Transport ferroviaire en Thaïlande : Un train à grande vitesse hautement politique

13/04/2023 mis à jour: 17:06
AFP
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Photo : D. R.

L’entreprise nationale  du chemin de fer prévoit de bâtir à Nakhon Ratchasima une gare d’acier et de verre, à la superficie seize fois plus grande que le bâtiment actuel qui doit être rasé. Mais elle se heurte à des défenseurs du patrimoine local qui ont réussi à retarder sa démolition, initialement prévue en début d’année.

Les engins de démolition menacent l’une des plus vieilles gares de Thaïlande pour préparer le terrain au train à grande vitesse que le royaume construit avec des années de retard, malgré des controverses liées à la Chine et à la transmission du patrimoine local.

Dans la région de l’Isan (nord-est), un pont ferroviaire en béton, long de plusieurs kilomètres, a bouleversé le paysage serein fait de rizières, typique de cette région rurale pauvre.

Avec une décennie de retard, le colossal chantier de plus de cinq milliards d’euros a posé les bases du premier TGV du pays, qui doit relier en 2028 la capitale Bangkok à Kunming (Chine), via le Laos.

Cette ligne, longue de quelque 600 kilomètres sur son tronçon thaïlandais, vise à améliorer les échanges commerciaux entre la Thaïlande et la Chine, en quête de nouveaux débouchés en Asie du Sud-Est dans le cadre de sa politique des «nouvelles routes de la soie».

Mais le royaume craint que ce chemin de fer n’accroisse sa dépendance vis-à-vis de la deuxième économie mondiale, au détriment de ses bonnes relations avec les Etats-Unis. Bangkok a en effet toujours évité de choisir entre les deux superpuissances rivales.

A Nakhon Ratchasima, à trois heures trente de route de Bangkok, ou presque cinq heures par le train aujourd’hui, la vieille gare, inaugurée en 1900, symbolise les hésitations d’un projet longtemps jugé opaque.

Dans le bâtiment rustique, des chiens errants dorment sous des bancs en bois polis par l’usure, devant de grandes affiches qui présentent le modèle chinois de TGV attendu en ville dès 2026. L’état délabré du réseau ferroviaire pousse la majorité des voyageurs à opter pour la route, bien que le pays affiche un taux d’accidents parmi les plus élevés au monde.

L’entreprise nationale du chemin de fer prévoit de bâtir à Nakhon Ratchasima une gare d’acier et de verre, à la superficie seize fois plus grande que le bâtiment actuel qui doit être rasé. Mais elle se heurte à des défenseurs du patrimoine local qui ont réussi à retarder sa démolition, initialement prévue en début d’année. «Nous ne sommes pas contre le TGV.

Nous voulons montrer que l’ancien et le neuf peuvent cohabiter», lance Werapol Chongjareonjai, responsable d’une association d’architectes de l’Isan, en première ligne de la mobilisation pour la vieille gare, qu’il veut transformer en site touristique ou artistique. «Nous avons bientôt les élections.

Donc tout prend du retard (pour la décision des autorités, NDLR). On va essayer de profiter des élections pour parler aux candidats», poursuit l’opposant.

«David contre Goliath»

Avant un scrutin national le 14 mai, le gouvernement du Premier ministre Prayut Chan-O-Cha, candidat à sa réélection, a mis en avant le train à grande vitesse symbolique de son plan de modernisation de l’économie.

C’est lui qui a relancé en 2017 l’idée du TGV sponsorisé par la Chine, mais sous un montage financier différent que l’accord initialement ratifié en 2010, qui avait été abandonné ensuite. Ce laborieux historique montre que la Thaïlande, soucieuse de son équilibre géopolitique, «ne désirait pas ce train autant que la Chine», estime Benjamin Zawacki, analyste établi à Bangkok.

Aujourd’hui, le malentendu semble oublié. Après de longues discussions avec la Chine, le royaume a obtenu de prendre en charge la totalité du chantier, comme une garantie de son indépendance - au Laos, Pékin a financé 70% du TGV qui circule depuis 2021. Le «David thaïlandais» s’est levé «contre le Goliath chinois» pour faire valoir ses intérêts, sourit Suthiphand Chirathivat, professeur émérite d’économie à l’université Chulalongkorn, à Bangkok.

Les retards, creusés par la pandémie et les difficultés pour acquérir les terrains, ont été une «bénédiction» pour clarifier la situation, poursuit-il, convaincu que le projet ira à son terme, malgré un environnement géopolitique instable. La Chine fournit notamment l’assistance technique.

L’AFP a constaté à Nakhon Ratchasima la tenue d’une réunion entre ingénieurs chinois et responsables locaux de la gare au sujet de l’avancée des travaux. Pour ce qui est de son équilibre diplomatique, la Thaïlande a annoncé en mars qu’elle allait poursuivre ses efforts pour construire une ligne à grande vitesse entre Bangkok et Chiang Mai (Nord), cette fois avec l’aide du Japon, allié des Américains. 

 

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