Les innovations financières et la modernisation du secteur financier et bancaire algérien

04/05/2022 mis à jour: 00:35
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Photo : D. R.

Les innovations financières ont favorisé l’émergence des banques numériques et des crypto monnaies à travers le monde. Ces dernières sont en train de reconfigurer les secteurs financiers et bancaires et renforcer l’inclusion financière (l’accès et l’utilisation universels d’un large éventail de services financiers à des prix raisonnables) à un rythme soutenu. 

Ainsi, deux milliards d’adultes ont pu ainsi avoir accès à un compte de transaction entre 2011 et 2021. Ce développement fulgurant de la banque numérique et des crypto monnaies n’est pas, toutefois, sans poser des problèmes en matière de politique monétaire et de supervision bancaire que les régulateurs à travers le monde essaient de prendre en charge. En Algérie, le problème de l’innovation financière se pose bien entendu avec acuité car elle est incontournable pour renforcer l’inclusion financière (qui piétine) et mettre la banque et la finance à portée des citoyens algériens. Il est vital pour le pays d’intégrer l’innovation financière dans un plan à moyen et long terme destiné à réformer de fond en comble un secteur bancaire et financier obsolète. Le présent article clarifiera tous ces points. 

La numérisation des banques traditionnelles et la création des banques numériques ont été rendues possibles grâce à une combinaison d’outils technologiques. Expliquons.  

Les outils : incluent : (1) les téléphones portables et l’internet qui connectent les particuliers et les entreprises aux informations et aux prestataires de services financiers ; (2) le stockage et le traitement de gros volumes de données numériques ; (3) l’informatique en nuage, l’apprentissage automatique, la technologie des registres distribués et les technologies biométriques ; (4) la capacité de collecter des informations et d’atteindre les utilisateurs à un coût très faible ; (5) la mise en place de plateformes numériques qui connectent des commerçants et des clients (PayPal) et/ou des acheteurs, des vendeurs et des fournisseurs de crédit et d’autres services (Amazon, Alibaba) ; et (6) la capacité d’améliorer l’évaluation des risques, ce qui facilite les activités de prêts, les investissements et les assurances. 

Quelques exemples d’innovations financières majeures. Ce sont, entre autres, le Kenya (avec le M-Pesa qui offre des services bancaires généralisés sur téléphones mobiles, dont les microcrédits, les comptes d’épargne et une assurance contre les mauvaises récoltes et autres aléas ; la Chine (avec Ali Pay et We Chat Pay qui ont généralisé le paiement électronique et éliminé le cash ; et l’Inde (avec son initiative d’identité numérique qui a donné à 1,3 milliard de personnes l’accès à une identification de confiance leur permettant d’ouvrir un compte bancaire et accéder à d’autres services). 

Les risques posés par les néo banques : concernent essentiellement la stabilité financière, en raison : (1) de l’octroi de crédits à la consommation (avec moins de garanties) ; (2) de la faiblesse de leur liquidité (détention de  moins d’actifs liquides par rapport à leurs dépôts) ; (2) de leur stratégie de croissance agressive en période d’expansion des prêts immobiliers, comme pendant la pandémie) ; et (3) du développement de la finance décentralisée, avec un recours aux cryptoactifs sans intermédiaire central ce qui suppose également un accroissement de l’endettement). Face à cela, les autorités de régulation explorent de nombreuses pistes, dont des infrastructures numériques inclusives, des normes communes pour renforcer la concurrence, une actualisation des politiques de concurrence, le renforcement de la confidentialité des données et une coordination entre les pouvoirs politiques (gouvernements, banques centrales, régulateurs, responsables de la concurrence et de la protection des données. 

Les crypto monnaies

Elles s’inscrivent également dans un trend qui imprime son empreinte sur ce siècle, avec toutefois des incertitudes sur leur avenir. 

• Les monnaies virtuelles (MV) privées. Les nouvelles technologies, soutenues par les progrès du chiffrage électronique et de l’informatique en réseau, ont favorisé un commerce mondial en ligne qui a conduit à l’émergence de monnaies virtuelles (MV) dont la plus connue est le bitcoin. Parmi les 4734 MV en vigueur, une cinquantaine ont leur valeur fixée par rapport à une monnaie d’État, le plus souvent le dollar américain. Ces MV ont été introduites à partir de 2015 pour éviter la volatilité des cours des monnaies traditionnelles, volatilité considérée comme un obstacle majeur à leur développement. 

Les MV facilitent les échanges entre pairs en contournant les centres d’échange centraux traditionnels. Les MV et leurs technologies associées (notamment les registres basés sur des blockchains) évoluent rapidement et posent des risques considérables en favorisant le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme, l’évasion fiscale et la fraude. Si à ce stade, le faible volume des MV ne semble pas poser de risques sur la conduite de la politique monétaire, il en est tout autrement de la stabilité financière qui peut en être affectée à mesure que les nouvelles technologies deviennent plus largement utilisées. Par ailleurs, les cadres réglementaires sous-tendant les MV sont en gestation car ils impliquent des interventions transnationales. 

Ajoutons à cela le fait que de nombreuses MV opèrent en dehors du système financier conventionnel, compliquant leur suivi et régulation. Le défi est de les réglementer sans pour autant étouffer l’innovation qui a guidé leur émergence.

Les monnaies numériques des banques centrales : De leurs côtés, les banques centrales sont en train de réfléchir aux voies et moyens pour épouser le trend naissant de la numérisation bancaire qui est en train de redessiner des pans entiers de l’activité économique et réduire le rôle de l’argent liquide. Une possibilité est d’émettre une monnaie numérique banque centrale (MNBC) - une forme numérique de monnaie fiduciaire largement accessible qui pourrait avoir cours légal. Si plusieurs banques centrales ont déjà étudié l’adoption des MNBC et de pilotes, beaucoup d’autres demeurent encore sceptiques face à ce trend. 

Leur opérationnalité passe en effet par la résolution de nombreuses questions qui permettent de matérialiser une devise (traçabilité des transactions, sécurité, limites de transaction, intérêts gagnés, rôle des dépôts en espèces et des dépôts bancaires commerciaux dans les paiements matière, etc.). Le sujet des cryptomonnaies est revenue sur le devant de la scène, notamment aux Etats-Unis où le gouvernement fédéral est en train de proposer un plan de réglementation des crypto monnaies, reconnaissant leur popularité et leur potentiel de déstabilisation de la finance traditionnelle. 

Qu’en est-il de l’innovation financière et des crypto monnaies en Algérie ? 

La réponse est simple. Ce sont deux secteurs où l’Algérie accumule du retard au vu du caractère obsolète du secteur bancaire et financier et surtout de l’absence des 6 piliers ci-dessus qui soutiennent les innovations financières. 

Le système financier algérien (SFA) comprend un système non bancaire (SNB) et un système bancaire (SB) dont les actifs représentent 82% et 73% du PIB, respectivement : 

(1) Pour ce qui est du SNB, il se caractérise par : (i) une petite taille avec une importante participation de l’État qui complique la gouvernance ; (ii) une intégration limitée par rapport aux marchés financiers internationaux, une contrainte majeure limitant l’ouverture économique incontournable du pays, empêchant le développement de sources additionnelles de croissance et privant le pays d’une profondeur stratégique externe nécessaire pour appuyer tout effort de diversification des exportations ; (iii) un segment assurance en expansion avant la pandémie (avec environ une trentaine d’entreprises, dont 1/3 sont des institutions publiques détenant environ 2/3 du marché). L’assurance automobile a toujours été une activité dynamique (2/3 environ du marché des assurances) et les primes couvrant les dommages représentant 1/3) ; (iv) un marché boursier minuscule qui peine à décoller (quatre sociétés cotées) ; (v) un marché des obligations d’entreprises dominé par les titres d’État ; (vi) l’absence de marchés de titrisation ; et (vii) un fonds commun de placement, avec des actifs d’environ 177 millions de DA ; 

(2) Pour le SB, il se compose de : (i) 6 banques d’Etat mais aucune ne disposant d’une position de domination ; (ii) 14 banques privées qui financent principalement les grandes entreprises privées et les opérations de commerce international ; (iii) 8 sociétés de financement qui accordent des prêts d’investissement, dont cinq font du crédit-bail et représentent moins de 1% du crédit total ; et (iv) l’absence d’un secteur de microfinance conventionnel, vu l’existence d’agences publiques qui octroient des prêts subventionnés aux microentreprises. In fine, le SB est fragmenté le long de lignes juridiques dans la mesure où les banques publiques travaillent essentiellement avec les entreprises publiques et les banques privées se limitent à accompagner leurs clients et se limitent au financement des opérations de commerce extérieur. 

Le SB public est sous-performant du fait de l’absence de concurrence, de renflouements fréquents de la part d’un état dont les finances publiques sont déséquilibrées et d’une gouvernance économique sclérosée et insuffisante au niveau des banques d’État. En outre, soulignons l’obsolescence du secteur bancaire public sur le plan technologique et l’absence de stratégie d’expansion. Quant au secteur bancaire privé, il est loin de participer, pour diverses raisons internes et externes, à la définition d’un nouveau modèle de financement moderne dont le pays a grandement besoin.  
Le SFA fait face à de nombreuses contraintes structurelles. 

Ces dernières incluent : (1) une gestion des risques médiocres de la part des autorités de supervision et des provisionnements inadéquats ; (2) un système de supervision financière manquant d’indépendance et de volonté d’agir ; (3) une gestion des liquidités sous-développée en dépit de règles de surveillance qui semblent adéquates ; (4) un système de subventions financières inefficaces et coûteuses pesant sur le système bancaire ; (5) un système de paiement numérique obsolète qui bloque toute expansion et profitabilité ; (6) un cadre de gestion de crise inadéquat ; et (7) une gouvernance de banque défaillante. 

Les crypto monnaies. La loi de finances pour 2018 interdit explicitement l’utilisation de toute crypto monnaie reflétant la prudence justifiable des autorités vu le fait que les crypto monnaies échappent à toute régulation et contrôle de l’Etat. 

Les reformes souhaitables

Un travail en profondeur en deux axes est crucial pour moderniser le SFA. 

Premier axe : se doter d’institutions budgétaires, monétaires et financières robustes : destinées à (1) renforcer la supervision bancaire (imposer des sanctions aux banques opérant en dehors des limites prudentielles) ; (2) améliorer la gestion des risques de crédit et de liquidité dans les banques ; (3) renforcer la qualité du crédit et des niveaux de provisionnement associés ; (4) améliorer la gestion de la liquidité systémique en contexte d’alternance d’excédents et de déficits en utilisant de façon intensive les instruments actuels (pensions, certificats de dépôts et billets de trésorerie) ainsi que les opérations structurelles d’open market ; (5) développer un cadre de gestion de crise ; (6) restructurer les banques publiques pour les faire fonctionner sur des critères de rentabilité ; (7) revoir la conception et le ciblage des subventions au logement et remplacer les prêts subventionnés aux PME par une allocation de crédit plus axée sur le marché ; et (8) développer un cadre réglementaire pour la microfinance privée et réformer en profondeur les mécanismes de garantie publique des programmes de crédit ; 

Second axe : numériser le SFA dans sa totalité et reconfigurer la banque et les finances : en changeant la façon de conduire les paiements, la mobilisation de l’épargne, l’octroi des emprunts et les prestations en matière de services d’investissement et espérer ainsi renforcer l’inclusion financière. La possibilité de créer des banques numériques doit être envisagée avec minutie. La mise en place des crypto monnaies devra attendre pour l’instant.

Par Abdelrahmi Bessaha, 
Expert international en macroéconomie

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