Les belligérants comptent se rencontrer en Arabie Saoudite : Les appels au calme toujours ignorés au Soudan

07/05/2023 mis à jour: 01:30
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Des soldats soudanais près de véhicules blindés stationnés dans une rue du sud de Khartoum

Des discussions entre des représentants des deux belligérants au Soudan étaient prévues hier en Arabie Saoudite, ont confirmé dans un communiqué conjoint Riyad et Washington, rapporte l’AFP. Rencontre qui a pour objectif d’examiner la possibilité d’une trêve au conflit qui les oppose. 

Les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite se félicitent du «début des discussions pré-négociations» à Jeddah entre les représentants de l’armée du général Abdel Fattah Al Burhane et ceux des Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdane Daglo. «Le royaume d’Arabie Saoudite et les Etats-Unis exhortent les deux parties à prendre en considération les intérêts de la nation soudanaise et de son peuple, et à s’impliquer activement dans les discussions vers un cessez-le-feu et une fin au conflit», déclarent Riyad et Washington.

L’armée du général Abdel Fattah Al Burhane a déjà annoncé, dans la soirée de vendredi, avoir dépêché des négociateurs à Jeddah, en Arabie Saoudite, pour «discuter des détails de la trêve», plusieurs fois renouvelée mais jamais respectée, a-t-elle expliqué. 

De son côté, le général Daglo a «remercié l’Arabie Saoudite d’accueillir ces discussions». Le royaume wahhabite a confirmé dans un communiqué l’arrivée hier «de représentants des forces armées soudanaises et des FSR à Jeddah», sans préciser si les discussions entre les représentants des deux généraux ont commencé. 

Depuis plusieurs jours, l’émissaire de l’ONU au Soudan, Volker Perthes, a expliqué que les deux belligérants se sont dits «prêts à entamer des discussions techniques» portant uniquement sur les modalités d’un cessez-le-feu, citant l’Arabie Saoudite comme un lieu de rencontre possible. 

Un retour à des négociations politiques sur l’avenir d’un pays sorti en 2019 de 30 années de dictature militaro-islamiste pour replonger sous la chape de l’ordre kaki avec le putsch des deux généraux en 2021 ne sera envisageable qu’après une véritable trêve, a-t-il indiqué. Pour le renseignement américain, il faut s’attendre à un conflit «prolongé» dans le pays, «les deux camps pensent pouvoir l’emporter militairement et ont peu de raisons de venir à la table des négociations» pour discuter de leur avenir politique. 

Outil d’enrichissement

En ce pays de l’Afrique de l’Est, bordant la mer Rouge et grand exportateur d’or et de produits agricoles, s’affrontent les intérêts de plusieurs pays : la Russie, la Chine, l’Egypte, les Emirats, l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis et l’Europe. En parallèle, le conflit menace de dégénérer en une véritable guerre civile, dans un pays où les forces armées constituent un outil d’enrichissement au service d’individus et de clans.

En décembre 2020, le général Al Burhane a fustigé l’Exécutif, composé en majorité de civils, et loué le rôle de l’armée. «Un an après sa création, j’estime que le Conseil de transition (le Conseil souverain et le gouvernement, ndlr) a échoué à répondre aux aspirations du peuple et de la révolution de décembre (2018) et a accru les souffrances du peuple», a-t-il déclaré. Pour le général, les «forces armées soudanaises (…) resteront la première force à défendre le peuple, à protéger ses acquis et à œuvrer pour protéger sa glorieuse révolution». 

Quelques jours après, le Premier ministre Abdallah Hamdok a réitéré ses critiques envers l’armée et les services de sécurité, jugeant «inacceptable» leur rôle écrasant depuis des années dans l’économie du pays. «Chaque armée dans le monde investit dans les entreprises de défense, mais il est inacceptable que l’armée et/ou les services de sécurité le fassent dans les (autres) secteurs productifs et entrent ainsi en compétition avec le secteur privé», a déclaré A. Hamdok lors d’une conférence de presse. 

Il a relevé la nécessité de «transférer tout l’actionnariat de ces compagnies au ministère des Finances ou tout autre entité rendant des comptes au pouvoir civil». Selon la presse locale, l’armée et les services de sécurité contrôlent 250 sociétés dans des domaines vitaux, tels que l’or, la gomme arabique, l’exportation de viande, la farine ou le sésame. 

Ces entreprises sont exemptes d’impôts sur les bénéfices et opèrent dans une totale opacité, selon la presse, alors que le pays est plongé dans un marasme économique. Durant l’été 2020, A. Hamdok a relevé que «seulement 18% des ressources de l’Etat sont aux mains du gouvernement». Il s’est alors donné comme «priorité» la restitution au gouvernement des entreprises appartenant aux secteurs militaire et sécuritaire.

Al Burhane est issu de la classe dirigeante traditionnelle du Soudan. Son rival, «Hemedti», est originaire des tribus du Darfour, mal représentées au sein du pouvoir central. Tous deux ont envoyé leurs troupes pour combattre au Yémen, aux côtés de la coalition saoudienne, les rebelles houthis. Ils ont servi Omar El Béchir et sa guerre au Darfour.

Les exactions commises dans cette région ont valu à Omar El Béchir d’être visé par deux mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) pour «génocide», «crimes contre l’humanité» et «crimes de guerre». Durant la révolte de 2013, El Béchir a fait appel aux troupes de Hemedti pour réprimer les manifestations à Khartoum, permettant ainsi aux RSF de s’implanter durablement dans la capitale.

Espoir laminé

Le 19 décembre 2018, des manifestations sont déclenchées dans plusieurs villes du pays, après la décision gouvernementale de tripler le prix du pain en pleine crise économique. Ce mouvement s’est transformé en une révolte qui a abouti, le 11 avril 2019, à la destitution par l’armée du président Omar El Béchir, au pouvoir depuis 30 ans. Le 6 avril 2019, des milliers de manifestants observent un sit-in devant le quartier général de l’armée à Khartoum. 

Le 11, El Béchir, arrivé au pouvoir en 1989 par un coup d’Etat soutenu par des islamistes de Hassan Al Tourabi, est destitué. Un «Conseil militaire de transition» le remplace. En vertu de l’accord conclu en août 2020 entre les militaires qui ont succédé à El Béchir et des leaders de la contestation, le pays est dirigé par un gouvernement de transition, avec un Premier ministre civil, Abdallah Hamdok, et un Conseil souverain composé de civils et de militaires, dirigé par le général Abdel Fatah Al Burhane. Le 21 septembre 2021, une tentative de coup d’Etat échoue. Selon Khartoum, le putsch implique des civils et des militaires, les accusant d’être liés au régime de Omar El Béchir. 

Le lendemain, le n°2 du Conseil souverain, le général Mohamed Hamdan Daglo, dit «Hemedti», accuse les «politiciens» d’avoir «offert l’occasion» à la tentative de putsch. Lors d’une visite dans un campement militaire à l’ouest de Khartoum, il critique les politiciens pour avoir «négligé les citoyens et les services de base» car ils «étaient occupés par leurs luttes de pouvoir, ce qui a engendré le mécontentement» général.

Après une courte transition semi-démocratique, l’armée finit par s’emparer totalement du pouvoir, en octobre 2021. Le putsch est mené par Abdel Fattah Al Burhane et Hemedti. 

Ensemble, les deux généraux ont mis fin à la transition démocratique, arrêté les ministres, les dirigeants politiques et des activistes et mené la répression contre le mouvement révolutionnaire. Al Burhane a réitéré «le vœu de l’armée de se placer sous un gouvernement civil». 

Un accord-cadre est signé le 5 décembre 2022 entre les généraux Al Burhane et Hemedti, ainsi qu’une quarantaine de partis politiques et d’organisations représentant des civils. Mais ce processus politique a volé en éclats le 15 avril avec le déclenchement des hostilités entre les deux rivaux. 

La raison ? Les deux protagonistes ne sont pas arrivés à s’entendre sur la question de la réforme des institutions militaires et sécuritaires : Al Burhane veut une intégration des RSF dans l’armée en deux ans, sous son commandement. Hemedti veut garder la main sur ses forces et revendique sa place au sein de l’état-major. 
 

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