Essaimages diasporiques et «trans-citoyenneté» heureuse

01/03/2022 mis à jour: 00:48
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Une manifestation à Paris en avril 2019. La diaspora algérienne est surtout présente en France / Photo : D. R.

Au long de son exposé passionnant, Slimane Zeghidour a disséqué avec maestria le phénomène diasporique à travers les siècles et les continents. D’après lui, les diasporas, les émigrés, les expatriés et les réfugiés constituent «10% de l’humanité». L’émigration algérienne est surtout présente en France où elle compte «entre 2 et 3 millions de personnes».

C’est à un voyage passionnant, à travers les siècles et les continents, qu’on a eu droit à l’Institut Français ce dimanche en venant écouter notre ami Slimane Zeghidour, écrivain, grand reporter et immense érudit. Un visage qui nous est si familier, lui que l’on voit régulièrement chroniquer, analyser, commenter, l’actualité internationale en bon éditorialiste sur TV5 Monde. Devant une salle conquise, l’enfant d’Eraguène a donné une conférence de haut vol sur la «géopolitique des diasporas».

Un sujet à l’évidence séduisant. Ahlem Gharbi, directrice générale de l’Institut Français d’Algérie et conseillère culturelle de l’ambassade de France à Alger, a indiqué dans son mot de bienvenue que cette rencontre animée par un «invité prestigieux s’inscrit dans un nouveau concept de conférences qu’on a appelé ‘‘Guesra’’.

Des conférences très courtes, 20 minutes, sur des sujets très variés : la littérature, la gastronomie, l’architecture, les arts, le développement personnel… Et nous sommes très contents de commencer ces guesrate avec Slimane.» Mme Gharbi a précisé que ces conférences sont diffusées en direct par Live Facebook et Instagram «et seront plus tard disponibles sur nos réseaux».

Cassant les codes, Slimane Zeghidour a fait son intervention debout, sans feuille ni «téléprompteur», sur un plateau nu, gratifiant le public d’un exposé plaisant et remarquablement exhaustif, servi par une langue truculente, alliant subtilement érudition et pédagogie, avec, à la clé, des anecdotes en veux-tu en voilà, fruit de plus de quarante ans de bourlingue.

Poutine «au secours» de la diaspora russe

Détail visuel : dans la sobre scénographie se détache en arrière-plan une large photographie d’époque trônant seule sur scène. Celle-ci donne à voir des élèves attachants posant pour une photo souvenir. Dans un coin de l’image, en haut, à gauche, deux petits drapeaux frappés d’une étoile et d’un croissant. «C’est le collège syro-libanais de Sao Paulo (Brésil) en 1910. Les drapeaux réfèrent à l’empire ottoman», expliquera l’orateur un peu plus tard.

Il faut dire que la photo illustre parfaitement le sujet dans la mesure où il sera beaucoup question, au cours de cette communication, de la diaspora syro-libanaise dont Slimane maîtrise l’histoire à la perfection. Il en parle d’ailleurs dès l’entame de sa «performance» : «Je ne veux pas vous infliger un exposé jargonneux avec des chiffres et des statistiques», se lance-t-il.

«Je vais parler de ce phénomène qui m’a intéressé assez jeune puisque j’ai publié en 1982 un essai sur l’immigration syro-libanaise au Brésil qui est la plus grande communauté du monde arabe installée à l’étranger, et ce, depuis un siècle et demi. Donc, c’est un phénomène que, depuis, je n’ai pas arrêté de suivre sur tous les continents».

Pour Slimane Zeghidour, «le phénomène diasporique est aussi vieux que le monde, et il est toujours d’une brûlante actualité». Il remonte le temps jusqu’aux Carthaginois qui ont essaimé, dira-t-il, sur tout le pourtour méditerranéen avant d’aborder frontalement l’actualité et son gros titre du moment : la guerre en Ukraine. «Vous direz quel est le rapport avec la diaspora ? C’est un rapport même essentiel. Pourquoi ?

Après la fin de l’Union soviétique en décembre 1991, 14 Républiques soviétiques sont devenues indépendantes (…) 25 millions de Russes se sont retrouvés étrangers du jour au lendemain dont 10 millions rien qu’en Ukraine. Et la Russie a toujours été obsédée par le devenir de ces minorités et n’a eu de cesse de faire pression sur ces Républiques pour qu’elles accordent la binationalité aux citoyens d’origine russe. Elles ont refusé, sauf le Kazakhstan.» Slimane poursuit : «L’Ukraine, c’est plus compliqué.

Les rapports entre les deux peuples sont tellement intimes : la plupart des grands écrivains russes comme Boris Pasternak sont ukrainiens, Khrouchtchev était ukrainien, Brejnev était ukrainien, Tchernenko était ukrainien… Bref, l’Ukraine indépendante a interdit aux minorités russes d’enseigner le russe à leurs enfants. On voulait les ‘‘ukrainiser’’. Et c’est un des prétextes (invoqués par Poutine, ndlr) pour envahir militairement l’Ukraine. Il a agi au nom de la défense de la diaspora. C’est évidemment inacceptable. Ce n’est pas un argument pour violer le droit international.»

«L’avant-garde de la civilisation grecque»

L’enfant des Babors, qui a fait plusieurs fois le tour du monde, s’est attaché ensuite à interroger la notion de diaspora en déconstruisant au passage quelques acceptions erronées prêtées à cette appellation.

Il estime que le terme est quelque peu «galvaudé», utilisé «à tort et à travers». «En fait, le mot ‘‘diaspora’’ réfère à quelque chose de très spécifique qui a peu à voir avec le sens qu’on lui accorde aujourd’hui», dit Zeghidour, avant de préciser : «‘‘Diaspora’’ est un terme inventé par les Grecs pour les communautés grecques de l’Antiquité.

Les Arabes l’ont interprété au XIXe siècle avec la Nahda en le désignant par ‘‘al-chatate’’, la ‘‘dispersion’’, ‘‘l’émiettement’’. Cela revêt dès lors une connotation négative. Chez les Grecs, le mot a un contenu positif qu’on peut traduire par l’essaimage. (…) Cet essaimage a été une extension naturelle de la culture grecque. Donc, ce n’était pas vécu comme un exil mais comme une sorte d’avant-garde de la civilisation grecque.»

Diaspora heureuse, «sans culpabilité»

Le mot renvoie dans l’imaginaire collectif également à l’errance du peuple juif. L’auteur de Vie quotidienne à la Mecque note Zeghidour à ce propos : «Au début du christianisme, l’Eglise l’a accolé aux Juifs mais dans un sens négatif à savoir que les Juifs, soi-disant, ayant crucifié Jésus, Dieu les a punis en les condamnant à l’errance. Ce qui, historiquement, est totalement faux. (…) La plupart des Juifs sont des locaux de leurs pays convertis au judaïsme par des missionnaires hébraïques.»

Slimane Zeghidour insiste sur le fait que la notion de diaspora renvoie fondamentalement à une immigration heureuse, parfaitement intégrée dans le pays d’accueil, sans le répertoire mélancolique rattaché traditionnellement au thème de l’exil vécu comme un déracinement.

Pour l’auteur de Sors la route t’attend, un projet de type «diasporique» suppose un choix délibéré de quitter le pays d’origine pour commencer une nouvelle vie de façon sereine et apaisée, «sans culpabilité». «La diaspora, dira-t-il au cours du débat, c’est le fait que des gens vivent dans un pays (autre que leur pays d’origine, ndlr) et ne se sentent pas comme des exilés, où ils sont totalement heureux, intégrés (…) tout en gardant une relation affective avec le pays d’origine.»

Et d’ajouter : «C’est donc le fait de ne pas se sentir coupable vis-à-vis de ses origines, et ne pas avoir l’impression qu’il y a derrière vous quelqu’un qui vous culpabilise d’avoir mis vos œufs dans le panier du pays où vous vivez.» Zeghidour estime qu’à partir du moment où on est dans un entre-deux, sans cesse tiraillé entre le pays d’accueil et le pays d’origine, otage d’«échos culpabilisants», il est difficile de constituer véritablement une diaspora et il serait plus approprié alors, préconise-t-il, de parler de «communauté expatriée».

En somme, les flux d’immigrés ne font diaspora qu’à la condition de s’extirper des ghettoïsations communautaires et d’accepter pleinement de faire partie de la société d’accueil, contribuant ainsi avec ses autres confluents humains, à produire une identité transculturelle et trans-citoyenne.

«Les émigrés, réfugiés et expatriés représentent 10% de l’humanité»

«Les diasporas dites heureuses comme je les appelle totalisent à peu près 400 millions de personnes dans le monde», affirme Slimane Zeghidour. «Les émigrés qui se sont expatriés dans des conditions de guerre, etc. représentent 200 millions de personnes. Et 80% de ces 200 millions sont des émigrés Sud-Sud. Les Syriens sont 4 millions en Turquie, 1 million en Jordanie et 1 million au Liban. Il y a encore 1 million d’Irakiens qui sont établis en dehors de l’Irak.

On peut ajouter à cela 50 millions de réfugiés répertoriés par le HCR. En tout, ça nous fait 10% de l’humanité qui sont constitués d’émigrés, de diasporas, d’expatriés et de réfugiés.» Au long de son riche exposé, le conférencier a passé en revue de nombreuses migrations diasporiques.

Et ces métissages ont produit des formes de sociabilité qui sont devenues la marque de fabrique des sociétés postmodernes. Le rédacteur en chef à TV5 Monde convoque la métaphore des influences culinaires qui rendent fort bien compte, souffle-t-il, de ces mélanges. «La pizza et les pâtes sont devenus un produit largement partagé, et ça, c’est du soft power implicite de la culture italienne», glisse-t-il.

Un rayonnement donc qui trouve bien ses racines dans un terreau culturel et civilisationnel bien identifié, mais cela n’empêche pas les enfants issus génétiquement de ce même terreau ou terroir de courir le monde et oser de nouvelles constructions géographiques et sociales.

Citant des chiffres édifiants, Zeghidour indique que la diaspora chinoise «totalise 50 millions de personnes à travers le monde». La diaspora italienne, elle, compte quelque 85 millions de personnes. «C’est une diaspora totalement intégrée dans le pays où elle est installée. Aux Etats- Unis par exemple, Robert de Niro et Al Pacino, qui nierait qu’ils sont 100% Américains ? Et en même temps, qui nierait leur italianité ?» observe l’orateur.

Poursuivant la configuration de cet Atlas singulier sur les traces des mouvements de population diasporiques, il nous apprend que l’une des diasporas les plus importantes au monde, c’est la diaspora irlandaise. «On parle de 100 millions d’individus», dit-il.

S’attardant sur la diaspora syro-libanaise au Brésil, Zeghidour assure que «depuis 40 ans, tous les gouverneurs de Sao Paulo sont d’origine syro-libanaise». Au Brésil toujours, il a été institué en 2008 à l’initiative d’un sénateur d’origine syro-libanaise, Romeu Tuma, une «journée d’hommage à la communauté arabe». Celle-ci est célébrée le 25 mars de chaque année. De plus, «8 chefs d’Etat en Amérique latine sont d’origine arabe». L’un des plus connus est l’Argentin Carlos Menem.

«Je ne crois pas qu’il y a 6 millions d’Algériens en France»

Pour ce qui est de la communauté algérienne, Slimane Zeghidour fait savoir que c’est en France qu’elle est la plus présente. Il émet cependant un doute sur les chiffres qui circulent : «Je ne crois pas qu’il y a 6 millions d’Algériens en France. Impossible ! Peut-être même pas 4 millions. Je pense que c’est dans les 2 à 3 millions. Ce qui est déjà énorme. Ça veut dire que 5% de la population algérienne vit en France», dissèque-t-il. On apprend en outre qu’«au Canada, ils sont 140 000, aux Etats-Unis 30 000, et en Belgique 10 000».

«Donc, le gros de ce qu’on appelle la communauté algérienne ou la diaspora algérienne est en France. Mais la qualité de son insertion, à son corps défendant, est tributaire des relations entre les deux pays. Sa transformation en diaspora n’est pas acquise parce que l’apaisement des relations entre les deux pays n’est pas à l’ordre du jour», analyse le conférencier. Il ajoute : «Cette communauté algérienne en France évolue dans un pays contre lequel l’Algérie s’est construite.» Zeghidour relève néanmoins que nous assistons depuis l’indépendance à un profond métissage entre les deux peuples.

«Il y avait 400 000 Algériens (en France, ndlr) en 1962, en 1968, ils sont déjà 800 000. On a ainsi l’impression que l’indépendance de l’Algérie, au lieu de séparer les Algériens des Français, a multiplié les relations entre les deux communautés», souligne-t-il, avant de faire remarquer : «Il y a eu des mariages mixtes, des enfants de couples mixtes. (…) ça veut dire quoi ? Ça veut dire que c’est avec les Français que les Algériens ont versé le plus de sang, et c’est avec les Français qu’ils ont mêlé le plus leur sang.» 

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