Réseaux sociaux et médias traditionnels : Dans la fabrique des fake news et de la propagande

14/11/2023 mis à jour: 02:53
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Conférence à l’IFA d’Oran sur les fake news, animée par l’humoriste Kevin Razy et le sociologue Hamza Garrush

Si les effets néfastes de certaines fake news ne sont plus à démontrer, ce sont par contre les mécanismes de leur fabrication, de leur propagation et les manières de les éviter que sont venus expliquer l’humoriste Kevin Razy et le sociologue Hamza Garrush. Ceux-ci se sont d’abord associés pour la publication d’un «bouquin» (c’est le terme utilisé) avant de prendre leurs bâtons de pèlerins pour aller le présenter et débattre de leurs conclusions un peu partout, et c’est dans ce cadre-là qu’ils sont venus en Algérie sur invitation de l’Institut français. 

A Oran, la rencontre sous l’intitulé : «Evite de tomber dans le piège» a drainé un public remarquable pour débattre de cette question dont on sait que les ressentis sont toujours de plus grande ampleur dans les périodes de conflits. Dans leur présentation, les deux intervenants ont chronologiquement vite fait le lien avec la rumeur  en l’illustrant de quelques exemples historiques célèbres ou de ceux faisant intervenir des personnalités comme le philosophe français Edgar Morin qui, dans les années 1960, est allé enquêter avec une équipe de sociologues sur une rumeur propagée dans la ville française d’Orléans  concernant de prétendues enlèvements en série de jeunes filles. 

En tant que  sociologue, Hamza Garrush, qui s’est d’emblée gardé d’«utiliser un discours pompeux de spécialiste» (selon sa propre formulation), est assez outillé pour théoriser les conditions qui font que telle ou telle rumeur puisse avoir un impact social en fonction des croyances, des idées préconçues autant chez les propagateurs que chez les récepteurs, et par conséquent, chez les transmetteurs de ces prétendues informations prises telles quelles, sans vérification, sans recul nécessaire, sans même le doute qui devrait caractériser l’attitude à prendre au moins face aux cas les plus ahurissants qu’ils soient «complotistes» ou pas.

 Seulement aujourd’hui, la rumeur classique (bouche à oreille) s’est transposée sur la Toile avec les immenses possibilités de partage que cela suppose, d’où l’intérêt de la réflexion proposée.  Le partage, souvent  instantané et à très grande échelle (les groupes et les possibilités d’envois simultanés), caractérise aujourd’hui le monde Internet et les réseaux sociaux. «Peut-on laisser un moment de côté nos propres croyances, nos affects pour ne pas systématiquement partager une info qui nous semble à première vue vraie, car son contenu nous parle ?», s’interrogent les intervenants qui, pour illustrer leurs propos, s’appuient sur des anecdotes parfois rigolotes (canulars, etc.), sans incidence papable sur le cours des choses mais parfois avec des contenus pouvant générer des conséquences graves. 

«Comment vérifier l’info ?»

A la facilité de partage par simple clic, il faut ajouter l’entremise des outils mathématiques, les algorithmes qui proposent des contenus en fonction des centres d’intérêt des individus identifiés par leurs «historiques» respectifs qu’ils soient de recherche ou de publication sur Internet. Jusque-là, tout va relativement bien en termes de prise de conscience,  mais c’est le lien établi avec les médias conventionnels qui mérite une attention particulière. 
 

Evoquant ce qui se passe en ce moment à Ghaza, faisant sienne la suggestion des locuteurs de prendre le temps de vérifier les infos avant de les partager, un intervenant dans le public a posé une question significative pour le sujet : «Comment vérifier les infos relatives à cette région alors qu’on a coupé (…) l’électricité et Internet ?» La remarque dénote la place qu’a pris Internet dans la vie des gens mais aussi l’idée qu’on peut soi-même, en tant que simple citoyen voulant s’informer, de prendre le temps de vérifier si tel ou tel contenu est vrai ou pas. Ce qui nous amène au métier de journaliste (payé en partie pour vérifier) et, plus globalement, à la place des médias conventionnels.

 Les médias ont été évoqués et dans une large mesure dans la conférence. Évidemment les plus grands conflits étaient couverts bien avant, mais la différence aujourd’hui est que le travail des médias est noyé dans le continuum Internet avec ses avantages et ses inconvénients. La question est effectivement complexe et les intervenant se sont bien gardés de mettre tout le monde dans le même sac, mais la confusion réside peut-être dans le rapport au support proprement dit. Historiquement même s’il y a cohabitation par la suite, on est passé de simple «on dit ou un tel m’a dit… », à «j’ai lu dans le journal…», puis  «j’ai entendu à la radio…», ensuite «j’ai vu à la télé…» et, aujourd’hui, «j’ai vu sur Internet…».

 Ici, le verbe voir concerne avant tout l’écran physique (ordinateur, smartphone, tablette) et c’est peut-être ce qui donne du crédit à tous les contenus qui s’y trouvent, y compris donc ceux diffusés à mauvais escient par des individus ou des groupes ayant des intérêts mercantiles, idéologiques ou autres. Si les entreprises de presse et des médias sont des citadelles imprenables mais bien identifiés, l’univers d’Internet est, lui, diffus, ouvert et, en quelque sorte, rétablit l’anonymat qui caractérisait la rumeur d’antan. Le temps du monopole des médias conventionnels sur l’information vraie même s’ils ne sont pas toujours au-dessus de tout soupçon semble être révolu. 

Ce qu’on peut appeler une info peut indifféremment provenir d’un site représentant un journal, une radio, une télé mais aussi et surtout de personnes en dehors du circuit qui font irruption dans le domaine et peuvent même acquérir une audience remarquable qu’elle soit conjoncturelle ou relativement durable dans le temps. Le monde des médias conventionnels avec toute son histoire, ses entreprises parfois géantes, ses écoles de formation dont les filières universitaires, ses conseils d’éthique et de déontologie, ses héros réels (affaire du Watergate aux Etats-Unis) ou de fiction, ses martyrs (beaucoup ont laissé leur vie en allant couvrir des conflits très loin de chez eux ou alors en se faisant assassiner pour avoir dérangé des intérêts), ses prix, les prestigieux récompensant les plus téméraires et avides de vérité, etc. semblent réduits dans l’esprit des gens à leur plus simple expression dans l’océan du «Numérique» avec des outils qui permettent de  trimbaler avec soi et son journal et sa radio et sa télé mais aussi, en plus de son téléphone, sa caméra et son dictaphone, etc. 

Le fait que n’importe qui peut s’improviser (sur le Net) journaliste ajoute à la confusion et la frontière entre les conventionnels et les improvisateurs n’est pas facile à identifier. Il arrive que les uns font appel aux autres. Beaucoup d’images filmées par des amateurs alimentent les journaux télés. En revanche, des émissions de télé, une manière de se démarquer, sont consacrées aux fake news pour montrer aux spectateurs comment elles ont été fabriquées et pourquoi il faut s’en méfier pour ne pas tomber dans le piège. 

Un exemple donné lors de la rencontre consiste à dire qu’une image ou une vidéo peut très bien faire l’objet d’une vérification en la soumettant au moteur de recherche pour éventuellement détecter le site qui l’a déjà diffusée avant son détournement pour produire une «fake news». 

Évidemment, les médias conventionnels ne sont pas exempts de toute critique. Ceux affiliés aux gouvernements, ceux détenus par les grands groupes financiers, etc. ont été évoqués dans le débat. Il faut néanmoins relativiser les choses pour ne pas balayer d’un revers de main tout ce qui se présente. Exemple, les entreprises du privé évoluant dans un contexte capitaliste lié à l’argent ont besoin de vendre pour être rentables, et pour cela, il faut que les contenus soient crédibles pour ne pas subir la sanction des lecteurs et ceci en plus des garde-fous (collectifs de rédaction, syndicats, etc.) qui empêchent en théorie les actionnaires de s’ingérer dans le travail des journalistes. 
 

«Écran noir»

En France, ce sont d’un autre côté les lecteurs qui, exclusivement, font vivre des publications comme, évoqués lors de la rencontre, le Canard enchaîné (papier) ou Mediapart (online) qui refusent par choix de dépendre de quelque capital que ce soit, même pas celui du gouvernement. Mais, le fait marquant à ce sujet reste sans doute les citoyens suisses à qui on a proposé une votation sur la suppression des redevances télé et radio et qui ont voté «non». Un sacrifice utile, devaient-ils juger pour garder une indépendance vis-à-vis des capitaux privés connus pour leur souci unique de rentabilité et ses conséquences sur la diversité et la qualité des contenus. 

On peut censurer, traiter des sujets au détriment d’autres, mais en général, les médias conventionnels tiennent à la crédibilité des informations qu’ils diffusent, et cela même si des exemples de contenus truqués existent. Le New York Times, décrit lors de la rencontre comme un journal crédible, a eu à gérer un scandale. Un de ses reporters a, pendant longtemps, réussi à publier des reportages entiers ou en  partie inventés de toute pièce avant d’être démasqué et poussé à la démission. Le cas n’est pas unique, et de grands journaux comme le britannique The independant ont été confrontés aux mêmes déconvenues. A contrario, même étant de bonne foi, un journaliste peut très bien être manipulé. 

Dans le domaine de la fiction, c’est notamment le cas avec la «scène d’ouverture» de la trilogie Millénium du Suédois Stieg Larsson mettant en vedette un reporter d’un média indépendant. Le succès populaire de cette œuvre adaptée plusieurs fois à l’écran donne encore une image très positive du journaliste. 

Toute proportion gardée, en Algérie, le film Les marchands de rêves de Mohamed Ifticene, sorti en 1977, est l’un des rares à mettre en scène un personnage journaliste. Ici, celui-ci fait les frais en se faisant tabasser pour son abnégation à aller jusqu’au bout de son enquête sur les pratiques douteuses de certains  éditeurs de musique (industrie du disque) sans scrupules exploitant des jeunes filles auxquelles on fait miroiter le succès. 

Énormément de films mettent en vedette des journalistes parfois en s’appuyant sur des faits ou des personnages réels. Au-delà de la recherche de la vérité, parfois à n’importe quel prix, il y a le rêve d’un monde meilleur, ce qu’illustre une œuvre comme le téléfilm Le messager de l’espoir  (1991). Une libre inspiration d’un édito remontant à 1897 devenu célèbre signé du journaliste américain Francis Church, un rôle campé par le grand acteur américain Charles Bronson. «Mon père m’a dit que si c’est dit dans le Sun c’est que c’est vrai.» 

Cette réplique d’une enfant de huit ans, même prise hors contexte, dénote le lien étroit entre le journal et la vérité à l’époque. Aujourd’hui, la place prise par les écrans est sans commune mesure. Il n’y a pas si longtemps, une campagne publicitaire dénonçant les entraves à la liberté d’informer illustre l’idée d’un monde sans informations en montrant simplement un «écran noir».

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