Une commission mixte d’historiens pour se pencher sur la période coloniale : «Vérité» et «reconnaissance» mais sans «repentance»

27/08/2022 mis à jour: 00:44
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Comme il fallait s’y attendre, le dossier de la mémoire aura été au centre de la visite officielle d’Emmanuel Macron en Algérie. Ainsi, même s’il est beaucoup question dans les «éléments de langage» du président français de «priorité à la jeunesse», de regard «tourné vers l’avenir», le passé commun entre l’Algérie et la France, comprendre celui lié à la période coloniale, et la possibilité d’engager un travail commun autour de cette question, ont été pleinement abordés au cours de cette visite intense. 

Ce dialogue s’est concrétisé par l’annonce de la création d’une «commission mixte d’historiens». C’est ce qu’a révélé Emmanuel Macron lors de sa déclaration à la presse, jeudi dernier, en compagnie du président Tebboune. «Nous avons un passé commun. Il est complexe, douloureux, et il a pu parfois comme empêcher de regarder l’avenir», a souligné d’emblée M. Macron. «Et je crois pouvoir dire, a-t-il poursuivi, que notre volonté, le travail que nous conduisons depuis cinq ans, en France, mais aussi le dialogue permanent que nous avons eu l’un et l’autre, m’ont à chaque fois conforté dans l’idée que nous vivons un moment unique qui, je l’espère, doit nous permettre de regarder en face ce passé, avec beaucoup d’humilité, de volonté de vérité, de mémoire et d’histoire, et pas nous en débarrasser parce que c’est impossible. Ce sont des vies, ce sont nos histoires.»
 

«Ouvrons nos archives»


Et d’annoncer dans la foulée : «Nous en avons longuement parlé une fois encore, et nous avons demandé à nos ministres et nos équipes de pouvoir finaliser d’ici à la fin de cette visite l’écriture exacte de ce que nous avons acté. Mais je crois pouvoir dire ici que nous avons d’ores et déjà décidé qu’ensemble nous mandaterions une commission mixte d’historiens. Ouvrons nos archives et permettons de regarder l’ensemble de cette période historique qui est déterminante pour nous, du début de la colonisation à la guerre de libération.» 

Pas d’excuses officielles donc, mais un rapprochement des récits que Macron prône d’entreprendre «sans tabou, avec une volonté de travail libre, historique, d’accès complet à nos archives, de part et d’autre, et une volonté ensuite de mener cette œuvre de reconnaissance». L’hôte du président Tebboune estime que «c’est un élément extrêmement important (…) parce que ce que nous voulons faire ensemble, c’est bâtir l’avenir». «Le passé, argue-t-il, nous ne l’avons pas choisi. Nous en héritons, c’est un bloc. Il faut le regarder, le reconnaître. Mais nous avons une responsabilité, c’est de construire notre avenir, pour nous-mêmes et nos jeunesses. Et pour moi, c’est l’un des objectifs essentiels de ce voyage, de ces échanges, et de ce que je souhaite que nous puissions conduire ensemble, pas simplement ces jours-ci mais pour les années qui viennent.» 
 

Le lendemain, vendredi 26 août, dans le sillage de sa visite au cimetière chrétien de Saint-Eugène, Emmanuel Macron est revenu sur cette question mémorielle devant des journalistes qui l’accompagnaient. «J’entends souvent que, sur la question mémorielle, nous sommes sommés en permanence de choisir entre la fierté et la repentance. Moi, je veux la vérité, la reconnaissance, sinon on n’avancera jamais» a-t-il affirmé selon des propos rapportés par l’AFP. «Cette histoire, on doit la regarder en face avec courage, avec lucidité, avec vérité», a-t-il insisté. 

C’est dans cet esprit qu’a été formulée la décision de création de cette commission mixte d’historiens. Celle-ci sera composée de cinq à six historiens de chaque côté, avec «peut-être de premiers travaux d’ici un an, que nous jalonnerons ensuite avec des gestes communs» a indiqué M. Macron. «On va leur ouvrir la totalité des archives» a-t-il promis en ajoutant : «Le président algérien m’a dit : j’ouvre aussi les miennes.» Mettant l’accent sur la pertinence de ce travail en construction, le chef de l’Etat français énonce : «La France ne peut pas avancer sans avancer sur ce sujet, l’Algérie non plus.» De son point de vue, la relation entre les deux pays est une «histoire d’amour qui a sa part de tragique». «C’est presque psychanalytique dans la vie des nations», analyse-t-il, soutenant que «ces dernières décennies, on assiste au retour du refoulé», du «ressentiment» et au «fantasme sur l’histoire». Questionné sur les propos malheureux qu’il avait tenus en septembre 2021 où il considérait que l’Algérie était dirigée par un «système politico-militaire qui s’est construit sur une rente mémorielle» et avait mis en doute l’existence même de la nation algérienne «avant la colonisation française», Emmanuel Macron dédramatise. «Il faut pouvoir se fâcher pour se réconcilier», tempère-t-il. 
 

De la connaissance à la reconnaissance
 

Présent au sein de l’importante délégation qui accompagne le président français, l’historien Benjamin Stora s’est exprimé à son tour hier sur le dossier mémoriel en insistant sur l’importance de faire un travail de transmission et de pédagogie auprès des nouvelles générations pour leur faire connaître les pages sombres de la colonisation française en Algérie. «Cette histoire ne peut pas être lue, interprétée par sa fin (comprendre : la séquence 1954-1962, ndlr).» Selon Stora, il faut «avoir une vision plus large de ce qu’a été l’arrivée française en Algérie, la confiscation de terres, les massacres, les déplacements de population», les «combats et les résistances» a-t-il détaillé, rapporte l’AFP. 

L’auteur de La gangrène et l’oubli relève : «Le problème, c’est la transmission, c’est la connaissance. Il n’y a pas de circulation de cette information». «Beaucoup de Français vont être très étonnés de découvrir les grottes enfumées, les déplacements de populations. Ils ne savent pas tout cela», appuie-t-il. «L’arrivée des pieds-noirs, de l’armée, les combats, les résistances, tout cela fabrique un récit national, tout cela fabrique aussi des trous de mémoire», souligne Benjamin Stora. «C’est une question du présent sur laquelle insistent malheureusement beaucoup d’extrémistes, qui jouent de ces trous de mémoires, de ces silences, pour reconstruire des récits fantasmés et fabriquer des identités meurtrières» a-t-il regretté. «Il faut du temps, de la pédagogie», préconise l’historien en appelant à inscrire «tout cela dans les manuels scolaires». 
 

Une démarche en quête du bon format
 

L’annonce de la création de cette commission mixte d’historiens fait nécessairement écho à l’initiative lancée par Tebboune et Macron il y a deux ans, et qui consistait à engager un travail croisé sur ce passé commun. Le 19 juillet 2020, le Président Abdelmadjid Tebboune annonçait ainsi dans une interview télévisée qu’il avait désigné l’historien et directeur des Archives nationales Abdelmadjid Chikhi en qualité de représentant de l’Algérie dans le cadre de ce travail dont le vis-à-vis côté français serait Benjamin Stora. 

Le 24 juillet 2020, l’Elysée confirmait la désignation de M. Stora pour accomplir une mission sur «la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie». Le rapport Stora a été rendu public le 20 janvier 2021. Et c’est sur la base des préconisations de ce rapport qu’un certain nombre de gestes mémoriels ont été consentis par M. Macron. Parmi eux, la reconnaissance le 2 mars 2021 de la responsabilité de l’Etat français dans l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel. 
 

Avant le Rapport Stora, le président français avait reconnu le 13 septembre 2018, que Maurice Audin «a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile». Et c’est sous l’autorité d’Emmanuel Macron que le 3 juillet 2020, la France restituait à l’Algérie les restes mortuaires de 24 héros de la résistance populaire à l’invasion française.
 

Reste maintenant à se demander comment, concrètement, va travailler cette commission. Sous quel format, quelles modalités ? D’abord, il faut préciser que travail de mémoire et travail historiographique sont deux choses totalement distinctes, le travail sur l’histoire étant avant tout une démarche scientifique qui s’inscrit dans une autre temporalité que le temps politique. 

Cette commission mixte pourrait au mieux organiser des colloques, des séminaires, œuvrer à faciliter l’accès aux archives, à faciliter la circulation et la mobilité des chercheurs et des étudiants en histoire entre les deux rives, imaginer des temps forts d’échanges sur des sujets précis… Réagissant à cette annonce sur son compte Facebook, l’écrivain Amin Khan y voit «une fausse bonne idée» «car si l’objectif, dit-il, est d’aboutir à une véritable connaissance de cette période historique, celle-ci ne pourra se former que par l’avancée du travail des historiens algériens à partir de leur(s) point(s) de vue, et par l’avancée du travail des historiens français à partir de leur(s) point(s) de vue». 

Amin Khan recommande par ailleurs de sortir du huis clos algéro-français : «Cette démarche ne peut se réduire à un dialogue algéro-français exclusif mais devrait intégrer les contributions des chercheurs du monde entier», écrit-il. D’un autre côté, le fils du grand militant nationaliste Lamine Khène estime à juste titre que «ce travail scientifique ne pourra se faire que dans la longue durée, indépendamment des aléas politiques et des cadres officiels». 

 

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