Par Ahmed Benzelikha
Au moment où le faux, le clinquant, la haine et l’usurpation, peuplent les discours portés par les puissances de la force et de l’argent et amplifiés par les préjugés, parti pris et fantasmes, de foules légitimées par les réseaux sociaux, la littérature peut se poser comme un discours constitué de référence, assis sur les valeurs, le savoir et le respect.
La littérature, en tant qu’objet constituée, donne à écrire, à lire et à voir, un espace d’expression structuré, mettant en avant la cohérence des idées, la relativité des thèses, le poids de l’argumentaire et la diversité des approches et l’importance de la créativité. Autant de notions essentielles à la réflexion, au débat public, à l’expression plurielle et à l’opinion personnelle.
Car si la littérature est un lieu de remise en cause, elle est d’abord une perspective fondée sur la raison, appréhendée comme une architecture fondée sur la logique et la connaissance, y compris dans ses manifestations émotionnelles, car on construit même un épanchement poétique. De même, on construit un récit, on bâti une intrigue, on pose des personnages, on organise des dialogues, on édifie une œuvre, on élève un chef-d’œuvre.
La littérature, comme la vie, est une construction, elle n’est ni des propos décousus de café du commerce, ni un chapelet d’insultes, ni une logorrhée fantasque à la manière du grand blond à la cravate rouge, amateur de Riviera. Certes, il faut de tout, dit-on, pour faire un monde, mais il faut surtout de la cohérence, de manière à ce que ce tout puisse s’articuler, sinon, c’en est fini de ce même monde et de ce qui le fonde et fonde la littérature, ces formes parfaites décrites par Platon, telles que le Bien, le Beau et la Justice.
A ce titre, la littérature avec sa portée intellectuelle, tant éthique qu’esthétique, pourrait devenir un modèle de bonnes pratiques, pour user d’un poncif, car elle contribue au développement des capacités intellectuelles, langagières et critiques, elle donne à lire une pensée structurée et porte souvent des valeurs et des principes, manifestes ou sous-jacents, qui aident à comprendre le monde et contribuent à le rendre meilleur ou, du moins, structuré.
La littérature agit en nous offrant des représentations de la réalité et des expériences humaines au travers d’un canal organisé, reconnu et signifiant, qui lui-même développe la réflexion, la pensée critique et l’autonomie, tout en permettant la socialisation autour de valeurs communes. Elle a, enfin, le mérite de se constituer, elle-même, comme objet de son propre discours, s’assujettissant à une approche critique de sa démarche, de son contenu et de ses contextes.
La littérature, en tant que mode d’expression profane reprenant le modèle sacré du texte révélé, démontre le monde, car notre rapport à celui-ci, dans une approche croyante, ne peut être que structuré, au travers de la nomination originelle (S2) et des récits rapportant les faits (S28) ou illustrant la réflexion (S18), en vue d’appréhender, par les idées et la clairvoyance, le sens de notre présence au sein de celui-ci.
La littérature est d’abord texte, et celui-ci obéit à un mode d’organisation, qui imprime à l’esprit démarche et raisonnement, pour, non seulement, comprendre mais aussi aller de l’avant.
Autant de facteurs cognitifs, mis à mal par l’émergence de poches de «nouvelles» sociétés fondées, pêle-mêle, sur les faiblesses humaines, l’accès à la consommation, le divertissement à outrance, le profit, la désagrégation des normes éthiques, l’outrecuidance, le discours creux pseudo politique, pseudo religieux et pseudo professionnel, les réseaux sociaux aux formules toutes faites et aux clowns pitoyables et les médias réducteurs et/ou manipulateurs.
La littérature, forme d’éducation avec une plus-value créative, esthétique et culturelle, pourrait constituer un point d’appui intéressant, pour la sauvegarde d’une approche humaniste du XXIe siècle, selon le triptyque : valeurs, savoir et respect, au détriment, entre autres, du conditionnement de nos enfants par les réseaux sociaux.
Un XXIe siècle qui semble n’inspirer que peu de réflexions sociales prospectives, parmi les pays du Sud, délaissant cet exercice (du moins dans les formes qui le rendraient audible pour le plus grand nombre), pourtant nécessaire, au profit des puissances qui s’érigent juges et parties pour l’avenir du monde.
Car la littérature n’est pas une panacée, elle ne se substitue ni au système éducatif, ni à l’organisation sociopolitique, ni, encore moins, aux dynamiques sociales, à la puissance publique, garante de l’émergence des élites dans un cadre libre et démocratique, et aux choix de projets de société. Toutefois, la littérature donne à voir, à lire, de manière cohérente, tout en étant plurielle et diversifiée, toutes ces problématiques et leur confrontation à la réalité.
Enfin, au-delà de ses qualités structurantes, rattachées à sa nature, développées plus haut, la littérature, par ses contenus, offre une vision d’ensemble de ce qu’est et de ce que peut être une société. Lire Dib, Djaout, Mimouni, Benhedouga, Ouettar, Djebbar et tant d’autres, révèle au lecteur des approches et des idées, utiles à la compréhension des enjeux et des défis passés et à venir.
En cet emblématique mois de février, par exemple, lire le roman de Joseph Andras De nos frères blessés, aide à appréhender les ressorts iniques de la société coloniale et la justesse de l’engagement de Fernand Yveton, qui a épousé la cause indépendantiste algérienne, jusqu’à en payer le prix le plus cher, en se faisant décapiter, aux côtés de ses frères, Mohamed Lakhneche et Mohamed Ouennouri, à l’aube d’un sombre 11 février 1957, à Serkadji, aux cris rayonnants de «Vive l’Algérie !».