Méditerranée Centrale, le couloir de la mort

10/06/2023 mis à jour: 07:30
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Photo : D. R.

Insondable tragédie humaine, impasses économiques et humanitaires, tensions politiques… la crise migratoire en Méditerranée connaît des seuils rarement égalés. La sinistre chronique des repêchages de corps sans vie et amochés par des jours et des nuits de dérive en mer se poursuit.

Les chiffres et les comparatifs sont très parlants : le nombre d’entrées clandestines en Europe, via la Méditerranée centrale (couloir de la Tunisie et la Libye), a triplé entre janvier et avril 2023 comparativement à la même période l’année dernière, selon le chef de l’agence des gardes-frontières et des gardes-côtes Frontex, Hans Leijtens. Si le nombre d’entrées a augmenté de 300% sur la durée concernée, le nombre de naufrages, de noyades et d’arrestations doit proportionnellement avoir explosé aussi. «Du jamais-vu», affirme le garde-côte en chef de Frontex.

En avril dernier, au moins 300 personnes, dont des femmes et des enfants, ont trouvé la mort dans le même couloir en l’espace d’une dizaine de jours, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). La mer a rejeté une centaine de corps sur les plages tunisiennes et libyennes, selon la même source. Le recoupement des données, réalisé notamment par l’ONG SOS Méditerranée, estime à 1000 les personnes ayant péri durant le premier trimestre de l’année en cours en Méditerranée centrale.

Des chiffres sans doute en deçà de la réalité en raison du manque de coordination entre les instances de sauvetage par pays, la diversité des acteurs d’intervention étatiques et humanitaires et une réelle tendance à camoufler la réalité.

L’OIM, qui fait pourtant partie du système des Nations unies, reconnaît elle-même la difficulté à récolter des données fiables et non minimisées. Dans un tweet daté du 7 juin, l’Organisation avertit que «le bilan alarmant des 1000 morts est malheureusement sous-estimé. La plupart des appels à l’aide des migrants en difficulté ne sont pas entendus et leurs décès ne sont pas comptabilisés». Des dizaines de naufrages ont pu se produire sans témoins, sans rescapés, en effet, et ne pas être enregistrés par les organismes concernés.

La hausse importante des tentatives de traverser la Méditerranée doit beaucoup à la persistance des difficultés politiques et économiques, en Libye et en Tunisie surtout. En plus de la volonté politique, il faut également des moyens financiers et logistiques pour la surveillance des frontières et voies maritimes, et le pays de Kaïs Saïed en manque cruellement. Dans son bilan d’intervention en 2022, l’agence Frontex précise que ses patrouilles ont pu intercepter plus de 60 600 migrants en provenance d’Afrique du Nord. Près de 18 500 d’entre eux étaient partis des côtes tunisiennes, pratiquement le double, à titre illustratif, des tentatives interceptées et parties des côtés algériennes.

Urgence en Italie et en Tunisie

La conduite des opérations de sauvetage, la réglementation en vigueur en Europe et le comportement des gardes-côtes tunisiens et libyens, certes sous pression permanente depuis quelques années, sont souvent pointés du doigt. Le Conseil de l’Europe, ainsi que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme ont ainsi contesté la volonté du gouvernement italien à réduire la marge de manœuvre des navires affrétés au sauvetage bénévole par des ONG.

Le renvoi massif des migrants interceptés vers leurs pays de provenance est une autre question qui empoisonne les relations entre les gouvernements, notamment italien, libyen et tunisien, avec les militants humanitaires et leurs organisations. On se souvient également de la brouille entre les gouvernement s italien et français, des suites d’un différent sur la désignation d’un port d’accueil pour un bateau de sauvetage.

Nombreux rapports, en tout cas, font état d’une exaspération de plus en plus visible des gardes-côtes, dans cette portion de la Méditerranée, et d’une détérioration des conditions humanitaires de sauvetage sous la pression continue des flux de migrants.

Après des mois de pression, visiblement vaine, sur l’Europe afin de la convaincre de renforcer la «digue Tunisie» contre les vagues de migrants déferlant sur la péninsule italienne, Giorgia Meloni, la Première ministre, semble avoir décidé de faire les choses elle-même. Elle était à Tunis le 6 juin pour tenter de convaincre le président Kaïs Saïed de lâcher du lest concernant son refus de céder à certaines conditions du FMI, pour pouvoir enfin débloquer ce prêt de 1,9 milliard de dollars nécessaires à la stabilisation financière du pays.

La présidente du Conseil italien l’a déjà dit : un effondrement financier de la Tunisie conduirait à une «catastrophe migratoire», dont la principale victime serait l’Italie. L’idée d’instaurer un état d’urgence dans le pays pour faire face aux arrivées massives de migrants est même à l’étude au sein du gouvernement. Dans les faits, plus de 30 000 clandestins, pour la plupart provenant de Tunisie et de Libye, ont posé le pied sur les côtes italiennes durant les trois premiers mois de l’année en cours.

Aussi la Première ministre italienne fait tout pour doter la Tunisie des moyens de se ressaisir financièrement en escomptant épargner à son pays un surcroît de pression migratoire. Après la visite du 6 juin, Meloni repartira pour Tunis demain, accompagnée de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et du Premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte. 

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