Dossier / Des points noirs demeurent les causes des inondations à Constantine : Une véritable gestion urbaine du risque à instaurer

10/10/2023 mis à jour: 16:51
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De nouveaux sites ont été classés points noirs après des crues récurrentes

Pour prévenir contre les inondations, collectivités locales et institutions de l’Etat se sont mises à cheval depuis l’été pour mener des campagnes de nettoyage des avaloirs, de collecte des déchets et de curage des oueds. Des actions qui consistent, non seulement à recenser les points noirs mais surtout d’éviter les dégâts des années écoulées. Un véritable défi pour les autorités concernées, afin de minimiser l’ampleur des préjudices.

D’ailleurs, la Société de l’eau et de l’assainissement de Constantine (Seaco), qui n’est qu’un seul acteur de toute une chaîne d’intervenants dans ce volet, a réalisé des milliers d’interventions de curage du réseau de la wilaya. 

Selon Amel Bentobel, chargée de communication de la Seaco, ce programme, lancé au mois de juillet dernier, se poursuit jusqu’à ce jour. «En juillet, nous avons enregistré 2463 interventions sur les regards et 3971 sur les avaloirs. La longueur totale du réseau curé est estimée à 3735 m et celle des caniveaux est de 681 m», a-t-elle précisé. Et de poursuivre qu’au mois d’août, 2689 opérations sur les regards et 3974 sur les avaloirs ont été menées. 

Pour le curage du réseau et des caniveaux en août, notre interlocutrice a évoqué respectivement 31 715 et 1774 m. «Nous avons assuré le curage  de 32 km en deux mois, soit en juillet et août», a-t-elle affirmé. Les facteurs déclencheurs de ce phénomène récurrent dans la wilaya de Constantine, comme ailleurs en Algérie, restent multiples et ne se limitent pas uniquement aux actions de ramassage ou aux caractéristiques d’une zone aride et semi-aride. C’est pourquoi, il est primordial de s’interroger sur l’efficacité de ces campagnes de curage d’avaloirs, de collecte ou autre. Cela en se demandant si ces opérations sont assez suffisantes pour éviter les dégâts, particulièrement au niveau des points noirs concernés par les inondations ? 
 

Des points noirs un peu partout

Jusqu’à 2022, les mêmes services avaient recensé un total de 117 points noirs, a révélé Saber Seraoui directeur de l’exploitation-assainissement à la Seaco, lors d’une rencontre organisée en juin dernier à la faculté du génie des procédés de l’université Salah Boubnider (Constantine). En évoquant l’amélioration du service public en matière d’assainissement à Constantine, l’intervenant avait fait savoir que parmi ces points noirs, les services de la Seaco n’en ont traité que 39 en 2022. 

Ces points sont répartis sur 4 communes. Constantine est en tête de liste avec 53 points noirs, Didouche Mourad avec 45 points, El Khroub 14 et Ali Mendjeli avec 5 points. Pour les données actualisées de l’année 2023, Amel Bentobel a déclaré à El Watan que la Seaco a recensé au mois d’août 32 points noirs dans différentes communes, dont 18 ont été traités. Concernant  le recensement des points noirs, les services de la Protection civile de Constantine ont compté récemment 17 points noirs. Ces points, complètement inondés, ont été localisés un peu partout dans la wilaya. 
 

Notons parmi les endroits localisés la cité les Quatre chemins et les 400 logements à Ali Mendjeli. Les submersions d’eau provoquaient même l’arrêt du tramway. Plusieurs points ont été signalés à El Khroub, dont la cité El Mouzina sur la RN20, la cité 101 Logements non loin du tribunal, l’entrée de la cité Massinissa jusqu’au giratoire sur la RN20, l’entrée de la localité de Bounouara sur la RN20 et la zone d’activité où les crues arrivent jusqu’aux Silos. Il est à noter que la RN20 s’est révélée un axe très vulnérable où de nombreuses inondations ont été enregistrées, à l’instar de Kehalcha Lakbar à Aïn Abid. 
 

La gare ferroviaire de la commune d’Ouled Rahmoun est aussi concernée par ce phénomène. «Nous classons une zone en tant que point noir lorsque nous enregistrons à son niveau des inondations récurrentes. Nous avons classé deux nouveaux sites comme points noirs. Il s’agit de la cité Kaïdi Abdellah, complètement inondée à  Hamma Bouziane sur la RN 79 et la cité Kikaya à Aïn S’mara sur la RN5. Cette dernière a connu le débordement de l’oued Kikaya débordant sur 20 maisons. Il a fallu l’évacuation des habitants vers une mosquée par nos éléments pour éviter des dégâts humains», a déclaré le commandant Abderahmane Lagraâ, chef du service de prévention à la direction de la Protection civile à propos des dernières inondations dans la wilaya. Le même responsable a révélé que trois quartiers dans la ville de Zighoud Youcef sont désormais des points noirs, dont le boulevard de l’Indépendance, la cité 24 Février et celle de Younes Brahim. 

Les autres points noirs sont situés à l’entrée de la zone industrielle Palma, El Kantouli non loin de Oued Ziad sur la RN27, l’entrée de la cité Benchergui et l’entrée de Salah Bey sur la RN27 dans la commune de Constantine. A Didouche Mourad, il s’agit de l’entrée de la zone industrielle à l’intersection sur la RN3. «L’identification de ces points est une mesure importante pour permettre une rapidité d’intervention. A la moindre information du bulletin météorologique, nos unités seront mises en état d’alerte. Des équipes de reconnaissance mobilisées au préalable seront dépêchées sur les lieux avec le matériel nécessaire. Ce travail se fait en coordination avec les services de la wilaya», explique le commandant Lagraâ. 
 

De nombreuses contraintes se posent 

La prévention contre les inondations ne peut être incombée à un seul service. Un travail de synergie doit être mené sur terrain avec l’implication de plusieurs acteurs, dont le citoyen, premier responsable du rejet anarchique des déchets charriés souvent par les eaux pluviales.

 La collecte et le nettoyage en l’absence des mesures répressives demeurent insuffisants, face à ces imprévus naturels entraînant parfois des pertes humaines. Des dommages économiques considérables sont également signalés suite à ces inondations, selon Benoudina Nouha Amira, doctorante en gestion des risques naturels en milieu urbain et résilience à l’université Salah Boubnider (Constantine 3). 

Cette dernière estime que Constantine est l’une des villes confrontées à ce fléau très fréquent, «basiquement le ruissellement urbain, lors des averses résultant une incapacité des sols et des réseaux à absorber  le volume de pluie à un instant donné. Cela contribue à la montée rapide des débits de cours d’eau». «Dans notre cas des inondations dites par ruissellement, ces inondations engendrées par des crues torrentielles, appelées aussi crues affectant les petits bassins versants de quelques dizaines de kilomètres et sont le plus souvent liées à des chutes de pluie isolées et localement intenses issues sous forme de tempêtes orageuses se produisant en automne et en été. 

Ce type  d’événements est caractérisé par des écoulements importants dans le réseau hydrographique naturel (permanent ou non permanent) et dans le réseau hydrographique artificiel (réseau d’assainissement pluvial)», a-t-elle expliqué. Et d’ajouter sur les causes fondamentales de la plupart des inondations qu’en plus des importantes chutes de pluie, autrement dit les facteurs météorologiques, d’autres facteurs agissent pour aggraver la situation et augmenter la possibilité du risque. 
 

Notre interlocutrice évoque essentiellement les facteurs anthropiques. Ces derniers se perçoivent dans tout ce qui est lié à l’homme, dont l’urbanisation anarchique et réalisation à proximité des oueds. «Citons des facteurs comme le climat, la topographie et la nature du sol ainsi  que la morphométrie du bassin versant (unité principale de collecte d’eau) le couvert végétal et le réseau hydrographique et d’autres facteurs hydrauliques», a-t-elle indiqué. 

Par ailleurs, Mme Nouha Amira Benoudina estime que les principales causes des inondations dans certaines zones ne sont autres que la défaillance du réseau d’assainissement et de collecte des eaux pluviales. La doctorante met sous la lumière le danger des zones urbaines basses situées au pied de montagne (topographie défavorable), l’occupation du lit d’Oued, une sorte d’urbanisation anarchique irrégulière, la section d’écoulement insuffisante et surtout le manque de curage sous les ponts. 

C’est la raison pour laquelle elle insiste sur une politique de gestion qui doit être instaurée se basant  essentiellement sur deux systèmes de prévention et de gestion de catastrophes. «Le système de prévention a pour objectifs l’amélioration et le renforcement de la connaissance du risque, la prise en compte des risques pendants, l’aménagement du territoire et l’utilisation du sol pendant la construction, ainsi que la réduction de la vulnérabilité des personnes et des biens aux aléas. 

Pour ce qui est du système de gestion des catastrophes, il est constitué d’une planification des secours, des interventions et des mesures structurelles pour les prises en charge des catastrophes naturelles», a précisé Mme Benoudina. C’est pourquoi, dit-elle, la prévention des risques majeurs et la gestion des catastrophes dans le cadre du développement durable constitue «un système global initié et conduit par l’Etat, mis en œuvre par les institutions publiques et les collectivités territoriales dans le cadre de leurs compétences respectives, en concertation avec les opérateurs économiques, sociaux et scientifiques, et en associant les citoyens dans les conditions définies par la  loi 04/20 du 25 décembre 2004». 

En dépit de l’existence des textes réglementaires, de nombreuses contraintes se posent jusqu’à présent dans la gestion du risque. Parmi ces obstacles, la chercheuse, et de par son travail sur terrain, a constaté le manque de coordination entre les acteurs urbains, l’absence de concertation sur laquelle les acteurs ouvrent la réalisation d’une politique urbaine cohérente et optimale. 

Dans ce sens et afin de faire face à ce phénomène naturel dévastateur, Nouha Amira Benoudina a recommandé essentiellement : «Le développement de la coopération institutionnelle, la promotion de la bonne gouvernance, l’assurance d’information de secours, d’aide et de sécurité, la prise en charge du contenu et d’orientation des instruments d’urbanisme pendant l’extension des villes et l’urbanisation (orientations des lois et des plans), la mise en place des institutions de gestion urbaine face aux risques naturels, l’élaboration de plan de prévention à petite unité urbaine pour cerner le problème, dégager les zones à risque en se basant sur la cartographie et les systèmes d’informations géographiques et les systèmes d’information et de communication, le règlement des endroits à urbaniser, des travaux de correction réguliers sur les lits des oueds, opérer des actions de reboisement dans les zones sensibles afin de minimiser l’effet des débits des crues, la mise en place d’une gestion de proximité (implication du citoyen) et le renforcement de la résilience des territoires urbains.»   

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