Riccardo Nicolai. Romancier : «Entre l’Algérie et l’Italie, il y a une histoire passionnante à partager»

07/02/2024 mis à jour: 22:02
2019

Après avoir fait atterrir dans les étals des librairies trois romans autour du personnage Ali Betchine, dont Ali Betchine, pour l’amour d’une princesse, Nicolai Riccardo publie un autre corpus dont la trame de fond est un roi numide : Jugurtha, la dernière nuit à Mamertino. L’écrivain toscan a bien daigné se prêter aux questions d’El Watan pour déplier, à travers ses œuvres romanesques, des fragments d’histoire qui renseignent sur un passé passionnant entre El Djazair et le pays dit La Botte. Suivons-le.

 

Propos recueillis Par Farouk Baba-Hadji

 

 

-En parcourant l’histoire d’Ali Betchine, vous avez situé vos personnages dans des lieux mythiques de la basse-Casbah où se déroulaient les péripéties du jeune Aldo Piccinin… Aviez-vous fait le repérage avant de vous lancer dans l’écriture de votre œuvre romanesque ?
 

 Je suis né et vis dans le village de Mirteto, en Toscane, le même qui a donné naissance à Aldo Piccinin. J’ai grandi à la campagne où le petit Aldo faisait paître ses chèvres. Enfant, j’admirais le ciel qu’il contemplait, je voyais la même mer qu’il regardait ; j’ai respiré le parfum de la résine des pins et de l’eau salée de la Méditerranée. Le jour où j’ai entendu parler de l’histoire d’Ali Piccinin, je me suis senti impliqué dans son drame. J’ai essayé de me connecter avec son état d’esprit et j’ai eu peur. Pour soulager sa douleur, je suis entré dans son corps et dans sa tête. 

La première question qui m’est venue en tête était : quel monde ont vu les yeux innocents du pauvre enfant kidnappé lors de son arrivée à Alger ? C’est ainsi que j’ai commencé mon voyage imaginaire. J’ai étudié l’histoire de la régence barbaresque d’Alger, l’architecture de l’ancienne ville des années 1600, sa topographie exacte, sa toponymie, son urbanisme, ses palais, mais surtout j’ai «vécu» La Casbah. Je me suis promené dans ses rues et ses marchés, je suis entré dans les mosquées, y compris celle d’Ali Betchine située dans la basse-Casbah. Je me sentais en sécurité dans La Casbah. J’ai ressenti un sentiment de protection. Mon âme a traduit le monde inconnu dans lequel je me trouvais en termes familiers. 

La Casbah m’a accueilli comme si j’étais un vieil Algérois de retour après un long séjour à l’étranger. J’ai tout apprécié d’elle : ses parfums, ses couleurs, ses couchers de soleil, sa mer et son ciel qui galope vers l’infini. Quelques mois plus tard, je suis parti à Alger pour consacrer mon roman. C’était en octobre 2015. Ce fut une révélation choquante qui a changé ma vie.
 

-Que voulez-vous signifier par révélation choquante et qu’est-ce qui a fait changer votre vie ?

Lorsque j’avais mis les pieds à Alger le 05 octobre 2015 et commencé à déambuler dans la ville, j’avais eu mon premier choc : j’ai eu une impression de déjà-vu. Comme par magie, je connaissais bien le nouveau monde dans lequel j’avais été catapulté, notamment La Casbah. Lors de mon séjour, j’avais déposé mes valises dans l’hôtel El Badr, situé dans la basse-Casbah. J’avais bien étudié le chemin pour me rendre à la mosquée qu’Ali a construite avec le marbre blanc de ma terre. J’aurais dû prendre la rue Amar el Kama (ex-rue de Chartres, ndlr), tourner à droite dans la rue Aoua Abdelkader (ex-rue du Divan, ndlr), me diriger vers la rue Bab El Oued et tourner à gauche ; de là, j’aurais dû aller tout droit jusqu’à la mosquée. 

En théorie cela aurait été simple, mais en réalité ça ne l’était pas du tout pour moi. J’avais peur à l’idée de ne pas pouvoir contrôler l’émotion de voir de mes propres yeux le marbre qui avait appartenu à ma terre. J’avais l’impression que quelque chose en moi était déracinée. 

C’était un sentiment de douleur, de mélancolie, d’appartenance, de partage, de fierté. J’ai essayé trois fois de suite d’atteindre la mosquée, en vain. J’étais quelque part bloqué. Mais, Dieu merci, j’ai fini par me rendre. C’était le vendredi 9 octobre. Il était six heures du matin. Il y avait peu de monde dans la rue. J’avais emprunté la rue Bab El Oued. J’ai marché quelques dizaines de mètres puis je l’ai vue : toute blanche, immobile. Elle m’a regardé avant de lâcher un soupir ! Je me suis approché d’elle avec déférence. En raison de sa forme austère, je l’ai comparée à une noble dame fatiguée par le poids des ans. J’avais contrôlé mon émotion, mais soudain, quelque chose s’est produit et j’ai remarqué que le minaret prenait une apparence humaine. A mes yeux, c’était le vieil amiral Ali Piccinin. 

Lorsqu’il m’a vu, il a tapoté sa montre et m’a dit : «Hamdoullah ! Après quatre cents ans, tu es rentré enfin, chez toi !» J’ai eu peur et je me suis enfui sans me retourner vers Bab Azzoun. Je me suis assis sur les marches du TNA. 

Mon cœur battait à tout rompre, j’avais le vertige. Puis, je me suis calmé. J’avais senti qu’une partie d’Ali vivait en moi. Que j’étais son extension, qu’il m’avait donné le privilège d’exhumer et diffuser un morceau d’histoire oublié : l’histoire du grand amiral Ali Betchine, enlevé à Mirteto di Massa à l’âge de dix ans et devenu une figure importante de l’histoire de l’Algérie. J’étais un élu. Depuis ce jour, quelque chose a changé en moi : j’ai appris à écouter les messages cachés qui, apparemment, n’ont aucune explication logique. J’ai appris à me connecter à ce monde souterrain : j’ai choisi de laisser de côté l’immédiateté de la réalité pour embrasser l’irrationnel. En clair, ce fut une découverte bouleversante et merveilleuse.
 

-Pour votre second corpus Jugurtha, la dernière nuit à Mamertino. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous passionner de ce roi numide ?

L’idée d’écrire sur le roi Jugurtha est née par hasard. Lors d’un voyage en voiture au cœur de la Tunisie, je suis arrivé un jour à la Table de Jugurtha, un incroyable plateau sur les pentes des montagnes de l’Atlas. La personne tunisienne qui était avec moi m’a raconté que dans ce lieu le roi a combattu l’arrogance de Rome et que là-bas il était invincible. Ensuite, il a été trahi par son beau-père, le roi Bocchus de Maurétanie, avant d’être capturé par les Romains, transporté à Rome et enfermé dans la prison d’Etat de Mamertine, où il mourut de faim, huit jours après son incarcération. J’ai visité la terrible prison plusieurs fois ; j’y ai passé des journées entières à écouter le chant de douleur et de peur du roi. J’ai été surpris de constater son grand sentiment de fierté. Je cite un passage du roman : «Avoir peur est bon pour l’homme, car cela crée une tension idéale entre lui et la fin de sa vie, et cela donne une grande énergie à la vie elle-même». J’avoue, dois je dire, que je me sens proche des  personnes qui souffrent de tragédies personnelles.
 

-Vous vous êtes imprégné du site de Suburra, où Jugurtha fut embastillé dans la villa de Metellus. C’était suffisant pour nourrir votre imaginaire avant de dérouler l’histoire ?

Dans mon roman, Jugurtha et ses deux fils ont passé sept mois dans la villa de Metello dans le quartier Suburra de Rome (aujourd’hui, Rione Monti) jusqu’au 1er janvier 104 avant J.-C, où ils durent subir la honte de défiler enchaînés au char du consul Caius Marius pendant la célébration du Triomphe. Au moment des événements en question, la Suburra était considérée comme la cale de Rome ; un endroit où l’être humain se caractérisait par une propension congénitale à la délinquance. J’ai situé la villa de Metello dans la Via Cavour (ndlr, un des principaux boulevards de Rome, qui va de la gare Termini vers le Colisée) près de la Piazza della Suburra, à quelques centaines de mètres du forum romain, centre du pouvoir politique de Rome. Les actions de Jugurtha se déroulaient entre deux mondes : d’une part, l’abominable Suburra ; de l’autre, la ville ordonnée, composée de temples de marbre, de basiliques en travertin, de rues pavées, de carrosses et de civières, de seigneurs patriciens, de prêtres, de consuls et du Pontife Maxime. 

Au centre se dresse la prison Mamertine, symbole de la justice romaine, le terrible monstre qui engloutit tous les ennemis qui osent se rebeller, les condamnant à l’oubli perpétuel. Le choix d’utiliser deux mondes opposés comme théâtre des événements du roman m’a permis de décrire plus facilement la duplicité et le cynisme qui prévalaient à Rome et sa politique ; la figure de Jugurtha en ressort in fine ennoblie.

Revenons à l’histoire d’Ali Betchin. A l’occasion des 400 ans de la construction de la mosquée éponyme située à Zoudj Aayoun, une statue a été réalisée par les étudiants de l’école des arts de Massa et installée depuis mai dernier dans le jardin anglais du jardin d’Essai du Hamma. Vous dites que la presse a mal interprété la charge symbolique de la sculpture qui, visiblement, montre l’amiral Ali Betchine adossé à Lalahoum, son épouse. Que représente donc l’image allégorique de l’œuvre ?
 

Pendant que je furetais des documents pour écrire mon roman Alì Piccinin, je suis tombé sur une description d’Alger, faite par un marchand français arrivé par bateau dans la baie. Il dit : «La Casbah m’est apparue comme une princesse blanche qui accueille tous ceux qui viennent de la mer dans les bords de son manteau.» La statue qu’on peut aujourd’hui admirer dans le Jardin d’essais représente un homme assis aux pieds d’une femme. Les deux figures anthropomorphes, l’une féminine et l’autre masculine, déclinent en fin de compte la Casbah d’Alger et l’amiral Ali Betchine, dont la position a deux significations : d’une part, il symbolise le dévouement à la ville qui l’a rendu riche et célèbre ; de l’autre, la domination qu’il y a exercé. Concernant la figure féminine, il faut définitivement dissiper les fausses interprétations : il ne s’agit pas de son épouse Lallahoum Belkadi ! Avec un œil attentif, on peut remarquer sur sa couronne un groupe de maisons dévalant en cascade et qui représentent à juste titre La Casbah.
 

-Riccardo peut-il nous mettre au parfum de son prochain projet d’écriture ? Concerne-t-il un morceau d’histoire commun à l’Algérie et l’Italie ?

Comme je l’ai souligné plus haut, la rencontre inattendue avec le personnage historique Ali Piccinin a changé le cours de ma vie ; je lui serai éternellement reconnaissant. C’est grâce à lui que j’ai eu l’opportunité de connaître l’univers méditerranéen pendant la période des Régences barbaresques. C’est grâce à Alì que j’ai découvert le monde fascinant des corsaires. Tout au long de mes études, j’avais appris que les relations entre l’Italie et l’Algérie étaient florissantes depuis les temps du roi Massinissa, à l’époque des guerres puniques, mais surtout pendant la Régence d’Alger que les échanges culturels et humains entre nos deux pays ont connu leur apogée. 
 

Il y a lieu de souligner qu’en un siècle et demi, vingt Italiens se sont imposés à Alger comme rois, pachas, gouverneurs, raïs, amiraux, dont Ali Bitchin, Hassan Pascia, Uluch Ali, Mezzomorto, Hassan Veneziano) pour ne citer que ceux-là. J’ai appris aussi que dans toute la Méditerranée, la langue utilisée dans les relations diplomatiques était l’italien, en raison du grand prestige exercé par les républiques de Gênes, Venise et Pise. J’ai découvert aussi qu’une autre langue avait pignon sur rue : la Lingua Franca barbaresque, une langue similaire à l’italien, née au Moyen âge le long des côtes méditerranéennes pour résoudre les problèmes de communication entre Européens, Arabes et Berbères. Le travail dont je m’occupe en ce moment se concentre précisément sur cela. A mon avis, il n’existe pas d’autre facteur dans les relations humaines capable de rapprocher les gens, que la conscience d’avoir partagé un passé linguistique commun, car la langue a le mérite de pouvoir de créer une immédiateté de complicité qui nourrit les esprits humains de fraternité.
 

-Pourquoi l’écrivain Riccardo utilise le terme de «barbaresque» que les Orientalistes usent dans leurs discours et écrits pour désigner la régence d’Alger ?
 

Quand je parle de «barbaresques» je fais référence aux Etats vassaux musulmans de l’Empire ottoman, établis entre les XVIe et XIXe siècles dans les pays berbères de  la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, dont l’activité principale était la guerre privée. Ils s’établissaient à Alger et à Tunis, des «régences» nominalement dépendantes de Constantinople à la tête desquelles il y avait d’abord des pachas turcs, puis, avec le titre de Bey à Tunis et de Dey à Alger, des chefs militaires locaux, soutenus par des conseils de gouvernement et la puissante corporation des Raïs de navires corsaires ou la taïfa.

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