L’enclave palestinienne subit un nettoyage ethnique pire que celui de 1948 : Ghaza ravive le traumatisme de la «Nakba»

15/05/2024 mis à jour: 00:06
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Photo : D. R.

Ce 76e anniversaire de la «Nakba» survient dans un contexte qui fait résonner avec fracas les massacres commis par l’Irgoun, la Haganah et autres milices sionistes qui ont intensifié leur action en Palestine dès l’adoption du plan de partage de l’ONU en 1947. Une véritable campagne de nettoyage ethnique qui a présidé à la naissance de l’Etat hébreu, tuant 15 000 Palestiniens et arrachant quelque 800 000 autres à leur terre. La guerre qui ravage Ghaza depuis plus de sept mois maintenant fait tragiquement écho à cet événement traumatique. Près de 70% de la population de Ghaza est constituée de réfugiés de 1948 ou de descendants de réfugiés, et donc des Palestiniens qui portent dans leur chair la mémoire douloureuse de la Nakba.

Les Palestiniens commémorent ce mercredi 15 mai le 76e anniversaire de la «Nakba». Le mot «Al Nakba» est synonyme de «catastrophe» en arabe, ou bien «désastre». Il réfère à l’entreprise coloniale de déracinement du peuple palestinien par les groupes paramilitaires sionistes, laquelle entreprise a été au cœur du processus de création de l’Etat hébreu. Celui-ci a été proclamé le 14 mai 1948.

Il a été, oui, érigé sur les terres spoliées des Palestiniens et leurs corps massacrés par l’Irgoun, le Haganah, le Lehi et autres milices juives qui semaient la terreur dans les villages arabes de la Palestine historique, dont le massacre de Deir Yassin, près de Jérusalem, le 9 avril 1948, qui avait tourné au nettoyage ethnique.

Ilan Pappé, figure des «nouveaux historiens» israéliens, s’est attelé à défaire rigoureusement le récit officiel israélien qui a voulu faire croire que les Palestiniens avaient abandonné leurs terres de leur plein gré en 1948. Le titre d’un de ses ouvrages est éloquent à ce sujet : Le nettoyage ethnique de la Palestine (La Fabrique éditions, 2006).

Ce 76e anniversaire survient dans un contexte qui fait résonner avec fracas le mot «Nakba» (qui, convient-il de le signaler, avait été mis en avant par l’intellectuel syrien et un des théoriciens du nationalisme arabe, Constantin Zureiq, dans un essai intitulé Maâna Al Nakba, Le Sens de la Nakba, écrit en 1948). De fait, la guerre qui ravage Ghaza depuis plus de sept mois maintenant, et qui a fait plus de 35 000 morts, ne peut que faire tragiquement écho à cet événement traumatique.

Les Ghazaoui ont le sentiment de vivre un remake de cette profonde déchirure, avec un niveau de violence et d’horreur encore plus accru qu’en 1948. Près de 70% de la population de Ghaza est constituée de réfugiés de 1948 ou de descendants de réfugiés, et donc des Palestiniens qui portent dans leur chair la mémoire douloureuse de la Nakba. Depuis le début de la guerre, ils sont 85% de déplacés selon l’ONU. De déportation en déportation, ils ont fini par s’entasser à Rafah.

Près de 1,5 million de personnes massées dans un mouchoir de poche. Avec l’offensive israélienne sur Rafah, ils sont de nouveau forcés à quitter leur refuge. « Près de 450 000 personnes ont été déplacées de force de Rafah depuis le 6 mai», a indiqué l’UNRWA hier dans un message posté sur le réseau X. Ils sont «épuisés, affamés, et constamment apeurés» alerte l’agence onusienne.

«Plus de 70 massacres commis en 1948»

«Il y a 76 ans, le mouvement sioniste a réussi à occuper la terre de Palestine, par le biais de crimes de génocide, de déplacements forcés et de nettoyage ethnique contre notre peuple, dans ce qui est connu sous le nom de Nakba. La Nakba, qui a coïncidé avec l’action des gangs sionistes commettant plus de 70 massacres contre notre peuple, a constitué une tragédie majeure qui a conduit au martyre de plus de 15 000 Palestiniens et au déplacement d’un million d’autres sur les 1,4 million qui résidaient dans la Palestine historique en 1948, selon les données du Bureau central des statistiques.

L’occupation israélienne continue de commettre les crimes les plus odieux contre notre peuple», écrit l’agence d’information palestinienne Wafa dans un article publié hier sous le titre «Israël reproduit la Nakba, le génocide et les déplacements».

«Après le 7 octobre 2023, Israël est entré dans une phase de reproduction de la Nakba, d’une manière qui a dépassé la première Nakba de 1948 en termes de niveaux de destruction, de déplacements forcés, de meurtres et de génocide», estime le chef du Département des affaires des réfugiés au sein de l’OLP, Ahmed Abou Houli, dans une déclaration à l’agence Wafa hier.

«La Nakba, observe-t-il, est un événement continu dans le temps et dans l’espace, et affecte l’ensemble de la présence palestinienne à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine. Et ce à quoi nous assistons aujourd’hui s’inscrit dans le cadre d’un plan de déplacement forcé, faisant que la vie du Palestinien dans la bande de Ghaza et en Cisjordanie, y compris à Jérusalem, est impossible. Il le pousse à quitter sa patrie et sa terre.»

Le Département des affaires des réfugiés de l’OLP indique qu’ «environ 880 000 réfugiés vivent en Cisjordanie, dont 25% sont établis dans 19 camps officiellement reconnus par l’UNRWA, tandis qu’environ 75% de réfugiés vivent dans les villes et villages de Cisjordanie», rapporte Wafa. Dans la bande de Ghaza, «les réfugiés constituent 66% de la population totale, soit environ 1,7 million de réfugiés, et environ 620 000 d’entre eux vivent dans huit camps reconnus par l’UNRWA», ajoute la même source.

Le Bureau central palestinien des statistiques a affirmé de son côté, via un communiqué à l’occasion du 76e anniversaire de la Nakba, que «le nombre total de Palestiniens dans le monde a atteint 14,63 millions de personnes jusqu’à fin 2023», ce qui signifie que «leur nombre s’est approximativement multiplié par 10 depuis les événements de la Nakba de 1948».

Le même organisme précise que «sur les 1,4 million de Palestiniens qui résidaient dans 1300 villes et villages palestiniens en 1948, un million de citoyens ont été déplacés vers la Cisjordanie, la bande de Ghaza et les pays arabes voisins, en plus du déplacement interne de milliers de personnes sur les terres qui sont sous le contrôle de l’occupation israélienne depuis 1948». L’occupant «contrôlait 774 villes et villages palestiniens dont 531 ont été complètement détruits, tandis que le reste est soumis à l’occupation et à ses lois», nous apprend le Bureau palestinien des statistiques.

Le «Plan Daleth» ou le transfert forcé des Palestiniens

Les exactions contre les habitants de la Palestine historique vont se multiplier dès le lendemain de l’adoption par l’ONU du plan de partage de la Palestine le 29 novembre 1947. Ce plan qui obéissait à la résolution 181-11 prévoyait une solution à deux Etats, l’un arabe, l’autre juif. Le découpage des territoires était nettement plus favorable aux Israéliens, attribuant 56% de la Palestine historique à l’Etat juif et les 44% restants à l’Etat palestinien.

L’Encyclopédie interactive de la question palestinienne (palquest.org) précise que le déplacement forcé des Palestiniens s’est fait sur quatre étapes. «La première survient juste après l’adoption du plan de partage de l’ONU en 1947» assure l’encyclopédie. «On estimait que la population de l’Etat juif, approuvé par ce plan, atteindrait environ un million de personnes, dont 42% étaient des Arabes.

Les dirigeants sionistes ont donc décidé que la seule solution à leur problème de logement serait de déplacer les habitants, à majorité des citoyens arabes palestiniens. Dès lors, les opérations terroristes lancées par la Haganah et l’Irgoun se sont intensifiées en attaquant des villages et des localités arabes.» La deuxième phase «a commencé avec l’adoption par les dirigeants sionistes, le 10 mars 1948, du plan de nettoyage connu sous le nom de ‘‘Plan Daleth’’.

On est passé de l’exécution d’opérations offensives sporadiques contre la population palestinienne à de grandes opérations organisées dans le but de contrôler la plus grande quantité de terres avant la fin du mandat britannique». «La première de ces opérations a eu lieu le 1er avril 1948 et s’appelait ‘‘Opération Nahshon’’», soutient l’encyclopédie virtuelle palestinienne.

Cette action a été menée par la Haganah et des unités du Palmach, une autre milice paramilitaire. Les deux organisations ont fait une incursion «dans les plateaux ruraux des montagnes de Jérusalem», et «après une intense résistance palestinienne, ont occupé le village d’Al Qastal et pénétré le village de Deir Yassin, y commettant un massacre brutal au cours duquel plus d’une centaine d’hommes, de femmes et d’enfants ont été tués. Elles ont occupé quatre autres villages voisins en expulsant leurs habitants», relate le site palestinien.

Et de noter : «La propagande sioniste a veillé à diffuser la nouvelle du massacre de Deir Yassin dans toute la Palestine afin de créer une atmosphère de terreur parmi les Palestiniens dans le but de les pousser à fuir.»

L’Encyclopédie poursuit : «La troisième étape du processus d’évacuation ethnique de la Palestine a eu lieu le 15 mai 1948, après la déclaration de l’Etat d’Israël, l’entrée des armées arabes en Palestine et le déclenchement de la guerre israélo-arabe. Aucun des 64 villages palestiniens n’est resté dans la zone s’étendant entre Tel-Aviv et Haïfa après les opérations de nettoyage ethnique des mois de mai et juillet 1948 à l’exception de deux villages : Al Faradis et Jisr Al Zarqa. Les massacres se sont poursuivis.

Le 22 mai, les forces israéliennes ont commis un carnage dans le village de Tantoura, qui est l’un des plus grands villages côtiers et habité par environ 1500 personnes. Selon certaines estimations, 230 personnes y ont été tuées.» La quatrième étape du processus «s’est achevée entre octobre 1948 et début 1949.

Le 21 octobre 1948, les forces israéliennes ont occupé la petite ville de Bir Sabaa, d’une population de 5000 âmes, et ont expulsé ses habitants sous la menace des armes vers Al Khalil. Le 29 octobre 1948, un autre massacre a été perpétré au cours duquel 455 personnes ont été tuées dans le village d’Al Dawayma, situé entre Bir Sabaa et Al Khalil pour contraindre ses habitants à partir».

«Israël a annexé 85% de la Palestine historique»

A la fin de la guerre en 1949, «plus de 400 villages palestiniens avaient été rasés et vidés de leurs habitants (…). L’Etat émergent d’Israël contrôlait désormais environ 77% de la superficie de la Palestine mandataire, d’où environ 90% de sa population arabe d’origine a été déplacée». L’Encyclopédie de la question palestinienne fournit de précieuses indications sur le «dispatching» des populations déportées.

«Certaines estimations indiquent qu’environ 280 000 Palestiniens ont été déplacés vers la rive ouest du Jourdain, 70 000 vers la rive est du Jourdain, 190 000 vers la bande de Ghaza, 100 000 vers le Liban, 75 000 vers la Syrie, 7 000 vers l’Egypte et 4000 vers l’Irak.» «Le reste était réparti entre d’autres pays arabes, et la destination choisie était toujours le lieu le plus proche de leur région d’origine», nous apprend la même source. «Par exemple, la plupart de ceux qui ont été déplacés vers le Liban étaient originaires de Akka et de Haïfa.

Ceux qui ont migré vers la Syrie venaient de Safed, Tibériade et Baysan, tandis que la plupart des habitants des villes de Lod et Ramla se sont établis en Cisjordanie. Et la majorité des habitants des villes du sud, comme Ashdod, Al Majdal et Bir Sabaâ, ont été déplacés vers la bande de Ghaza et la ville d’Al Khalil.» 

Dominique Vidal, journaliste et historien spécialiste du Moyen-Orient, souligne que la Nakba ne s’est pas arrêtée après 1948. Dans un article publié sur le site de l’Institut de recherche et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Iremmo) à l’occasion du 75e anniversaire de la Nakba, il écrit : «Aux 900 000 Palestiniens chassés alors se sont ajoutés, au cours de la guerre de 1967, quelque 430 000 autres.

Fin 2022, l’UNRWA en recensait 5,6 millions. Par ailleurs, depuis 1948, grâce à la ‘‘loi des absents’’ (1950), Israël a pris possession, dans son propre territoire, de 97% des terres : les Palestiniens, soit 20% de la population, n’en détiennent plus que 3%. Quant à Jérusalem-Est et à la Cisjordanie, avec 700 000 colons, il en contrôle plus de la moitié de la superficie. Bref, Israël a annexé de facto plus de 85% de la Palestine historique, au lieu des 56% alloués par le plan de partage de 1947.» 

 

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