Poursuivi pour plusieurs délits par le tribunal de Dar El Beida : Boualem Sansal condamné à 5 ans de prison ferme

29/03/2025 mis à jour: 15:49
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Boualem Sansal, auteur

Contrairement au déroulement du procès, il y a une semaine, jeudi dernier, le prononcé de la décision du tribunal correctionnel de Dar El Beïda, à Alger, concernant l’écrivain Boualem Sansal a eu lieu devant une assistance très nombreuse, constituée de justiciables, d’avocats mais surtout de journalistes et de policiers en uniforme et en civil. 

Dès l’ouverture de l’audience, vers 9h30, le juge, face à une pile de dossiers, a commencé par appeler le prévenu, ramené à la barre par des policiers quelques minutes après. Bien à l’aise, il fixe le juge qui entame la lecture de sa décision. 

«Le tribunal a reconnu Boualem Sansal coupable d’avoir porté atteinte à l’unité nationale, d’outrage aux institutions de l’Etat, usé de pratiques pouvant nuire à l’économie nationale et de détenir des enregistrements vidéo et des publications dont le contenu constitue une menace à la sécurité et la stabilité nationales et, de ce fait, il l’a condamné à une peine de 5 ans de prison ferme assortie d’une amende de 500 000 DA et a décidé de la confiscation de tous les objets saisis lors de l’enquête et accepté la constitution de l’AJT (agent judiciaire du Trésor), en tant que partie civile, et la préservation de ses droits», a déclare à voix basse le juge, sans lever la tête une seule seconde, sous le regard perdu du prévenu, debout en face de lui. «Avez-vous entendu la décision ?» lui demande-t-il. «Je n’ai rien compris, monsieur le juge», répond Sansal. 

Le magistrat fait état du contenu du verdict au prévenu et l’informe qu’il peut faire appel contre cette décision, s’il la conteste. Sansal ne prononce aucun mot. Il baisse sa tête et se fraie un chemin au milieu de nombreux avocats, escorté par des policiers, pour quitter l’audience. Lors de son jugement, jeudi 20 mars, l’octogénaire naturalisé français quelques mois avant son arrestation à l’aéroport d’Alger, le 16 novembre dernier, à son retour de France, avait rejeté, dans une lettre qu’il avait adressée au juge d’instruction  près le tribunal de Dar El Beïda, les trois avocats désignés d’office par le barreau d’Alger et leur confrère français, Me Zimeray, constitué par la maison d’édition française Gallimard, en expliquant qu’il n’avait «pas besoin d’une défense» du fait qu’il était «capable de se défendre seul». Et contrairement aux affirmations de Me Zimeray, l’écrivain Boualem Sansal n’était pas en grève de la faim. 

Lors des examens effectués par l’administration pénitentiaire dès sa mise sous mandat de dépôt, les médecins du pavillon médical pénitentiaire de l’hôpital Mustapha Pacha, à Alger, où il a été transféré, avaient décelé un début de cancer de la prostate, qui a fait l’objet d’un traitement, auquel il a très bien répondu, nous avait affirmé le bâtonnier d’Alger, Me Baghdadi, dans un entretien à El Watan. 

Le prévenu faisait l’objet de plusieurs accusations, y compris celles liées au terrorisme et prévues par l’article 87 bis et ses alinéas. Durant plus de 4 mois, il n’avait été entendu que dans la forme, étant donné qu’il n’avait pas d’avocat. 

Une semaine avant que son procès ne soit programmé, le juge l’a entendu, les 13 et 17 mars, dans le fond, et décidé de correctionnaliser son dossier, en abandonnant toutes les accusations criminelles, avant de le clore et de le renvoyer devant la chambre correctionnelle près la même juridiction, qui l’a examiné, ce qui est inédit, 48 heures après (20 mars). 

Lors de cette audience, Boualem Sansal est apparu à l’audience en bonne santé et serein. Il a répondu à toutes les questions du juge, sans aucune gêne ni peur, après avoir refusé la désignation d’un avocat pour l’assister lors de l’audience. Il n’a rejeté aucun document ou déclaration qui le confondent et pour lesquels il a été poursuivi, tels que les communications et les messages téléphoniques avec des membres du mouvement séparatiste MAK, inscrit par le gouvernement algérien sur la liste des «organisations terroristes», l’ancien ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, mais aussi d’autres personnalités étrangères, trouvées sur son PC et son téléphone, qu’il portait sur lui lors de son arrestation à l’aéroport d’Alger. Il a également reconnu avoir fait des déclarations sur la position de l’Algérie à laquelle il s’oppose, comme la question palestinienne, le Sahara occidental, ou encore le Maroc qui, selon lui, avait toute la partie ouest du pays, avant que la France ne la cède à l’Algérie à son indépendance. 

«Je n’avais aucune intention de nuire au pays»

En bref, de nombreuses déclarations publiques, diffusées par des sites électroniques et des médias, notamment français, mais aussi des écrits et des enregistrements vocaux récupérés sur son téléphone et son PC, mais aussi sur les réseaux sociaux, durant l’enquête judiciaire et jugés comme étant «une offense» dirigée contre des «responsables civils et militaires» des institutions du pays. 

En réponse aux questions du juge, Sansal n’a pas cessé de dire : «Je suis écrivain journaliste. En tant qu’Algérien, j’ai le droit d’exprimer mes opinions sur des sujets publics. Il n’a jamais été question pour moi de m’attaquer aux institutions du pays ou à quiconque.» Interrogé sur sa déclaration selon laquelle les régions de l’ouest du pays et du Sahara occidental appartiennent au Maroc, Sansal a tout simplement affirmé qu’il n’a fait que reprendre les positions du Royaume. «Je n’ai fait que rappeler les propos et les positions du Maroc. Je n’avais aucune intention de nuire à l’Algérie ou à ses institutions.» 

Sansal avait tenu ses propos lors d’un entretien à un site électronique français où il fait l’éloge du Royaume, en tombant à bras raccourcis sur l’Algérie, accusée d’avoir accaparé des territoires marocains. 

Durant tout l’interrogatoire, le prévenu n’a pas cessé de présenter toutes ses déclarations comme étant l’usage de son «droit à liberté d’expression et d’opinion». «Je n’ai enfreint aucune loi. Je n’ai fait qu’émettre une opinion sur ces sujets et sans aucune arrière-pensée. J’ignorais que mes propos pouvaient porter préjudice aux institutions de l’Etat.» 

Mais le représentant du ministère public était d’un autre avis. Il a commencé son réquisitoire par rappeler le statut du prévenu. «Sansal n’est pas un simple citoyen. Il occupait des fonctions supérieures de l’Etat. Il connaît très bien la portée de ses déclarations», a-t-il plaidé, alors que Sansal l’écoutait attentivement sans sourcilier. 

Pour le procureur en chef du tribunal de Dar El Beïda, les déclarations du prévenu «ont porté atteinte à la souveraineté et la notoriété de l’Etat. Elles ont mis en cause la politique de l’Algérie vis-à-vis de l’entité sioniste, un pays ennemi, tout comme le Maroc. Il ne s’agit pas d’un simple citoyen. Il devait savoir quels préjudices ses déclarations pouvaient faire subir aux institutions de l’Etat». 

Il a rappelé tous les griefs retenus contre le prévenu avant de réclamer la peine maximale de 10 ans de prison ferme assortie d’une amende d’un million de dinars. Au procès, le Trésor public était représenté par un responsable des impôts et non par un avocat comme il est de coutume, du fait, nous a-t-on expliqué, que le prévenu comparaissait sans défense. Il n’a fait que plaider la «préservation de ses droits». 

Une demande que le tribunal a acceptée jeudi dernier, tout en réduisant la peine requise de moitié. Pour de nombreux avocats présents à l’audience, il est certain que ce procès reviendra en appel, dans un délai de deux mois, après la contestation du prévenu et du parquet, et il est certain qu’il connaîtra une autre ambiance et un autre verdict. 

Il est important de rappeler que l’arrestation de l’écrivain a suscité un tollé en France, où le président Emmanuel Macron, son ministre de l’Intérieur et une grande partie des partis de la droite et de l’extrême droite se sont ligués contre la justice algérienne, allant jusqu’à exiger la libération du prévenu. Dès le prononcé du verdict, le président Macron a été le premier à réagir en tempérant ses propos. 
Au lieu d’exiger, il a sollicité avec tact «le bon sens et l'humanité» des autorités algériennes pour que Sansal puisse «redevenir un homme libre». 

C’était en réponse à une question d’un journaliste lors d’une conférence de presse de clôture de la «réunion sur la paix et la sécurité en Ukraine», tenue jeudi dernier à Paris. «Je veux ici dire tout mon soutien à M. Sansal et à sa famille. Je souhaite vivement qu'après ce jugement, il puisse y avoir des décisions claires, je dirais humaines et humanitaires, par les plus hautes autorités algériennes, pour pouvoir lui redonner sa liberté et lui permettre à la fois de redevenir un homme libre et de se soigner, parce qu'il combat aussi la maladie», a-t-il déclaré devant un parterre de journalistes. Le président français a poursuivi en déclarant : «Je sais pouvoir compter sur, à la fois, le bon sens et l'humanité des autorités algériennes pour prendre une telle décision (...).» Salima Tlemçani

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