Amar Naït Messaoud. Expert forestier : «Introduire des idées nouvelles, l’esprit de management et d’innovation»

02/09/2023 mis à jour: 18:20
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Amar Naït Messaoud - Photo : D. R.
  • Qu’est-ce qui bloque à votre avis le développement du tourisme de montagne en Algérie ?

L’activité touristique, comme toute autre activité économique, pâtit du manque de visibilité dans cette période charnière, supposée être une étape de transition vers la diversification économique en dehors des hydrocarbures. Ce manque de visibilité est nourri par une mentalité, au sein de l’administration et dans les structures connexes (bureaux d’études, monde associatif, réflexion universitaire,…) où l’initiative n’est pas la première des vertus.

En d’autres termes, on ne ressent pas encore la nécessité impérieuse de faire de ce segment un créneau économique en bonne et due forme. Mais, cela viendra, particulièrement lorsqu’on considère les contraintes réelles auxquelles est confrontée l‘économie algérienne et la pression exercée sur les recettes des hydrocarbures pour aller vers l’importation afin de suppléer au déficit de la production locale.

Contrairement à une idée reçue, l’activité touristique est aussi une production. Valoriser, aménager et équiper les sites à visiter (plages, montagnes, sites archéologiques, musées, forêts, curiosités naturelles), réaliser des prestations au profit des touristes nationaux ou étrangers (hébergement, détente, guides touristiques, proposition de produits du terroir et d’artisanat,..) relève d’une activité de production qui requiert beaucoup d’imagination et de professionnalisme.

Pour le tourisme de montagne, cette capacité d’imagination et ce professionnalisme devraient bénéficier encore de plus d’attention. Pour l’instant, ce segment demeure le parent pauvre de la stratégie de développement touristique. Pour sortir de ce dommageable statu quo, il faut secouer le cocotier au sein des structures administratives chargées du dossier, en y introduisant des idées nouvelles, l’esprit de management et d’innovation.

  • Quelles sont les solutions à proposer pour booster ce créneau d’autant plus que les initiatives locales ne manquent pas ?

Si le tourisme de montagne avait une image « floutée », voire rendu quasi « invisible » jusqu’en 2019, la crise sanitaire du Covid 19, avec ses confinements successifs, avait «révélé» pour un nous un aspect quasi exotique de l’activité touristique dans notre pays, un pays qui compte des paysages merveilleux et des sites féériques en montagne, lesquels, dans certains endroits, sont doublés de plans d’eau (barrages), de côtes marines chatoyantes ou de belles forêts.

Ce « repli » des populations, pendant presque deux ans, vers les zones montagneuses, interpelle, à plus d’un titre, les pouvoirs publics qui découvrent là un « chaînon manquant » de l’aménagement touristique. Un certain moment, l’intérêt pour le tourisme en montagne s’est moulé dans le standard général des autres segments du tourisme, si bien qu’on a conçu pour l’ensemble ce qu’on appelle des Zones d’extension et de sites touristiques (ZEST). Or, l’activité touristique en zone de montagne a ses spécificités, aussi bien dans ses itinéraires, sa pédagogie et ses sites, que dans ses exigences en matière de structures d’accueil et d’accompagnement.

La nature, dans sa beauté et son éclat (forêt, pelouses, pics et sommets, gouffres, grottes, faune,…), réclame un comportement, une éducation et attitude qui s’expriment à travers le concept d’écotourisme. L’accompagnement des pouvoirs publics devrait épouser ces préoccupations et ces exigences. En zone de montagne, des initiatives citoyennes, individuelles, sont en train d’émerger, mais en parallèle avec l’«offre» de l’administration, à l’exemple de ces habitants de la montagne qui proposent leurs vieilles maisons à ériger en petites auberges ou de gites touristiques (gites de séjour ou gites d’étape). Ils les proposent, avec, naturellement, un accompagnement en matière d’aménagement et/ou de restauration avec un soutien financier de l’État.

L’idée ne semble pas vraiment recevoir les faveurs de l’administration. Mais on retrouve, à certains endroits de la montagne, des jeunes qui proposent leurs services en matière de restauration ou de commerce. Ce sont là des actions et des initiatives que l’État se doit de soutenir, d’encadrer et de prolonger par d’autres segments liés à l’activité touristique : formation des guides de la montagne, sensibilisation et action pédagogique en collaboration avec les parcs nationaux, gardiennage des sites sensibles, signalisation avec implication significative des APC dans ces activités.

  • L’argument brandi à chaque fois par l’administration (parc, forêts et domaines), concernant la nature juridique des terrains pouvant recevoir des structures de tourisme n’est pas à votre avis un obstacle ?

Sur le plan de la forme, l’argument juridique est valable. Une infrastructure touristique, qu’elle relève de la catégorie de ZEST ou d’une autre catégorie, bâtie sur le domaine public de l’État ne peut pas recevoir de titre de propriété. Le domaine public est, au terme de la loi domaniale, inaliénable, insaisissable et imprescriptible. En outre, les parcs nationaux sont soumis à une réglementation stricte en matière de construction.

Mais, pour contourner ces contraintes, il y a bien des solutions. Je pense que c’est même l’occasion de viser deux objectifs, si l’administration est animée d’une volonté réelle de développer le tourisme de montagne. D’abord, éloigner les grosses infrastructures, qui sont en disharmonie avec la nature et ses charmes, des sites touristiques. Ces infrastructures encombrantes devraient bénéficier aux villages et petites villes du piémont.

Cela devrait développer le commerce de l’artisanat et des produits du terroir et créer de l’emploi. Le transport des touristes vers les sites de montagne doit être bien étudié : transport collectif par bus ou, encore mieux, par des calèches tirés par les chevaux, afin de bien « cadrer » avec le paysage.

Ensuite, c’est également l’occasion d’intégrer les particuliers, les habitants, dans ce processus de production touristique, et ce, à travers, le soutien qui devrait être apporté aux gites touristiques (de séjour ou d’étape) pour lesquels le problème de foncier ne se pose pas. 

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