Nos biens face à la barbarie

18/07/2022 mis à jour: 07:13
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Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, le wali de Constantine a piétiné par ses engins le périmètre d’un site archéologique de haute valeur symbolique et historique. Par le fait accompli, il a mis en péril l’aqueduc romain vieux de 2000 ans, un trésor national. Il l’a fait contre l’avis formulé par les services du ministère de la Culture, en violation des lois de la République et en ignorant la vague d’indignation et d’opposition populaires.

 Un abus d’autorité flagrant dont le sieur Messaoud Djari, connu pour son penchant exagéré à refaire les routes, a fait preuve, soulevant l’aversion de l’opinion publique. Comment vivre et espérer en sachant nos vies, nos villes entre les mains de ces responsables qu’on découvre indignes de notre confiance ? 

Il y a un millier de problèmes urgents qui attendent vainement l’attention des responsables, et il y a mille et une solutions pour désengorger un point noir de la circulation. Faire une fixation sur un projet et le mettre en exécution précipitamment le rend suspect.

Presque simultanément, un autre wali, celui de Batna, a mis aussi en danger le tombeau du roi numide Medghacen, âgé d’environ 2500 ans. Un attentat déjoué in extremis fort heureusement, car le chantier d’une double voie pénétrante reliant Khenchela à l’autoroute Est-Ouest vient tout juste d’être dévié à quelques centaines de mètres du monument. Un épilogue heureux, fruit d’une résistance qui ne fut pas aisée face à la détermination du commis principal de Batna. Mais un épilogue qui offre tout juste un répit au Medghacen en attendant la prochaine agression. Nos richesses historiques, les témoins de notre histoire, sans distinction d’époques, sont menacées par des routes construites à contre-sens de l’histoire, et par ceux-là mêmes qui sont censés les protéger. 

En effet, les deux monuments sont classés biens culturels de la nation, mais ceci ne les a pas protégés de ces agressions qui portent pavillon institutionnel. La République a produit des lois, notamment la 98-04, qui par l’esprit et la lettre protège nos biens culturels et historiques communs contre les pillages et les destructions de toutes natures. Mais quelque chose ne tourne pas rond dans cet arsenal. Quelque chose d’incohérent qui neutralise ces lois face aux agents des collectivités locales et ceux des travaux publics, agissant eux aussi sous couvert d’intérêt public. La problématique n’a rien d’inédit. Depuis au moins une quinzaine d’années, de nombreux incidents similaires à ceux de Constantine et Batna ont opposé des walis au ministère de la Culture. 

L’arbitrage de la plus haute autorité de l’Etat n’opère pas à tous les coups et l’absence d’une résistance populaire organisée partout où il y a des monuments à protéger met le sort de ces biens entre les mains des walis. D’où l’urgence d’une intervention du législateur et la production d’une loi qui ne souffre aucune ambiguïté. Nous ne pouvons pas prétendre à un enracinement civilisationnel tout en livrant nos témoins à la barbarie.

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