Bruno Galindo considère que le lyrisme musical associé au texte de Lorca peut très bien être d’inspiration du poète lui-même en sa qualité de compositeur. Il est devenu un air traditionnel en Espagne et repris de différentes manières ailleurs.
De grands poètes, dont les vers ont été chantés, il en existe beaucoup et partout dans le monde, mais c’est l’étendue des styles qui caractérise la mise en chant de ceux de l’Espagnol Federico Garcia Lorca (1898-1936) qui a motivé son compatriote Bruno Galindo à en proposer une compilation commentée. Il s’est exprimé à l’Institut Cervantès d’Oran le temps d’une présentation entrecoupée par des vidéos retraçant cette épopée poétique à travers le monde.
Il s’agit pour lui de «lire Lorca à travers ses chansons où celles qu’il a inspirées, le temps d’un voyage en son et en image couvrant près d’un siècle». Quoi de mieux que les compositions musicales du poète lui-même pour entamer la tournée, et le choix est porté sur le titre Zorongo Gitane interprété par la Argentinita (1898-1945) avec un accompagnement au piano assuré par l’auteur.
«Les mains de mon amour brodent pour toi une cape/ avec une bordure d’algues et une coupe d’eau.» Ce vers donne un aperçu du contenu de c-ette chanson qui fait partie d’un ensemble de cinq disques pour une dizaine d’œuvres enregistrés en 1931 et qui ont eu beaucoup de succès au point de devenir des classiques.
Lui-même poète, un peu mystique, le Montréalais Leonard Cohen (1934-2016), chanteur à succès surtout dans les années 1960 et 1970, a adapté le poème Pequeno vals vienés (petite valse viennoise), qui devient Take this waltz. Nous sommes en 1988 lorsque son album I’m your man est sorti avec comme vidéoclip de promotion cette chanson-là en particulier. Le succès était au rendez vous malgré un changement de style avec la prépondérance des synthétiseurs qui s‘oppose à sa période acoustique- guitare.
«Leonard Cohen a travaillé avec la plus grande sensibilité à l›adaptation et à la mise en musique de ce poème et sa version conserve l’essence surréaliste et nostalgique du poème original, onirique et décadent, puisé dans le recueil intitulé ‘’Poète à New York’’ (publié à titre posthume en 1940).» Pour lui, cette adaptation revêt une grande importance du fait qu’elle ait «contribué à diffuser la poésie de Lorca dans le monde anglophone». Un juste retour des choses, car c’est l’œuvre de Lorca qui avait motivé le chanteur canadien à écrire de la poésie, alors même qu’il n’était qu’un adolescent.
Cette même adaptation a été interprétée plus tard par Enrique Morente, accompagné par le groupe de rock Lagartija Nick, originaire de Grenade. «Tout l›album (Omega, 1996) est une expérience qui traverse les vers de ‘’Poète à New York’’ en fusionnant le flamenco avec le rock expérimental, l’électronique et d’autres genres», explique le conférencier, précisant que Enrique Morente, l’un des plus grands maîtres du flamenco de tous les temps, a dû faire face à une grande opposition de la part des traditionnalistes, mais a défendu cet album contribuant ainsi à son acceptation en raison de son mélange audacieux des genres et de sa vision innovante.
«A Vienne il y a quatre miroirs / Où jouent tes bouches et tes écho / Il y a une mort pour le piano / Cela peint les garçons en bleu / Il y a des mendiants sur le toit / Il y a de nouvelles guirlandes de larmes / Prends cette valse, cette valse/ Cette valse qui meurt dans mes bras.»
La poésie de Lorca trouve aussi un écho au Brésil par l’entremise de l’un des pères de la musique populaire du pays en la personne de Chico Buarque, interprétant en 1986 A Aurora en duo avec son compatriote Raimundo Fagner. «La version proposée est plus proche de la mélancolie de Lisbonne que de la joie des rues de Rio de Janeiro», fait remarquer Bruno Galindo, mais la chanson se concentre sur une troisième ville, New York où Lorca a séjourné entre 1929 et 1930.
«Ay Axxam»
Le poème original qu’ils mettent en musique s’intitule L’aurore de New York et parle de souffrance et de larmes : «L’aurore de New York a / Quatre colonnes de boue / Et un ouragan de colombes / Qui fait exploser les eaux putrides / L’aurore de New York gémit / Dans les vastes escaliers / Cherchant entre les fissures / Des angoisses indéfinies.» On quitte ensuite le continent pour les Caraïbes et la traversée vers Cuba se fait avec le célèbre Compay Secondo, pseudonyme pour Maximo Fransisco Repilado Munez (1907-2003) qui a interprété en 1998 «Chants des noirs de Cuba».
Là, explique le même chercheur, «Lorca qui a effectué une visite sur l’île en 1930 décrit le rythme du son cubain, la danse, la fusion entre le sacré et le profane mais, contrairement à ses poèmes écrits à New York, ici il exprime la libération et le bonheur.»
A travers cette chanson c’est, pour lui, tout Cuba qui rend à son tour hommage au poète. Plus loin, dans Le balcon, c’est le guitariste Manuel Molina (1948-2015) qui met en musique le «poème de la Lola» ou «de la Saeta», publié à l’origine en 1921 et faisant partie du Poème du cante jondo.
A ce sujet, c’est «la force émotionnelle, la beauté et la mélancolie se dégageant de ce texte sublimé par la voix cristalline de Lole Montoya» qui est mis en avant. Dans le registre du traditionnel, c’est le groupe Radio Trifa qui a proposé une version de la Tarara (contenu dans l’album temporel, 1996). Le conférencier considère que le lyrisme musical associé au texte de Lorca peut très bien être d’inspiration du poète lui-même en sa qualité de compositeur.
Il est devenu un air traditionnel en Espagne et repris de différentes manières ailleurs. Par-ci un thème harmonisé par des musiciens issus du classique pour l’Espagne, par-là une mélodie rehaussée et adaptée à différents contextes comme ce qu’a fait le Marocain Abdessadek Cheqara (1931-1998), issu de la tradition «Andalousie» et qui a donné le titre au contenu mixte Ya bent Bladi.
Celui-ci a été enregistré en 1982 suite à la collaboration avec un professeur espagnol de Grenade, d’où le mélange des genres, mais la version de Radio Tarifa, dans la construction musicale, s’est penchée plutôt vers l’Algérie et au thème principal reconnaissable de la Tarara est associé, dans une large mesure et dès l’intro, au thème musical d’une chanson algérienne d’expression berbère (kabylie) de l’ancien Akli Yahyaten intitulée Ay Axxam.
Les trois textes n’ont rien à voir l’un avec l’autre, mais peut-être que pour ce qui est de la musique, le ou les éléments français du groupe espagnol ont été inspirés par cette chanson-là au sein de l’émigration, particulièrement importante concernant les Algériens. Retour au flamenco avec Camaron de la Isla (1950 1992) qui a, lui aussi, rendu hommage au poète en interprétant La légende du temps, extrait de son album éponyme sorti en 1979.
Quant au poème lui-même, il est à l’origine inclus dans l’œuvre dramatique du poète intitulée Que passent encore cinq ans (écrite en 1930 mais publiée en 1938) et par laquelle le futur auteur du drame La maison de Bernarda Alba (1936 mais publié en 1945) avait ambitionné d’aboutir à une nouvelle forme de théâtre.
Une manière de dire au sujet des nouveaux apports apportés par le chanteur qu’«une fois de plus, l’innovation se produit avec les poèmes de Lorca». C’est à la même période, 1978, qu’un autre interprète de flamenco, Manzanita (Jose Manuel Ortega Heredia, 1956-2004), s’est impliqué dans cette série d’adaptations interprétant, extrait de son album, Peu de bruit et beaucoup de génie, le titre «Verde (Vert), une couleur particulièrement célébrée dans l’œuvre du poète symbolisant l’attachement à la nature, la vie, l’espoir, le renouveau, etc.
Des adaptations musicales concernent d’autres interprètes du XXIe siècle, à l’instar du duo vocal Tarta Relena pour les Peupliers (Las Alamedas, 2021) ou Miguel Poveda qui lui a consacré un album entier en 2018 et où, dans le titre Je n’ai pas été trouvé, il évoque justement la mort du poète (assassiné en 1936 par des milices franquistes) en reprenant ça et là des extraits de son œuvre.
«Quand les formes pures se sont englouties / Sous le cri cri des marguerites / J’ai compris qu’on m’avait assassiné / Ils ont parcouru les cafés, les cimetières et les églises / Ils ont ouvert les tonneaux et les armoires / Ils ont détruit trois squelettes pour arracher leurs dents en or / Ils ne m’ont plus trouvé.»
La présentation s’achève avec une interprétation collective datant de cette année 2025 ayant réuni, autour des titres Anda Jaleo et Verde, Soleá, Estrella et Kiki Morente d’un côté et Dellafuente et Lola Índigo de l’autre. C’était à l’occasion de la cérémonie du prix Goya du cinéma espagnol.