L’archevêque vilipende les propos «suicidaires» de certains responsables politiques français : La colère du cardinal Jean-Paul Vesco

26/03/2025 mis à jour: 11:57
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L'Archevêque Jean-Paul Vesco accompagnant le président Macron au cimetière de Bologhine

Il est assez rare que l’Eglise d’Algérie s’exprime sur des sujets politiques, surtout de la part de Jean-Paul Vesco qui, comme évêque puis cardinal, a surtout évoqué, face à la presse ou dans des articles, des thèmes relatifs à des phénomènes de société en lien avec ses croyances, en général d’ordre religieux. 

Là, dans un entretien au journal catholique La Croix, le cardinal d’Alger tient des propos historiquement incontestables sur la relation entre les deux pays dont il se réclame, rejoignant la force humaniste du cardinal Duval dont il s’avère le digne continuateur. 

Il répond en toute franchise aux questions relatives à la brouille franco-algérienne suscitée par des milieux politiques français hostiles, même si, précise-t-il : «Cette crise est sans incidence sur la vie de l’Eglise en Algérie, mais elle me touche à titre personnel, en tant que Franco-Algérien.» Ajoutant, qu’en Algérie, «l’Eglise ne joue pas le moindre rôle politique. (…) En revanche, en France comme en Algérie, elle peut apporter sa pierre à la construction de la fraternité, à la culture de l’amitié et de la paix, au respect de la différence y compris religieuse».


«EN ALGÉRIE, L’ATTITUDE DE LA FRANCE EST VÉCUE COMME INSULTANTE ET INJUSTE»

D’emblée, à ce titre, certainement de binational, il se dit «inquiet et en colère face aux propos jusqu’au-boutistes de certains responsables politiques français. 

Et son impact est extraordinaire sur les personnes que je côtoie. Ici, l’attitude de la France est vécue comme insultante et injuste. Elle vient raviver une blessure dans l’âme algérienne, dont on ne peut mesurer la profondeur que dans le temps long d’une vie partagée». 

A propos de ressortissants algériens que le ministre de l’Intérieur souhaite expulser, Jean-Paul Vesco répond qu’il peut comprendre mais que là n’est pas «le fond du problème», à rechercher dans les tréfonds de l’histoire, «dans un passé colonial non réconcilié, notamment parce qu’il n’y a pas eu de prise de conscience des conséquences dévastatrices du fait colonial en lui-même sur une population, de génération en génération. 

Dès lors, la relation franco-algérienne boîte depuis soixante ans, allant de crise en crise, de tentative de réconciliation en tentative de réconciliation, sans jamais pouvoir se poser dans la confiance. C’est cet arrière-fond qui fait le nid de la crise dite des OQTF. Regarder cette réalité en face serait plus efficace que de tenter en vain de tordre le bras à l’Etat algérien». 

A la question sur l’attentat de Mulhouse, attribué à un OQTF algérien, sujet qui a tant animé la haine vis-à-vis de l’Algérie, des migrants et des musulmans, avec l’insécurité mise en avant à cause des étrangers, le cardinal d’Alger propose une réflexion à la source des réalités complexes : «Il y a bien sûr un problème migratoire que les séquelles de la colonisation ne suffisent pas à expliquer. 

Ce sentiment d’insécurité, auquel s’ajoute le temps qui passe et la montée des communautarismes, rend plus difficile encore le travail de réconciliation. Mais il est nécessaire. Ne pas en avoir conscience est se condamner à demeurer pris dans les rets du passé.» 

«TOUT COLONIALISME EST LE VIOL D’UN PEUPLE »

Alors que l’Eglise de France, ses paroisses et ses écoles sont pris dans la spirale des dénonciations des abus sexuels qui prennent une ampleur jour après jour, Jean-Paul Vesco ne craint pas d’énoncer que «tout colonialisme est le viol d’un peuple par la négation de son identité, de son histoire, par la spoliation de sa terre, par la domination humiliante et parfois par la violence brutale. 

Dans l’histoire coloniale française, la colonisation de l’Algérie, colonie de peuplement, est celle qui a laissé le traumatisme le plus profond, qui se transmet de génération en génération. Ma conviction est qu’il y a entre la France et l’Algérie un rapport non réglé d’abuseur à abusé». 

Au journaliste qui, naïvement, estime que le prélat fait un parallèle exagéré, Vesco insiste et confirme : «La question des abus sexuels dans l’Eglise nous a rendu plus attentifs aux dégâts humains qu’ils causent. J’ai acquis la conviction que ce qui est vrai pour une personne peut aussi l’être pour un peuple. Aucun Français vivant aujourd’hui n’est, à titre personnel, responsable de cet abus d’un peuple sur un autre, et certainement pas les Français d’Algérie qui ont dû quitter leur pays de naissance au moment de l’indépendance, victimes eux aussi de l’histoire. De même, l’immense majorité des prêtres ne sont pas responsables des abus sexuels dans l’Eglise. Et pourtant dans l’un et l’autre cas, il nous faut assumer une responsabilité collective.»


MACRON ET TEBBOUNE : ARTISANS D’UNE RÉCONCILIATION HISTORIQUE ?

Une responsabilité qui doit passer par une «prise de conscience collective que j’appelle aujourd’hui ! Pourra-t-elle passer autrement que par un geste fort entre deux hommes d’Etat ? Comment cacher que j’ai espéré que les présidents Tebboune et Macron soient les artisans de cette réconciliation historique…»

Car, regrette-t-il, «les conséquences (d’un divorce) ne seraient pas seulement une rupture de relations diplomatiques avec un pays, mais le divorce silencieux de millions de Français musulmans, pas seulement franco-algériens et souvent parfaitement intégrés, avec le pays dans lequel ils vivent et qu’ils contribuent à faire vivre. C’est ce qui est en train de se produire et c’est l’une des raisons principales de ma colère.»  

France
De notre correspondant Walid Mebarek 
 

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