Massacres à Ghaza et répression sanglante en Cisjordanie : L’Autorité palestinienne sous pression

08/11/2023 mis à jour: 04:39
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Le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, recevant à Ramallah le secrétaire d'Etat américain, Antony Blinken

La diplomatie américaine accentue la pression sur l’Autorité palestinienne pour lui faire jouer un rôle important après la fin de la guerre à Ghaza. Anthony Blinken, le secrétaire d’Etat américain, l’a encore signifié au président Mahmoud Abbas, lors d’une entrevue qui a réuni les deux hommes à Ramallah, dimanche dernier. 

Le diplomate a fait savoir que l’entretien, durant lequel il a dénoncé «les violences commises par les extrémistes» israéliens contre les Palestiniens de Cisjordanie et déploré la mort de civils à Ghaza, a porté également sur l’avenir de l’enclave palestinienne, après l’arrêt des hostilités et «la destruction du Hamas». Blinken a dans ce propos déclaré aux médias que Mahmoud Abbas et son staff gouvernemental vont hériter d’un plan de charge politique important dans la gestion de l’enclave, sans préciser quelle a été la réponse de son hôte sur le sujet. 

Un autre «haut responsable» américain s’en est chargé, en se confiant à l’agence de presse Reuters. «L’entretien n’avait pas comme objet l’avenir de Ghaza, mais la question a été évoquée ; l’Autorité palestinienne montre des signes favorables quant à la gestion de cette phase», affirme la même source, ajoutant que Blinken a plaidé que la logique voudrait que ce soit une autorité palestinienne «efficace et redynamisée» qui reprenne en main les choses dans la Bande de Ghaza, certes aidée par des «organisations internationales et agences onusiennes». 
 

L’Agence France Presse (AFP) donne plus de détails sur la position palestinienne. Abbas aurait ainsi conditionné toute participation à «la mise en œuvre d’une solution politique globale». «Si on veut la paix et la sécurité, il faut mettre fin à l’occupation israélienne des Territoires palestiniens, avec Jérusalem-Est comme capitale et selon les frontières de 1967.» 

L’agence de presse palestinienne Wafa rapporte, pour sa part, que Abou Mazen a exigé l’arrêt immédiat du «génocide» à Ghaza, et la cessation des actes d’«épuration ethnique» que commettent les colons israéliens sur les Palestiniens de Cisjordanie. Mahmoud Abbas a donc réitéré les principes fondamentaux de la cause palestinienne, et se dit prêt, lui et l’institution qu’il préside, à prendre leur «responsabilité à Ghaza» dans le cadre des conditions énoncées. 

 

Une «direction politique nationale unifiée» ?

Benyamin Netanyahu vient cependant de relancer les enchères sur les scénarios du fameux «jour d’après». Israël prendra la responsabilité de la sécurité générale à Ghaza après la guerre, et pour «une durée indéterminée», a-t-il tranché avant-hier. 

Quoi qu’il en soit, la position de Mahmoud Abbas ne suffit pas à rassurer la classe politique palestinienne, qui craint que les pressions américaines, combinées à celles de certains régimes arabes dans le pourtour régional, amènent l’embryon de représentation officielle de l’Etat palestinien à tomber dans le piège de la «collaboration». Le mouvement Initiative nationale palestinienne interpelle, dans une déclaration, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) – qui regroupe plusieurs organisations palestiniennes –, estimant que le moment est venu d’appeler à une conférence inclusive de toutes les énergies politiques et militantes du pays. «Les Américains et Israël appliquent la vieille recette de la colonisation : diviser pour régner. 

La réponse la plus indiquée aux manœuvres et pressions actuelles est de ressouder les rangs palestiniens, seul moyen d’y faire face», ajoute le leader du mouvement, Mustafa Barghouti. L’homme, qui a œuvré pendant de longues années à un rapprochement entre le Fatah et Hamas, propose la mise en place d’une «direction politique nationale unifiée» pour pouvoir affronter solidairement les plans israéliens qui, défend-il, vont au-delà de la recolonisation de Ghaza et s’étendent aux objectifs d’accentuer la répression et l’«épuration ethnique planifiée» en Cisjordanie. 
 

La chimère des «deux états» 

Ayant grandement misé sur les Accords de paix d’Oslo, dont le trentième anniversaire a été célébré en septembre dernier, l’OLP et les institutions politiques, que les négociations avec l’occupant israélien ont permis de mettre en place, ont vu leurs pouvoir et légitimité réduits à trop peu de choses au fil des revirements et des faits accomplis autoritaires de Tel-Aviv. 

Revirements qui ont conduit au véritable apartheid que les Palestiniens subissent malgré toutes les concessions faites pour accéder à la paix, lors de l’élaboration des accords, et surtout sur la durée de ces trente années qui ont succédé à leur signature.

 Inégalités devant la justice, d’accès à l’eau, aux soins, au travail et restrictions continues à la circulation des personnes… représentent, entre autres formes de perpétuation de l’ordre colonial israélien, le lot quotidien des Palestiniens en Cisjordanie, alors que l’Autorité censée les représenter voit ses budgets rétrécis et son pouvoir politique et administratif limité à des marges symboliques. 

Le programme effréné de construction de colonies israéliennes et la spoliation des terres palestiniennes, aggravant le morcellement de ce qui reste de territoire, se sont également poursuivis, voire accentués. Le nombre des colons, autre armée d’exclusion et de répression, a ainsi quadruplé durant les dernières années, et leur influence politique est devenue de plus en plus décisive au sein des organes de décision.

 «L’expansion persistante par Israël de ses colonies de peuplement en Cisjordanie occupée, y compris à Jérusalem-Est, aggrave les besoins humanitaires, alimente considérablement la violence, accroît le risque d’affrontement, renforce encore l’occupation et sape le droit du peuple palestinien à l’autodétermination», avait alerté le porte-parole du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, en juin dernier. 

Soit à peine trois mois avant la guerre sanglante qui met Ghaza à feu et à sang depuis un mois. «Ces colonies de peuplement en cours compromettent la possibilité d’établir un Etat palestinien souverain contigu et viable, sur la base des lignes d’avant 1967, entravant ainsi la capacité de parvenir à une solution viable à deux Etats et à une paix juste, durable et globale», a-t-il ajouté. 

Enfin, la répression n’a jamais cessé. Plus de 200 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne en Cisjordanie cette année, avant que la situation ne dégénère en guerre à Ghaza. Ces chiffres sont en train d’exploser depuis un mois : plus de 150 Palestiniens ont été tués en territoires occupés dans des accrochages avec des forces d’occupation qui tirent sur tout ce qui bouge. 

Tous ces éléments ont bien entendu affaibli Mahmoud Abbas et son staff de l’Autorité, de plus en plus dépourvus d’arguments face à une population désespérée et ayant fait le deuil de la paix avec l’occupant. 

Anthony Blinken et sa diplomatie opportuniste se rappellent étrangement aujourd’hui qu’il y a un interlocuteur palestinien avec lequel traiter et envisager un avenir, après avoir passé au moins 10 ans à le désarmer et le décrédibiliser. 
 

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