La gestion des crises financières en Algérie a besoin d’être renforcée

11/06/2022 mis à jour: 03:37
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Photo : El Watan

Au cours des quatre dernières décennies, l’économie algérienne a fait face à trois chocs pétroliers (1986, 2014 et 2020) et une pandémie létale (mars 2020) qui se sont transformées en crises financières (ces derniers peuvent prendre différentes formes). 

Si les chocs eux-mêmes étaient violents de nature, les dommages structurels qu’ils ont causé ont été amplifiés par : 

(1) l’absence de stratégie à long terme ; (2) un certain flottement initial sur la conduite à prendre, suivi par des mesures partielles inopérantes qui ont ralenti leur résolution ; et (3) un manque de savoir-faire en termes de gestion des crises (qui n’est pas propre à l’Algérie) en raison de l’absence : (i) d’indicateurs macroéconomiques et macro financiers de base ; (ii) d’outils économiques et financiers facilitant le pilotage de l’économie; et (iii) de systèmes d’alerte précoces qui permettent d’empêcher qu’une crise ne se produise en premier lieu ou de limiter les dégâts si elle se produit. Discutons de toutes ces questions et surtout de ce qui doit être fait à l’avenir en prévision de la nécessité de renforcer la résilience et la viabilité de l’économie algérienne et d’affronter les futurs chocs avec un meilleur équipement et savoir-faire. 

Le choc pétrolier de 1986

Un contexte de crise : Le choc pétrolier de 1986 (avec un baril ayant chuté à $10 le baril en juillet de cette année) impactait une économie algérienne faisant face à une forte demande globale alimentée d’un côté par des subventions implicites à la consommation et de l’autre côté par une forte liquidité (induite par une forte croissance monétaire liée au financement des entreprises publiques par les banques commerciales et à la monétisation d’importants déficits budgétaires). 

Ce choc a entraîné une forte détérioration des termes de l’échange de près de 50 % et a mis à nu les rigidités et les faiblesses du système de planification centralisée, aggravé les déséquilibres macroéconomiques, quintuplé le prix du dollar américain sur le marché parallèle des changes et fait plonger considérablement les recettes pétrolières du pays. 

Une gestion empirique et chaotique de la crise. Face au choc pétrolier, les autorités tergiverseront pendant deux années (1986-1988), transformant le choc pétrolier en crise financière. 

A partir de 1988, trois plans de stabilisation macroéconomique et de réformes structurelles (1988, 1989 et 1991) avaient été mis en œuvre et ont tous échoué pour les raisons suivantes :

- L’attentisme initial des autorités qui a fait perdre un temps précieux. 
- Le caractère partiel des trois plans : le premier plan de 1988 incluait des mesures budgétaires, monétaires et structurelles mais rien sur le taux de change qui était fortement surévalué. Les deux autres plans de 1989 et 1991 comprenaient de nouveau des mesures structurelles, budgétaires, monétaires et cette fois un ajustement du taux de change mais rien sur la dette qui étouffait littéralement le pays. 

- L’absence de consensus avec les partenaires sociaux, un contexte politique difficile, une dégradation de la situation sécuritaire et le refus des autorités de ne pas recourir au rééchelonnement de la dette extérieure avec le Club de Paris et le Club de Londres (privant le pays de précieux financements extérieurs). 

- Le manque de savoir-faire technique face à des crises.

A fin 1993, le pays était en cessation de paiement : en plus de fondamentaux économiques dégradés (recul de la croissance de 2,2%, inflation à 20,5%, déficit budgétaire de 8,7% du PIB), l’Algérie disposait de réserves internationales de change à concurrence de $1,3 milliard pour assurer un énorme service de la dette de $8,8 milliards (intérêts dus de $1,9 milliard et amortissement de $6,85 milliards) qui absorbait 92,3% des recettes d’exportation. Le stock de la dette extérieure était équivalent à 259,8% des exportations. 

La crise financière la plus longue à solder : Devenu crise financière à formes multiples (crise de changes, crise monétaire et crise de la dette), le choc pétrolier de 1986 n’a été soldé qu’en 1999 à l’issue de la conclusion du plan de réformes financé par les institutions de Bretton Woods, les institutions régionales africaines et européennes et les partenaires bilatéraux. 

Paradoxalement, avec la remontée des prix du pétrole à partir de 1999, les autorités allaient passer les 20 prochaines années (1999-2019) à démanteler toutes les réformes mises en place et qui devront de nouveau être conduites aujourd’hui et demain dans un contexte très complexe. 

Le choc pétrolier de 2014

Contexte : Après quelques mois de flottement, l’Algérie faisait face au choc par le biais de mesures partielles, principalement la dépréciation du taux de change et le financement des déficits budgétaire et extérieur. 

Entre temps, ce choc s’est transformé en une crise de la balance des paiements et une crise monétaire. 

A partir de 2016, la forte baisse des réserves financières et extérieures du pays avaient conduit les autorités à stopper la dépréciation du dinar algérien et opter pour une stratégie à long terme visant à remodeler la structure de croissance, améliorer le climat des affaires, réformer les subventions énergétiques et moderniser le cadre de politique monétaire. Parallèlement, un cadre budgétaire à moyen terme était mis en place pour restaurer la viabilité des finances publiques. Cette stratégie a été mise en œuvre pour une courte durée (le 1er semestre de 2017). 

Elle fut abandonnée dès juillet 2017 en faveur d’une gestion à court terme basée sur : (1) une relance de la croissance économique par la dépense (aggravant la vulnérabilité des finances publiques déjà insoutenables) ; (2) un recours aux concours financiers de la Banque d’Algérie pour couvrir le déficit du budget, le fonds national des investissements et le secteur des entreprises publiques (aggravant la dette publique) ; (3) un ralentissement de la dépréciation du dinar algérien (aggravant la fragilité de la monnaie nationale du pays) ; et (4) un retour à la vieille approche de substitution des importations à travers des mesures administratives, notamment les barrières à l’importation (renforçant les distorsions économiques et la corruption).

Des dommages structurels considérables. A fin 2019, l’économie algérienne était fortement dégradée, avec un déficit budgétaire global hors pétrole de 28,2 % du PIB hors pétrole, un déficit du compte courant de la balance des paiements de 9,9% du PIB, une montée de la dette publique à 39 % du PIB et la perte de réserves internationales de change (de $177,4 milliards en 2014 à $63,8 milliards). Dans ce contexte, la croissance était atone (1%), la monnaie nationale perdait 49% de sa valeur entre 2014 et 2019, le taux de change était surévalué de 40%, le chômage augmentait de 1,3 point à 11,9% et le revenu par tête d’habitant plongeait à $4100 dollars ($5476 en 2013). 

Une gestion improvisée de la crise malgré des marges de manœuvre considérables. En 2014, l’Algérie disposait de $177 milliards de réserves internationales de change et 5500 milliards de dinars d’épargne budgétaire. 

Des marges considérables pour financer un processus d’ajustement (sans endettement et au rythme choisi par le pays) et moderniser l’économie du pays. Au lieu de cela, manque de vision et incompétence ont causé des dommages structurels importants et plongé le pays dans une situation de vulnérabilité qui prendra des années à redresser. Plus gravement, le pays allait affronter la prochaine crise en situation d’extrême faiblesse. 

Les chocs pétroliers et sanitaire de mars 2020

Contexte : Face aux deux chocs pétrolier et sanitaire de mars 2020, les autorités avaient pris (entre mars 2020 et juin 2021) une batterie de mesures touchant les domaines monétaire et macro financier, extérieur, social et budgétaire. 

De plus, des relances budgétaires successives étaient incorporées en juin 2020 (loi de finances complémentaire), janvier 2021 (loi de finances initiale pour 2021) et juin 2021 (loi de finances complémentaire 2021). 

Le tableau sanitaire et les dommages macroéconomiques à fin 2021

- Situation sanitaire. Selon le dernier rapport de l’INSP en date du 11 février 2022, il y a eu 260723 cas confirmés et 6703 décès. L’importation de vaccins et le lancement d’une production locale du vaccin Sinovac a permis, selon Our World in Data de vacciner au 4 juin 2022 15,2 millions de citoyens adultes, dont 6,48 millions avec un parcours vaccinal complet. Le taux de vaccination se situe à 14,8% (trop bas par rapport aux pays du Maghreb et du Moyen-Orient). 

- Les coûts macroéconomiques. Nonobstant les efforts déployés, l’économie algérienne sort graduellement de ces deux chocs avec des dommages structurels profonds, notamment : 

(1) une nouvelle dégradation des fondamentaux macroéconomiques (un déficit budgétaire hors pétrole de 24% du PIB hors pétrole; un déficit du compte courant de la balance des paiements à 6 % du PIB ; et une accélération de l’inflation à 7,2%) ; (2) une croissance faible de 4% due essentiellement à la remontée des prix du pétrole (par rapport à une contraction de 4,9% en 2020) ; (3) une légère baisse des réserves internationales de change à $45,4 milliards en dépit de l’augmentation des exportations nettes, de l’allocation de DTS du FMI de $2,67 milliards et de la compression des importations ; et (4) une explosion de la dette publique qui a atteint 62,5% du PIB (contre 51,3% du PIB en 2020) du au financement du déficit du budget essentiellement par un recours à divers appuis directs et indirects de la Banque d’Algérie.

La gestion de la crise : Si les autorités ont réagi très rapidement face à une crise complexe, grave et unique dans les annales mondiales, de nombreuses faiblesses ont amoindri la qualité des politiques publiques mises en œuvre pour la combattre : 

- L’absence d’une stratégie à long terme : qui aurait pu servir de cadre au design des politiques publiques et renforcer la portée des mesures prises ;

- Des niveaux de relance budgétaire modestes. Atteignant uniquement 2,2 % du PIB, ce niveau ne pouvait générer un effet de ruissèlement conséquent. Par ailleurs, les plans de relance ne comprenaient pas des composantes post-urgence et reprise économique. 

- Un plan d’action : se résumant à un catalogue d’intentions de reformes, faisant l’impasse totale sur la restauration de le viabilité budgétaire et extérieure, (sans laquelle il ne pourrait y avoir ni relance ni modernisation) et une paucité en matière de données, notamment celles relatives aux besoins de financement des réformes. 

- L’absence d’une communication et de données macroéconomiques de base : qui n’ont pas permis à la population de suivre les développements de la crise. 

Conclusion

Le pays doit se donner les moyens de mieux combattre les crises financières à venir. Avec la pandémie ayant mis à nu toutes les limites de l’ancien ordre économique mondial et une nouvelle crise se profilant à l’horizon aux Etats-Unis (2023-2024) et qui se propagera au niveau mondial, l’Algérie ne peut pas se permettre de continuer à naviguer à vue et doit renforcer ses capacités de gestions des crises en se donnant les outils suivants. 

- Sur le plan stratégique, il est crucial que le pays se dote d’une feuille de route à moyen et long terme. Cette dernière servira de guide à la conception des politiques publiques à mettre en œuvre (crise ou pas crise).

- Sur le plan tactique, le pays doit se donner : (1) des outils de pilotage de l’économie, notamment un cadre macroéconomique à moyen terme et un cadre budgétaire à moyen terme, : (2) un appareil statistique solide pour extraire des indicateurs économiques et financiers de base à échéance régulière ; (3) une capacité technique de gestion macroéconomique ; et (5) une capacité de gestion des crises avec la mise en place système d’alerte précoce et construction de plans de redressement dans des délais courts). Ces outils permettront d’éviter l’attentisme de départ qui est préjudiciable.

- Sur le plan de la formation, lancer un programme global de formation des staffs des différentes structures de l’Etat en programmation financière publique, un outil fondamental d’évaluation des développements économiques et financiers et de projections macroéconomiques à moyen terme. 

Par Abdelrahmi Bessaha
Expert international en macroéconomie

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