par les parachutistes qui le livrent aux tortionnaires spécialistes du centre de tri de Birtraria dans la périphérie d’Alger. Le colonel Godart qui est leur chef, avait servi dès le début les ordres de Robert Lacoste et ne voulait pas lâcher sa proie. Torturé sur tout le corps, la peau arrachée et surtout le visage défiguré par les brûlures, Aïssat Idir est transféré le 17 janvier 1959, à l’hôpital militaire d’Alger. Ce n’est que deux mois après que son avocat d’Alger, Me Garrigues, le retrouvera dans un état effroyable. A sa demande d’enquête, le rapport du Délégué général Paul Delouvrier, nommé par le général de Gaulle, répondra en couvrant la besogne des paras ; les brûlures seraient consécutives à une tentative de suicide ou un accident par ‘’incendie de literie’’.
A l’hôpital Maillot, le corps de Aïssat Idir a subi six greffes de la peau et, sous maintenance par perfusions et transfusions, est passé par vingt-deux anesthésies régionales ou générales. C’est au bout de quatre mois que sa mort est déclarée le 26 juillet 1959. Il venait d’entrer dans sa quarante-quatrième année.»

(Ouvriers travaillant dans une exploitation de pétrole à Hassi Messaoud en 1973)
«51% des intérêts des sociétés concessionnaires françaises»
Nous le disions : le 24 Février, c’est aussi un tournant dans l’histoire de la libération économique de l’Algérie à travers la nationalisation des hydrocarbures. La décision, qui avait été un véritable coup de tonnerre, a été annoncée par le président Houari Boumediène à la Maison du peuple, siège de l’UGTA, boulevard Aïssat Idir, le 24 février 1971.
Ce jour-là fut décidée «l'acquisition par l'Algérie, après un long processus de négociations entamé en 1967, d'au moins 51% des intérêts des sociétés concessionnaires françaises qui opéraient dans le sud du pays où activaient également d`autres grandes multinationales (BP, Esso, Shell, Mobil...)», indique une dépêche de l’APS (24 février 2021). «La décision de nationalisation a été suivie d'une ordonnance signée le 11 avril 1971 promulguant la Loi fondamentale sur les hydrocarbures, qui définissait ainsi le cadre dans lequel devrait s'exercer, dorénavant, l'activité des sociétés étrangères en matière de recherche et d'exploration des hydrocarbures.
A la faveur de cette décision stratégique, l'Algérie est arrivée à détenir au moins 51 des intérêts des sociétés concessionnaires françaises comme CFPA, Petropar, SNPA, Coparex et autres Omnirex, Eurafrep et Frabcarep. Tous les intérêts miniers portant sur les gisements de gaz naturel ainsi que l'ensemble des intérêts détenus dans les sociétés de transport d’hydrocarbures ont également été nationalisés ce 24 février 1971», détaille la dépêche.
Et d’ajouter : «Le règlement définitif des différends résultant de cette décision est intervenu par la signature, le 30 juin 1971 entre Sonatrach et CFPA, et le 13 décembre de la même année entre Sonatrach et ELF-ERAP, d'accords sur les nouvelles conditions régissant leurs activités en Algérie».
«C’est le 1er mai 1971 qu’a commencé la véritable nationalisation»
Au cours d’une cérémonie commémorative organisée le 24 février 2022 par l’association Club Energy, Abdelaziz Krissat, ancien PDG de la société de forage pétrolier Alfor et de l’ENTP, livrait ce témoignage édifiant qui a été repris par nos confrères d’El Moudjahid : «Nous n’avions pris connaissance de la nationalisation des hydrocarbures qu’au lendemain du 24 février 1971, dans la matinée du 25 février, lorsqu’il fallut matérialiser, notamment pour la désignation d’une équipe qu’on appelait alors ‘‘contrôleurs de gestion’’. Nous étions six à l’époque, chacun avec une fonction au sein de l’organisation générale qui était celle d’Alrep (Algérie recherche exploitation pétrolière), nom de la société qui devait gérer Hassi Messaoud-Nord, en lieu et place de la CFPA (Compagnie française des pétroles en Algérie).
Donc, j’ai été désigné au poste de chef de service forage à la mi-mars 1971. Il y a eu deux étapes importantes, d’abord le 24 février 1971: en qualité de contrôleurs de gestion, on avait un rôle précis qui consistait à assister aux réunions du staff de la CFPA pour nous informer et participer à la prise de décision.
Mais pour nous, c’est le 1er mai 1971 qu’a commencé la véritable nationalisation, parce que le 1er mai, on avait assisté au départ des techniciens et des cadres français et étrangers de la CFPA. La relève s’est faite ce jour-là après une nuit de travail mémorable. Je me souviens, c’était à la base d’Alrep, à l’époque sous la direction de Hocine Malti, désigné pour la nationalisation de Hassi Messaoud-Nord. La question essentielle qui se posait était comment remplacer les techniciens, surtout dans le domaine du forage. On avait une seule solution, c’était de faire la promotion des techniciens algériens qui étaient déjà en place et qui occupaient le poste d’assistants maîtres sondeurs.
On a assumé nos responsabilités avec beaucoup d’anxiété, parce qu’il fallait combler le départ des Français, et ce n’était pas chose aisée parce qu’il y avait des problèmes techniques. On s’est sentis investis d’une lourde responsabilité, car on était jeunes. Moi j’avais 26 ans. Mais les choses se sont passées à peu près correctement et on a assuré le fonctionnement des appareils de forage. Il fallait continuer à avoir foi dans les possibilités et le potentiel de Sonatrach. Il faut citer aussi les appelés du service national, ingénieurs et techniciens, qui ont joué un rôle prépondérant.»
Par Mustapha Benfodil