Ouvrir l’économie algérienne, y compris le transport aérien international

13/02/2022 mis à jour: 23:30
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L’économie algérienne étouffe sous le poids des restrictions aux échanges commerciaux, financiers et économiques externes, des rigidités structurelles et des politiques publiques incohérentes. Ces trois facteurs ont causé progressivement depuis dix années des dommages structurels aggravés par la faiblesse des mesures mises en place pour combattre les effets des chocs sanitaire et pétrolier de mars 2020. 

Des réformes structurelles ambitieuses étalées dans le temps et destinées à insuffler de la flexibilité dans le fonctionnement de l’économie et à l’amarrer à l’économie mondiale de façon progressive et ordonnée sont les seules réponses. Une ouverture qui ne me manquera pas de soulever des résistances de la part d’intérêts bien ancres, résistances qu’il qui devront être gérées pour préserver l’intérêt du pays. Un exemple type est celui du transport aérien international. Cet article va se focaliser sur le thème de l’ouverture de l’économie algérienne sur le reste du monde. 

Restrictions commerciales et panne du processus d’insertion internationale

Retour aux restrictions

En 1989 et 1994, les autorités avaient lancé deux vagues de réformes successives qui ont conduit à un système d’échanges commerciaux extérieurs libre de toutes restrictions quantitatives en 1996. Suite au choc pétrolier de 2014, un retour était, toutefois, opéré en faveur d’une multiplication des barrières non tarifaires (certificat d’origine, certificats de conformité et de qualité d’un tiers indépendant, relevés de notes rédigées en arabe et indiquant clairement l’origine des produits), des restrictions (interdiction temporaire de 851 produits annoncée le 1er janvier 2018) et des barrières non tarifaires (mise en place d’un ensemble de tarifs entre 30 et 200% sur plus de 1000 produits). 

Insertion internationale en panne 

Parallèlement, le processus d’insertion internationale reste aujourd’hui incertain et non rentable avec : (1) un accord d’association avec l’Union Européenne (AAUE) défavorable à l’Algérie (générant un manque à gagner cumulé d’environ $9 milliards entre 2005-2020 en termes de recettes budgétaires) ; (2) un processus d’adhésion à l’OMC totalement en panne (ouvertes en 1987, les discussions sont enlisées au niveau bilatéral sur l’accès aux marchés des biens et des services bloquées depuis 2019) ; et (3) des accords préférentiels défavorables (qui coûtent au contribuable algérien un montant d’environ $110 millions en raison des exonérations de droits de douane et de TVA à l’importation au titre des accords préférentiels (AAUE, Grande Zone Arabe de Libre Echange -ZALE- et Tunisie). 

Une économie coupée du système financier international

Des flux d’investissements directs étrangers (IDE) stagnant a environ $1 milliard et un stock se situant à fin 2019, selon les données du FMI, à $20,7 milliards (concentré essentiellement dans le secteur des hydrocarbures). Le pays ne survit que grâce à ses propres réserves internationales de change. Une situation intenable.

Un classement international défavorable

Non sans surprise, l’indice de restriction du commerce extérieur est très élevé, s’établissant à 0,38 (0 étant excellent et 1 étant la limite théorique de la restriction totale). De plus, le pays se classe 150eme sur 180 (indice de perception de la corruption 2018) et 110ème sur 126 (Indice d’innovation, 2018). 

En plus de cet environnement commercial restrictif, notons un accès difficile au financement, une gouvernance favorisant la corruption, une transparence et une concurrence insuffisantes, des barrières à l’entrée élevées, un marché du travail rigide, des inadéquations emplois-compétences et une croissance excessive des salaires par rapport à la productivité. En outre, le climat actuel des affaires (fondé sur une relation de proximité état/entreprises et les faiblesses des droits de propriété et contractuels) ne favorise pas l’esprit d’entreprise et ne servent pas l’avenir de l’économie du pays. 

Le coût des contraintes externes et internes est multiple 

Se mesure à l’aune :

(1) d’une économie manquant cruellement de diversification (score international de 0,45, très faible) ;
(2) d’une situation macroéconomique très difficile (déficits du budget et du compte courant de la balance des paiements dépassant les normes de viabilite, endettement public en hausse vertigineuse, éviction du secteur privé du marché du crédit, une surévaluation de la monnaie nationale (d’environ 35 %) et une perte continue de compétitivité (20 % entre janvier 2015 et décembre 2021). Ces facteurs compromettent la croissance économique qui s’affaiblit (environ 1 % en moyenne sur le moyen terme), alimentent une montée de l’inflation (de 6,5 % en 2021 à 10 % en 2025) et poussent le chômage à la hausse (environ 2 millions de personnes). 

Une épargne nationale en déclin et des capacités de financement de l’économie s’affaiblissant Sur le trend actuel, l’épargne nationale va continuer à chuter pour passer de 35,5 % du PIB (effet pétrole) en 2021 à environ 29,3 % du PIB en 2025 alors que le système financier public fait face à des risques d’instabilité comme le montrent trois indicateurs de solidité financière (entre 2016 et 2020), notamment : (1) la hausse du ratio des créances douteuses et litigieuses (nettes de provisions) par rapport au total des prêts ; (2) la baisse des actifs liquides par rapport au total des actifs bancaires ; et (3) la chute du ratio des actifs liquides par rapport à la dette à court terme. Ce qui conduit certaines banques à accéder au marché interbancaire. Les capacités de financement de l’economie s’affaiblissent.  

Pourquoi ouvrir l’économie du pays ?

L’ouverture est un élément fondamental dans la stratégie multidimensionnelle de réponse aux défis multiples de l’Algérie. Les gains attendus sont : (1) d’établir une connexion  avec le monde extérieur pour devenir compétitif et efficient ; (2) d’appuyer la mise en place d’un nouveau modèle de production et d’exportation  viable et diversifié de production ; (3) de renforcer la compétitivité du secteur privé ; (4) de prendre en charge le processus de décarbonisation irréversiblement enclenché au niveau mondial pour faire face au changement climatique et à la dégradation de l’environnement ; et (5) de tisser des liens avec le secteur financier international afin de mobiliser l’épargne étrangère nécessaire pour couvrir les énormes besoins de développement et de réformes (IDE, portefeuille, prêts-projets, prêts à la balance des paiements). 

Ces derniers sont d’environ $60 milliards pour la période 2023-2025. Un autre avantage est d’offrir des canaux de financement substantiels pour les startups aux projets viables. 

Pour les investisseurs et créanciers internationaux authentiques (et non pas les aventuriers), leur décision de prendre des risques et de s’implanter dans un pays ne se fait pas sur la base d’exonérations fiscales (un levier obsolète et inefficace) mais sur un certain nombre de facteurs lourds tels que : (1) la stabilité fiscale (la non volatilité des taux et des assiettes) sur le moyen et long terme ; (2) une stratégie d’endettement (la nature de l’endettement recherche, la forme d’utilisation productive des prêts et des plafonds d’endettement pour maintenir la viabilite de la dette publique) ; (3)  une quantification précise des écarts de financement sur la base d’un programme combinant stabilité macroéconomique et réformes structurelles et sectorielles et contenant des objectifs macroéconomiques à moyen terme ; (4) une plus grande ouverture commerciale ; (5) un cadre juridique qui encourage l’ouverture aux IDE ; et (6) des projets bien ficelés qui attirent les investisseurs internationaux.

Secteurs favorisés par les marchés financiers internationaux. Ces derniers ne ciblent aujourd’hui ni le secteur manufacturier (saturés) ni l’automobile à combustion classique (polluante) et ni le pétrole (à contrecourant de la décarbonisation en cours dans le monde). Ils s’intéressent à des secteurs et des projets créateurs de valeur dans les infrastructures, les énergies renouvelables, l’eau et l’assainissement, l’alimentation, l’agriculture, les soins de santé, la logistique, les services financiers et les services liés aux technologies de l’information et de la communication (où les valeurs ajoutées sont très élevées). 

Ouvrir en devenant visible

Le point de rencontre entre le pays et les investisseurs internationaux ne se fait plus par le biais de road shows (inutiles et coûteux et sans substance) mais au vu d’une combinaison de volonté politique forte (en direction de l’intérieur également), d’une organisation méthodique (avec un édifice institutionnel solide) et de visibilité ancrée solidement sur : (1) une feuille de route sur le très long terme (la vision) et des étapes intermédiaires (stratégies décennales) ; et (2) un plan d’action à moyen terme (2023-2026) avec :(i) un volet gestion des déséquilibres ; (ii) un  volet  politiques structurelles : destinées à influencer les sources de croissance, la croissance potentielle, la compétitivité de l’économie, le tissu industriel, le cadre des investissements, le développement bancaire, l’ouverture du secteur commercial et la concurrence ; (iii) un volet politiques sectorielles : qui ont pour rôle de peser sur la production globale du pays; et (iv) un volet protection sociale et redistribution : dont le rôle est de protéger les populations vulnérables qui sont affectées négativement par les réformes ; (3) des outils de pilotage des réformes, d’audit et d’évaluation (cela rassure fortement les investisseurs); (4) une politique industrielle : pour renforcer la compétitive des entreprises à l’exportation, améliorer la spécialisation de l’économie nationale sur le marché mondial et guider les investissements vers les secteurs cibles par le pays, notamment les infrastructures, les énergies renouvelables, les services financiers, les services liés aux technologies de l’information et de la communication (où les valeurs ajoutées sont très élevées) et le transport aérien. Les secteurs demandant des capitaux lourds ; et (5) une politique de communication : pour informer la population et les investisseurs et lutter contre la désinformation des intérêts occultes. 

L’ouverture du transport aérien international en Algérie

Un cas typique de collision directe entre les intérêts stratégiques du pays et des privilèges étroits, comme cela a été le cas en 2009 et 2010.  
Présentement, et de façon synthétique, les éléments factuels sont les suivants :

• Le marché du transport aérien de passagers : (1) Les segments : (i) le segment domestique : libéralisé suite à la loi 98-06 du 27 juin 1998 qui avait suscité l’entrée de nouveaux opérateurs qui ont pratiquement tous disparu ; et (ii) un segment international : qui reste à libéraliser. 

Pour l’heure, il est dominé par la compagnie fanion Air Algérie et d’autres compagnies internationales qui opèrent dans le cadre d’accords de partage des capacités sur les marches Algérie, France, Maghreb, Moyen Orient, Europe et Canada ; et (2) Un marché important : la demande actuelle prépandémie est de 5 millions de passagers au départ avec un potentiel de croissance pouvant atteindre 33 millions de passagers (pic atteint en 2014). Face à cela, une offre limitée dont la qualité est en deçà des standards internationaux. 

Si la compagnie nationale est désormais une marque endommagée par la mauvaise qualité structurelle de ses prestations (ponctualité, accueil au sol, prix élevés, service cabine, etc..), il en est de même, avec un moindre degré, de la part des autres opérateurs internationaux qui tirent profit de l’étroitesse de l’offre. 

• Les contraintes : (1) Absence de participation de la compagnie nationale à l’une des 3 alliances de transport aérien (Sky Team, Star Alliance et One World) qui dominent le marché du transport aérien dans le monde ; (2) 
Le marché n’est pas ancré sur une plateforme internationale en dépit de ses infrastructures aéroportuaires et hôtelières qui sont de classe internationale ; et (3) Un opérateur national affaibli par une gouvernance obsolète et médiocre qui ne peut en l’état actuel servir de pivot pour une redynamisation du secteur.   

Une nouvelle politique du transport aérien : Le marché du transport aérien est vital pour l’economie algérienne et ses marges de croissance sont importantes au cours des années à venir. Les investisseurs internationaux (authentiques) s’y intéressent beaucoup. 

Si l’Algérie doit diversifier les sources de croissance et d’exportation, le secteur du transport aérien des passagers et du fret est un candidat par excellence. Il est donc vital de restructurer le secteur aérien pour regagner des parts de marché au niveau national et international. 

Ceci implique une libéralisation du segment aérien international (Open Sky) de concert avec une restructuration en profondeur de la compagnie nationale (au besoin créer une nouvelle structure). 

En 2022 et demain, il n’y a donc plus d’hésitation en faveur de l’intérêt du pays. Et il faut savoir cibler de vrais investisseurs.

Par Abdelrahmi Bessaha
Expert international en macroéconomie

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