L’Algérie devrait exhorter des startups à développer et lancer des réseaux sociaux

15/11/2023 mis à jour: 15:39
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Nous explorons dans cet article la notion de souveraineté numérique à travers l’initiative de l’Algérie pour encourager le développement de réseaux sociaux dans le pays. Il est essentiel de préciser que l’intention n’est pas de promouvoir un réseau social étatique pouvant conduire à un contrôle administratif ni de soutenir une quelconque forme de limitation de la liberté d’expression. 
 

Au contraire, nous nous concentrons sur l’importance de la souveraineté numérique, de la liberté d’expression, et de la lutte contre la désinformation et les fake news. 

Dans une ère où les réseaux sociaux internationaux dominent largement, cette initiative algérienne vise à offrir une alternative qui respecte les valeurs culturelles et sociales algériennes, tout en étant consciente des risques de censure et de restriction des libertés individuelles. L’objectif est de trouver un équilibre entre l’autonomie numérique et le respect des droits fondamentaux des utilisateurs.
 

 

 

Impact sur la souveraineté numérique et l’économie

L’initiative algérienne pour développer des réseaux sociaux locaux présente des avantages significatifs en termes de souveraineté numérique et d’impact économique. 
 

En promouvant des plateformes nationales, l’Algérie vise à renforcer son autonomie dans le cyberespace tout en stimulant l’économie locale. 

Cette démarche encourage l’acquisition de compétences numériques et favorise le développement d’infrastructures technologiques robustes. Cela fera évoluer son paysage numérique, en cherchant l’équilibre et la préservation de l’identité culturelle avec les impératifs de la mondialisation, tout en visant une intégration économique accrue.
Avec près de 60% de la population connectée, majoritairement jeune, l’Algérie reconnaît l’importance vitale des réseaux sociaux pour informer et influencer positivement l’opinion publique et ainsi contrecarrer les conflits idéologiques qui nous ont fait tant de mal par le passé. 

Nous nous devons de trouver des parades face aux tentatives étrangères de manipulation médiatique, comme celles observées durant les événements de Ghaza. 

Nous constatons jour après jour et heure après heure que des canaux, qui nous sont étrangers, distillent des informations largement biaisées favorisant une partie spécifique, qui n’est pas celle de l’Algérie. 
Cela met en évidence les défis de la désinformation et la nécessité d’une approche équilibrée et représentative dans les réseaux sociaux qui sont les canaux privilégiés des Algériens actuellement, près de 70% d’entre eux s’informe sur le fil d’actualité de Facebook, par exemple. (Voir figure n°1).

 

Quelques réseaux sociaux dans le monde en dehors des USA

 

Réseaux sociaux et souveraineté numérique
 

La souveraineté numérique de l’Algérie s’appuie sur sept piliers fondamentaux : les infrastructures, la gestion des données, l’industrie numérique, la cybersécurité, la réglementation, les ressources humaines et compétences numériques, ainsi que la coopération internationale. Ces piliers forment la base sur laquelle le pays construit et maintient son autonomie dans le cyberespace.

Parmi ces piliers, plusieurs sont directement pertinents pour le rôle et l’impact des réseaux sociaux. Les infrastructures, par exemple, sont essentielles, puisque la localisation des serveurs et du matériel réseau détermine le contrôle de l’Algérie sur ces plateformes. La gestion des données est clé, car les réseaux sociaux génèrent et stockent de grandes quantités de données utilisateur. 

La manière dont ces données sont gérées et utilisées, en termes de stockage et de protection, reflète la souveraineté numérique du pays, particulièrement quand nos lois exigent que les données soient conservées au sein du pays.

La cybersécurité est un autre pilier fondamental. Les mesures de sécurité, qu’elles soient logicielles ou matérielles, appliquées aux réseaux sociaux, sont vitales pour protéger les informations contre les menaces numériques. Enfin, la réglementation influence directement la manière dont les réseaux sociaux fonctionnent au sein des frontières algériennes, notamment en ce qui concerne la liberté d’expression, la protection des données personnelles   et la lutte contre la désinformation. 
 

Réseaux sociaux algériens et comparaison internationale

La volonté de développer un écosystème numérique algérien se trouve au cœur de cette initiative, promettant de déclencher une vague d’innovation, d’entreprenariat et de nouvelles opportunités économiques. Inspirée par des succès internationaux, l’Algérie devrait chercher à tirer des leçons pour la mise en place de ses propres plateformes. Un exemple de tentative algérienne dans cette direction est ce réseau social, développé par une startup, actuellement en phase bêta qui a déjà attiré plus de 200 000 téléchargements sur les plateformes Android et iOS. (Voir tableau n°1).
 

Défis, opportunités et impacts dans le monde des affaires 

L’adoption de réseaux sociaux algériens présente des défis et des opportunités pour les entreprises locales. 
Le principal défi réside dans la concurrence avec les géants mondiaux des médias sociaux et l’adaptation des stratégies de marketing aux plateformes nationales. Cependant, cela offre une chance unique de se concentrer sur un public jeune et connecté, en utilisant des médias qui reflètent l’identité nationale. Les entreprises doivent s’adapter pour saisir ces nouvelles opportunités, tirant parti des données spécifiques à la région pour cibler efficacement leur audience.
 

Les stratégies de marketing vont être redessinées pour s’harmoniser avec toutes les nuances de plateformes domestiques naissantes. Les entreprises devront réaligner leurs budgets publicitaires et en créer de nouveaux, pour d’autres, qui doivent viser à capturer l’attention d’une population majoritairement jeune et hyper connectée, mais cette fois, à travers un médium qui parle directement à leur identité nationale et surtout dans une monnaie directement disponible quand il s’agirait d’en utiliser les capacités marketing en mode «sponsoring».
 

Nouvelles opportunités

Les outils analytiques et les données démographiques, autrefois standardisés à travers des géants comme Facebook, X (Twitter) ou LinkedIn (voir tableau n°2), deviendraient un nouveau terrain à conquérir pour les entreprises et les startups algériennes. 

Les données recueillies sur ces nouvelles plateformes donneraient aux entreprises des aperçus précieux du comportement des consommateurs algériens, avec certes un apprentissage initial nécessaire pour interpréter ces nouvelles métriques. 

Les entreprises algériennes se verraient contraintes d’innover, créant des contenus numériques qui résonnent non seulement avec la langue mais aussi avec le cœur et la culture algérienne. 

Cela entraînerait une vague de personnalisation et de localisation sans précédent dans leurs campagnes de marketing. Adaptation des marques internationales et souveraineté numérique algérienne. 
 

L’avènement de plateformes algériennes pourrait enflammer l’esprit de partenariat au sein de l’économie locale, poussant ainsi les entreprises à tisser des liens plus étroits avec les développeurs et créateurs algériens, ce qui renforcera un écosystème d’affaires national en pleine expansion. L’introduction de réseaux sociaux algériens représente un défi complexe pour les marques internationales. 

Ces dernières doivent naviguer entre le respect de la souveraineté numérique algérienne et l’adaptation à un paysage médiatique aux particularités culturelles fortes. Toutefois, cette situation soulève des interrogations : jusqu’où ces marques peuvent-elles s’adapter sans compromettre leur identité globale ? Et comment assurer que cette adaptation ne devienne pas une forme subtile de censure culturelle ou un alignement superficiel dépourvu de réelle compréhension des nuances locales ?

Un réseau local algérien serait une opportunité riche en potentiel pour les entreprises algériennes, mais aussi un défi pour les acteurs mondiaux ainsi qu’un appel à l’innovation pour tous. Il s’agit de souveraineté numérique, d’identité culturelle et de sécurité des données, où le protagoniste principal est notre pays qui cherche à façonner un avenir numérique de ses propres mains.
 

Les autres réseaux sociaux

 

Des réseaux sociaux algériens : risques et limitations

Le développement de réseaux sociaux nationaux pourrait entraver la diversité des contenus et perspectives, limitant potentiellement la liberté d’expression. Si l’objectif est de promouvoir la culture locale, cette démarche risque de créer un écho numérique, où seules les voix conformes à l’identité nationale prédominante sont amplifiées. Cela soulève une question critique : comment équilibrer la promotion de l’identité culturelle algérienne tout en préservant un espace pour le pluralisme et le débat ouvert, essentiels à toute société démocratique ?
 

En conclusion

L’initiative algérienne de développer ses propres réseaux sociaux représente une étape importante vers une plus grande souveraineté numérique. Ce mouvement vers l’autonomie dans le cyberespace, tout en présentant des défis, offre des opportunités uniques de renforcer l’identité culturelle nationale et de stimuler l’économie locale. Cependant, il est impératif de maintenir un équilibre entre la promotion de cette identité et la garantie de la diversité des contenus et de la liberté d’expression. La réussite de cette entreprise dépendra de la capacité de l’Algérie à naviguer dans ces complexités, en promouvant l’innovation tout en préservant les valeurs fondamentales de la démocratie et de l’ouverture. L’avenir des réseaux sociaux algériens est donc non seulement une question de technologie, mais aussi de vision sociale et culturelle, où les choix faits aujourd’hui façonneront le paysage numérique de demain. Pour que ces réseaux sociaux algériens nationaux atteignent leur plein potentiel, il est essentiel qu’ils conservent une indépendance vis-à-vis du contrôle étatique direct. Bien que l’initiative bénéficie du soutien du gouvernement, ces plateformes doivent opérer avec une autonomie financière et éditoriale. 
 

Cela garantira non seulement leur crédibilité et leur attractivité auprès des citoyens, mais favorisera également un espace où la liberté d’expression et la diversité des opinions peuvent s’épanouir. Un financement et une gouvernance diversifiés, impliquant des partenaires privés et des contributions communautaires, pourraient être la clé pour établir ces réseaux comme des piliers indépendants et dynamiques de la société et de l’économie numériques de notre pays. 

A l’instar de nombreux pays, en dehors des Etats-Unis, ces réseaux ne seraient pas simplement des plateformes de communication, mais pourraient être une vitrine de nos cultures, un pilier de notre économie numérique et un outil de consolidation de son indépendance dans l’arène numérique internationale.
 

Dr Ali Kahlane

Vice-président du Think tank CARE
Consultant-formateur en transformation numérique
Cybersécurité, IoT et Intelligence artificielle
Ancien professeur à l’Ecole militaire polytechnique

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