Une semaine avant le sanglant 8 Mai 1945 : 1er Mai 1945, jaillissement de la revendication anticoloniale

02/05/2024 mis à jour: 23:25
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Photo : D. R.

Alors que la guerre vit ses dernières heures sur le sol allemand, libérant bientôt l’Europe du nazisme, les nationalistes algériens ont bravé le 1er Mai 1945 le pouvoir colonial en manifestant sous leur propre bannière lors des défilés syndicaux marquant la Fête du travail.

Par Kader Ferchiche

Cette date est mal connue du grand public, en France comme en Algérie. Le 1er Mai 1945, pour la première fois, des drapeaux algériens sont brandis en Algérie par des manifestants algériens, sous le mot d’ordre de «Reconnaissance de la nationalité algérienne», écrit Charles-Robert Ageron qui parle de 18 villes concernées.

Tout commence en réalité le 19 avril 1945, lorsque Messali Hadj, leader du PPA (dissous 1939) assigné à résidence à Reibell, est conduit à El Goléa (El Menia aujourd’hui) puis exilé à Brazzaville, loin des siens, le 21 avril. Son éloignement est une étincelle dans la poudrière revendicative des militants du PPA (dissous depuis 1939).

Au sein du parti des Amis du Manifeste et de la liberté (AML), créé autour de Ferhat Abbas, les militants du PPA s’agitent. Le journaliste et historien Robert Aron, dans son livre Les origines de la Guerre d’Algérie, édité en 1962 (Fayard), raconte : «Ferhat Abbas est seul, inquiet de la violence des extrémistes qui ont noyauté son parti».

Il sait qu’ils se préparent à l’action directe. Le patron des AML lance alors un nouvel appel au calme, après avoir déjà publié au début avril une exhortation aux militants : «Le bureau central s’élève contre les rumeurs alarmantes que la cinquième colonne, aidée d’agents provocateurs, ne cesse de propager.

Les AML entendent n’assumer aucune responsabilité dans les incidents que des éléments suspects pourraient provoquer (…) invitent les militants à lui déférer tout élément perturbateur». Il ne cessera du reste jusqu’au 7 mai à appeler au calme, à rebours du sens de l’histoire

Des miliers de manifestants notamment à l’est

Mais les militants messalistes sont bien décidés à marquer d’une présence offensive les défilés syndicaux traditionnels du 1er mai, envers et contre les fallacieuses promesses de l’ordonnance du 7 mars 1944 qui prétend abroger le code de l’indigénat et annonce de nouveaux droits pour les Algériens. Sauf que l’idée d’indépendance est désormais ancrée dans les esprits, et que l’enfermement du leader Messali enrage les militants ! Décision est donc prise de manifester le 1er mai.

Ce sera notamment le cas à Alger et Oran, mais pas seulement. Dans l’Est aussi. Le rapport de Paul Tubert chargé de rendre compte des «événements» du 8 Mai 1945 remonte le temps jusqu’à ce 1er mai fondateur : «Dans le département de Constantine, cette journée fut marquée par des cortèges spécifiquement musulmans, à Bône, Bougie, Guelma, Philippeville, Souk-Ahras, Tébessa, Collo, Khenchela, Aïn Beïda, Sétif. Ces cortèges, distincts des manifestations syndicalistes suivaient des cortèges officiellement autorisés ou au contraire tentaient de la couper».

Paul Tubert avait été envoyé spécialement en Algérie au lendemain du 8 Mai à la demande du général de Gaulle. Son rapport fut rapidement classé sans suite. Pour le 1er mai, il note encore qu’à Sétif, «5000 musulmans se dirigèrent vers la salle des fêtes où se trouvait la réunion syndicaliste en hurlant : ‘‘Messali, libérez Messali.’’ Les femmes excitaient de leurs youyous les manifestants. La police ne put empêcher l’attroupement».

«Une sonnette d’alarme qu’on ne voulut point entendre»

Devant l’Assemblée consultative provisoire réunie le 11 juillet 1945 à Paris, le résistant José Aboulker (qui participa à l’appui du débarquement américain à Alger le 8 novembre 1942), considéra que ces manifestations du 1er mai étaient «une sonnette d’alarme qu’on n’entendit point, qu’on ne voulut point entendre».

Il alla même plus loin en affirmant que le malaise de «ne pas s’être occupé de tous» couve depuis longtemps et, après le 1er mai revendicatif puis le 8 mai, il est nécessaire de s’interroger : «le tort de la France en Algérie, c’est d’en être absente. Il faut exporter la démocratie de l’autre côté de la Méditerranée ; il faut, en Algérie, faire la révolution de 1789».

Par ailleurs, le président de la Fédération des maires de Constantine avait fait état, fin avril début mai, auprès des autorités à Alger, d’un climat sérieux, parlant de provocation des Français depuis plusieurs mois, les populations européennes craignant un «soulèvement général». D’autres mises en garde furent lancées par le préfet d’Alger à plusieurs reprises. D’autant que la situation socioéconomique du pays était des plus pénibles pour tous les habitants et plus encore pour les Algériens.

Après le 8 novembre 1942, la puissance coloniale est affaiblie

Le 8 novembre 1942, le débarquement des alliés anglo-américains à Oran et Alger avait constitué une nouvelle donne pour les milieux nationalistes. La France coloniale battue par les Allemands sur son sol était occupée par la puissance anglo-saxonne dans ses possessions d’Afrique du Nord et le régime pétainiste perdait de sa superbe.

La puissance coloniale affaiblie pouvait être vaincue, d’autant plus que les Américains faisaient valoir la notion de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, telle qu’exprimée par les Anglais et Américains dans la Charte de l’Atlantique le 14 août 1941 et déjà annoncé en 1919 par le président Wilson au sortir de la Première Guerre mondiale.

La publication du Manifeste du peuple algérien par Ferhat Abbas en février 1943, remis d’abord aux autorités américaines, puis françaises quelques semaines plus tard, basculait le point d’équilibre.

Rejoint par les Messalistes, dont le chef restait prisonnier, l’initiative du Manifeste aboutira à la création des Amis du Manifeste et de la liberté, véritable nouveau fer de lance des aspirations à l’indépendance. C’est dans ce contexte brièvement résumé qu’intervinrent les premières manifestations nationalistes d’ampleur le 1er Mai 1945.

Violents affrontements, rue d’Isly à Alger : deux morts

L’historienne Annie Rey Goldziguer (8 Mai 1945, livre collectif, Editions Complexe 2005), relate que les premières violences intervinrent contre les manifestants à Alger, «le cortège de La Casbah se heurte, rue d’Isly, à un barrage de gendarmes. Une violente bagarre fait deux morts et vingt blessés chez les manifestants, et trois blessés parmi le service d’ordre». «D’autres violences se déroulent à Oran.

Et, à Blida et Berroughia apparaissent ‘‘deux étendards vert et blanc  avec étoile et croissant rouge’’. Les autorités saisissent l’occasion pour frapper avec vigueur et décapiter le PPA qui vient de faire la preuve de son aptitude à mobiliser les masses algérienne et à les encadrer», écrit-elle.

La répression féroce ne pourra empêcher l’inéluctable : la levée militante du 8 Mai 1945. Ce jour-là, déjà en pointillés le 1er mai, des milliers de morts et blessés suite à cette célébration mortelle de la libération, marqueront le point zéro du déclenchement de la lutte armée du 1er Novembre 1954. Un an auparavant, à Paris cette fois-ci, les nationalistes manifestèrent lors du défilé du 14 juillet 1953, laissant sur le carreau, tués par les balles policières, sept martyrs et causant au moins cinquante blessés. K. F.

Le manifeste du peuple algérien de 1943

Au sujet du Manifeste, l’historienne Malika Rahal précise : «Le 17 janvier 1943 se réunissaient chez Me Ahmed Boumendjel (à l’actuelle place des Martyrs) des personnalités du PPA (Lamine Debaghine et Hocine Asselah), des membres de l’association des Ulamā (Larbi Tebessi) et des proches de Ferhat Abbas.

La décision est prise de confier à Ferhat Abbas la rédaction d’un texte qui devra être discuté durant une seconde réunion. Celle-ci, interdite, n’aura jamais lieu. Le 10 février, la première version du texte est prête à être remise aux autorités françaises et alliées».

Dans le manifeste, d’emblée, le cadre politique est clairement énoncé : «L’Algérie est, depuis le 8 novembre dernier, sous occupation des forces anglo-américaines. Cette occupation, en isolant la colonie de la métropole, a provoqué parmi les Français d’Algérie une véritable course au pouvoir. Républicains, gaullistes, royalistes, israélites, chaque groupe, de son côté, essaye de faire valoir sa collaboration aux yeux des Alliés et veille à la défense de ses intérêts particuliers.

Devant cette agitation, chacun semble ignorer jusqu’à l’existence même des 8 millions et demi d’indigènes». Les interventions des militants algériens au sein des Délégations financières vaudront la dissolution de la délégation indigène le 23 septembre 1943 et l’internement pendant de longs mois au sud de Ferhat Abbas et Abdelkader Saïah. K. F.

 

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