Témoignages des descendants des Kabyles exilés en Tunisie en 1871 : «Des blessures qui ne cicatrisent jamais»

02/02/2022 mis à jour: 21:04
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«Pour aller sur les traces des Kabyles établis en Tunisie, j’ai pris la famille Zouaoui comme exemple d’une communauté chassée de chez elle pour y trouver refuge sans retour» / Photo : D. R.

Farida Sahoui parle, dans son livre, de ses rencontres avec les descendants des exilés algériens, originaires de Kabylie, qui ont pris la fuite pour s’installer en Tunisie. Parmi ces exilés, certains ont été condamnés à mort par l’administration française suite à la révolte populaire d’El Mokrani, en 1871.

Des témoignages très émouvants ont été recueillis par Farida Sahoui, qui, dans son nouveau livre, sorti en 2021, relate l’histoire des Kabyles exilés en Tunisie après les révoltes populaires, notamment celle d’El Mokrani en 1871. 

Dans cette publication, l’auteur raconte ainsi ses rencontres avec des familles concernées établies en Tunisie. «Pour aller sur les traces des Kabyles établis en Tunisie, j’ai pris la famille Zouaoui comme exemple d’une communauté chassée de chez elle pour y trouver refuge sans retour», souligne-t-elle tout en précisant qu’une diaspora algérienne «s’était produite dans différentes villes tunisiennes. Beaucoup d’entre elles comptaient des agriculteurs installés en majorité à Bizert, Master, Menzel Bourguiba et Kairouan». 

Selon le même livre, 16 600 algériens exilés en Tunisie, d’après un recensement fait par l’administration française en 1876, 20 000 au Maroc ( 1905) , 20 000 en Syrie ( 1911), 1500 au Liban ( 1898) et 2616 en Egypte. A partir de 1911 à 1921, 200 000 Algériens avaient quitté le pays, lit-on dans le même livre qui explique, en outre, que l’installation des familles algériennes, et particulièrement kabyles, en Tunisie existait bien avant 1971. 

Une grande partie de ces émigrés étaient des cheikhs et oulémas à l’université de Zitouna et Djamaâ Zitouna. Farida Sahoui a ainsi parlé de Sidi Bachir El Bejaoui Zouaoui, El Ghobrini, El Ouarthilani. Sa rencontre avec Laid El Ouartani fut, dit-elle, une occasion de plonger dans l’histoire du mouvement nationale car, Ouartani, cet ancien condamné à mort, actuellement centenaire, a remis au goût du jour des souvenirs de sa détention en Algérie et en Tunisie où il a connu Mustapha Ben Boulaid et Messali El Hadj, entre autres. Le livre évoque également la rencontre de son auteur avec la famille Zouaoui, originaire de Ouaguenoun et de Tigzirt dans la wilaya de Tizi Ouzou. 

Cette famille est présente dans plusieurs villes de Tunisie tout comme celles des Amraoui, Chabane et Meziane venues également de Tizi Ouzou. «J’ai rencontré Zohra Zouaoui- Dridi, née en 1930, qui retient juste quelques mots en Kabyle appris de sa mère comme gma (frère), aghrum (pain), afus (la main). Elle m’a dit qu’à force de ne pas trouver avec qui la parler, nous avons perdu cette langue». Il y a, explique le même livre, beaucoup de familles parties d’Azazga, de Mekla, Makouda, Aïn El Hammam, Larbaâ Nath Irathen et Tigzirt comme les Amyoud, Hamitouche, Ahres, Chaker, Ait Larbi, Lokrani, Bouknana, Dahmane. «On suit de près tout ce qui se passe en Algérie. On fait toujours le déplacement vers les stades pour supporter les équipes de football comme la JSK et l’équipe nationale. Il y a beaucoup d’hommes de culture algérienne, d’origine kabyle, parmi les membres des familles installées en Tunisie.

 Dans le football toujours, en 1919, le premier président de l’espérance s’appelle Mohamed Zouaoui». C’est le témoignage de l’un des interlocuteurs cités dans le livre qui s’étale également sur la vie de la famille Amrouche en appuyant le récit d’extraits de Histoire de ma vie de Fadhma Ath Mansour, tout en évoquant Jean El Mouhoub Amrouche, sa sœur Taoues ainsi que certains points communs entre ce qui a été écrit par les Amrouches et les œuvres de Mouloud Mammeri, de Kateb Yacine et de Feraoun et celles de l’essayiste d’origine tunisienne Albert Memmi décédé en 2020.

 Le rôle joué par Jean El Mouhoub Amrouche en sa qualité de coordinateur entre le FLN et le gouvernement français aux négociations de Mullin et celle d’Evian est également souligné dans le même ouvrage où on peut découvrir l’histoire d’un descendant d’une famille d’exilés qui parle encore le kabyle. Il s’agit de Ammi Azzouz. Il est né en 1941.

 Il est venu en Kabylie où il s’est rendu à Aïn El Hammam pour visiter la maison de Cheikh Mohand Oulhocine et se recueillir sur la tombe de Hocine Ait Ahmed. Pour Abdelaziz Zouaoui, communément appelé Ammi Azzouz, sa rencontre avec l’auteur du livre est un sentiment de retrouvailles avec ses origines. Il parle parfaitement kabyle. Il garde toujours en mémoire ce qui lui a été raconté par son père Mohand Said Zouaoui et sa mère Keltoum Amraoui de Tizi Ouzou, sur sa famille qui est installée en Tunisie juste après la révolte d’El Mokrani. «Mon grand-père maternel El Hadj Ali Benchabane El Amraoui et ses trois frères ont pris la fuite en pleine nuit après avoir été condamnés à mort par l’administration française», a-t-il raconté dans le même ouvrage évoquant, sur un autre volet, cette générations d’Algériens qui «sont exposés à un autre mode de vie, à la tunisienne. Généralement, ils ignorent tout sur leurs aïeux…

 Ce n’est la faute à personne. Ni l’Algérie n’aurait voulu exiler ses enfants ni la Tunisie n’aurait souhaité un drame de cette grandeur, mais la colonisation a engendré des blessures qui ne cicatrisent jamais», estime-t-il. D’autre part, et pour illustrer ce travail d’histoire et de mémoire, Farida Sahoui met en exergue également, dans cette publication, le voyage du poète Si Moh Oumhand vers la Tunisie. 

La poésie de cet artiste errant relate amplement les conditions de vie pénibles des Algériens chassés par la misère et l’atrocité du colonialisme. C’est ce qu’on comprend, d’ailleurs, à travers les poèmes de Si Moh Oumhand dont certains sont traduits et intégrés dans l’un des chapitres de ce livre. Par ailleurs, rappelons que Farida Sahoui a à son actif un autre livre sur le même sujet, édité en 2017. «La présente édition est une continuité de la précédente mais, au départ, je n’avais pas prévu de faire une autre édition. 

Le premier livre, sorti en 2017, avait son propre contexte et c’était juste un hommage que je voulais rendre à de simples gens que j’ai pu rencontrer en Tunisie, notamment les Zouaoui et les Amraoui ainsi que la famille Amrouche qui gardent un héritage culturel inestimable. Mais, en découvrant plus de données liées à ce thème, fruit de rencontres, lectures et contacts, j’ai décidé d’enrichir davantage mon travail», a-t-elle confié tout en estimant que le drame de ces exilés de force n’est pas loin de celui des déportés de la Nouvelle-Calédonie. 

Cet ouvrage, ajoute-t-elle, peut inspirer d’autres travaux qui seront abordés, souhaite-t-elle, avec une approche scientifique.  

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