Catherine Brun. Professeure à la Sorbonne : «La guerre est le prolongement inévitable de la question coloniale»

07/03/2022 mis à jour: 21:28
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La colonisation française de l’Algérie a pris fin le 19 mars 1962 après 132 ans d’occupation et huit ans de guerre d’indépendance. Une telle fracture humaine qui s’est étalée sur plusieurs décennies, et à cheval sur deux siècles par ailleurs bouleversés par tant d’évolutions planétaires et de guerres à l’échelle mondiale, ne peut se résoudre facilement. 

Surtout si chaque partie concernée par cette blessure attend de l’autre, souvent légitimement, un pas d’apaisement. France et Algérie sont encore trop souvent dos à dos, les nerfs sont encore à vifs, soixante ans après 1962. Pourquoi et comment l’expression plurielle des mémoires exacerbées pourrait-elle en 2022, non pas guérir le choc de l’Histoire, mais permettre seulement d’écouter les chroniques individuelles ou collectives d’une déchirure violente. Les contributions de la revue Mémoires en jeu tentent d’apporter quelques éclairages utiles. Catherine Brun, qui a fait partie de l’équipe de rédaction, nous en parle.

  • Entre le 50e anniversaire en 2012 et aujourd’hui, à la veille du 60e anniversaire, quelles sont les évolutions dans l’appréhension de l’achèvement de la Guerre d’indépendance algérienne qui signifiait la fin de l’Algérie française ?

Depuis 2012, il me semble que peuvent être relevées au moins trois évolutions notables dans l’appréhension des événements. La première a trait à la prise en considération grandissante de la situation faite aux harkis : depuis qu’une journée d’hommage de la nation a été instaurée en 2003, on n’a cessé de s’acheminer progressivement vers la reconnaissance du préjudice subi par eux du fait de leur abandon par la France et des conditions indignes de vie que la France leur a réservées après 1962. Par ailleurs, l’intérêt porté à la guerre d’indépendance algérienne a fait l’objet d’un double décentrement : en amont, avec une prise en considération croissante de la période coloniale, et en aval, avec une attention plus aiguë portée à l’état actuel des mémoires de la guerre en France. Alors que pour l’essentiel, les travaux portaient jusque-là sur la période critique du conflit, c’est désormais à saisir la nature du système colonial qui en a été le principe que l’on s’emploie. Le titre même du rapport remis par Benjamin Stora, Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie en témoigne. En aval, les traces, les prolongements, les réactualisations du conflit sont désormais interrogées autrement que sous l’angle de prétendus « tabous ».

  • Le 60e anniversaire fait l’objet de nombreuses productions en tous genres, dont votre numéro spécial de Mémoires en jeu. Comment expliquez-vous cet engouement  dont l’université n’est pas absente ?

Les commémorations sont des accélérateurs d’événements dans la mesure où ces événements, qu’ils soient artistiques, éditoriaux, associatifs, nationaux ou régionaux, sont alors plus volontiers relayés par les médias et par suite plus aisément repérés par le public, de sorte qu’il devient économiquement moins risqué de les programmer. Tel avait déjà été le cas  en 2003, année de l’Algérie en France, ou en 2012, pour le cinquantième anniversaire. Cette effervescence, ses effets sur les mémoires de l’événement, de part et d’autre de la Méditerranée, méritent d’être l’objet d’interrogations critiques. C’est ce à quoi s’emploie ce numéro double de Mémoires en jeu que Sébastien Ledoux, Philippe Mesnard et moi-même venons de coordonner. D’autant que, en France, comme lors de chaque période électorale, la guerre d’Algérie est instrumentalisée pour mobiliser ou récupérer des votes auprès d’un public «nostalgérique», plutôt de droite, voire d’extrême droite.

  • Comment les mémoires de la Guerre d’Algérie et de la colonisation pourront-elles un jour se rapprocher ?

Elles commencent, je crois, à le faire. L’idée selon laquelle le 1er novembre 1954 constituerait le début absolu de la guerre s’estompe. 
On remonte de plus en plus volontiers en arrière : au moins jusqu’aux massacres dans le Constantinois de mai 1945, et parfois plus loin encore, jusqu’à la Conquête. Les romanciers sont de ce point de vue exemplaires. Mathieu Belezi, par exemple, campe dans Les Vieux fous un colon qui vaut métaphore de l’occupation : à 145 ans, il se pense éternel comme l’Algérie française, et ressasse obsessionnellement un « ils ne m’auront pas » ironiquement tragique… La guerre cesse de paraître une rupture ou un échec pour être perçue comme le prolongement inévitable de la « question coloniale ».

  • Une large part des contributions de Mémoires en jeu est consacrée aux mémoires et traces mémorielles en région Rhône-Alpes. Est-ce une région où les travaux sont plus remarquables qu’ailleurs ?

Nous avons eu à cœur de ne pas donner des questions mémorielles relatives à la guerre une vision monolithique. Cela impliquait notamment, pour ce qui regarde les points de vue français, de faire place aux divergences d’appréciation, mais aussi de ne pas percevoir ces questions depuis la capitale seule. La région Auvergne-Rhône-Alpes, qui a de fait une histoire riche avec l’Algérie et les Algériens comme en témoignent les presque 30 pages (sur 235) qui y sont consacrées, est ici appréhendée, comme le souligne Philippe Mesnard, comme «un laboratoire» permettant, à partir de traces hétérogènes (sites patrimonialisés ou effacés, lieux sanctuarisés, témoignages, événements culturels…), d’esquisser une topographie mémorielle accidentée et contrastée.

  • Comment avez-vous construit l’ossature de votre revue ? 

Les contributions s’articulent en deux volets : la section «Histoire, politique & société» revient sur les positions et les pratiques de plusieurs historiennes et historiens, sur les questions sociétales posées par ces mémoires, sur la manière dont elles se transmettent aux jeunes ; « Littérature, arts et culture» interroge les littératures, BD, scènes, écrans, raps, éditeurs algériens et français. Les articles analytiques alternent avec de grands entretiens (avec A. Mohand Amer, B. Stora, R. Branche, S. Thénault, M. Benfodil, K. Attia et K. Lazali) et trois portfolios (Fethi Sahraoui, Nadja Makhlouf, Katia Kameli). Nous avons eu à cœur de croiser les regards algériens et français, de manifester l’hétérogénéité des points de vue, de rendre compte de la diversité des relais artistiques et culturels pour éviter les simplifications.

  • Quels sont les sujets que vous n’avez pu aborder ou que vous avez écartés, faute de place ?

La question a fait couler tellement d’encre que nous ne prétendons pas l’avoir épuisée. Nous aurions pu, par exemple, nous ouvrir aux réflexions anthropologiques d’Abderrahmane Moussaoui, qui a analysé la résurgence de «conduites de violence» liées à la guerre de libération pendant la décennie noire. Et bien, d’autres démarches artistiques auraient mérité de figurer au sommaire. Je pense, par exemple, à celle de la plasticienne Zineb Sedira ou à celle du dramaturge Lazare.

  • Vous faites un focus avec quelques éditeurs sur l’état des lieux de la production concernant l’Algérie. Au-delà de cette contribution, peut-on aujourd’hui être exhaustif sur le foisonnement des publications et recenser tout ce qui parait ou qui est paru ces dernières années ?

Les équipes éditoriales étant très sollicitées, nous n’avons pu obtenir de réponse dans les délais impartis de Barzakh, ce que nous regrettons. Il aurait aussi fallu, en France, sonder les éditeurs très généralistes, au lieu de nous concentrer sur ceux dont le catalogue manifeste un tropisme algérien. Mais nous n’avions ni les moyens ni le désir de viser l’exhaustivité, qui exigerait un travail collectif d’ampleur au long cours. Reste que nos coups de sonde permettent de constater une tendance commune, de part et d’autre de la Méditerranée, à la diversification des auteurs, des formes d’écriture et à la complexification des discours, en même temps que la demande accrue, en Algérie,  d’ouvrages académiques.

  • Pourquoi avoir ouvert votre revue sur les complications d’accès aux archives en Algérie que déplorent les historiens algériens ?

Nous souhaitions interroger les questions mémorielles, aussi bien en Algérie qu’en France. La publication, en avril 2021, d’une lettre ouverte d’historiens algériens au président Tebboune nous a incités à reproduire cette lettre, en arabe et en français, et à donner la parole à l’un de ses signataires, un historien actif en Algérie : Amar Mohand Amer. En outre, cette demande algérienne entrait en résonance, en France, avec la demande de levée du secret-défense pour les documents jugés sensibles (évoquée par Raphaëlle Branche dans la revue).

  • Considérez-vous que le hirak (auquel vous consacrez un entretien) est un marqueur historique dans le temps long de l’accession à l’indépendance ?

Ce que montre l’entretien mené par Sébastien Ledoux avec Lalia Chenoufi et Karima Dirèche, c’est la réappropriation des symboles de la révolution algérienne par le Hirak, une réappropriation qui vaut dénonciation d’une confiscation étatique… Mais je ne me reconnais aucune légitimité à me prononcer sur l’horizon de « l’accession à l’indépendance ».

  • Comment enseigner aujourd’hui en France la guerre d’Algérie et la colonisation alors qu’il semble subsister un inconscient collectif sur l’Algérie qui pendant 132 ans était considérée comme un prolongement de la France ? 

Sur ce sujet, Benoît Falaize opère dans la revue deux rappels éclairants : en 2016, moins de 1% des élèves français invités à relater l’histoire de leur pays, de l’élémentaire au lycée, évoquaient la colonisation ; depuis que les mémoires de la guerre d’Algérie sont au programme de Terminale, 80% des enseignants, qui doivent choisir entre elles et celles de la Shoah et de la Résistance, délaissent l’Algérie… Il formule, également, une double préconisation à laquelle je souscris pleinement : cesser d’édulcorer ou d’euphémiser la violence et le racisme coloniaux ; dire aussi la complexité des cohabitations et des rencontres. 

L’idéal serait une éducation à l’accueil de récits non aseptisés et pluriels. Il me semble qu’un tel enseignement, comme bien d’autres, gagnerait à être transdisciplinaire pour conjuguer la connaissance des faits établis et la conscience de leurs résonances dans les imaginaires. Ainsi, les élèves pourraient plus aisément établir des liens entre cette histoire et leur présent. 

Propos recueillis par Walid Mebarek

 * Mémoire en jeu. Enjeux de société : Mémoires, discours et représentations mémoriels. Un état de la question de part et d’autre de la Méditerranée. 
Plus d’infos sur www.memoires-en-jeu.com

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