Escapade dans le Fahs : Bab El Oued ou la porte du ruisseau

20/05/2023 mis à jour: 03:42
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Située hors des murs de la citadelle, sous le règne ottoman, Bab El Oued doit son nom à l’une des six célèbres portes que comptait autrefois la médina d’Alger : Bab El Oued, Bab Lahzûn, Bab J’did, Bab Sidi Ramdane, Bab Lebhar et Bab El Jazira. 

La fameuse porte en bois massif, qui a laissé son nom au petit hameau qui allait prendre forme à dix minutes de là, s’ouvrait à l’ouest des remparts de la vieille ville sur l’oued M’ghassel, le ruisseau des lavandières dont le cours dévale les pentes du djebel Bouzaréah. Trop étroite pour permettre le passage des chariots chargés de marchandises, cette dernière, après avoir été déplacée mainte fois, fut livrée aux démolisseurs en 1896. Le lycée Emir Abdelkader (ex-lycée Bugeaud), dont l’inauguration fut célébrée en 1868, a pris la place de la porte primitive qui s’y trouvait par le passé. 

Cet établissement public d’enseignement est implanté dans le voisinage du jardin de Prague (ex-Marengo) et le tombeau de Sidi Abderrahmane Athaâlibi, le saint patron de la ville d’Alger (1383-1471). L’emblématique quartier de Bab El Oued occupe une zone, considérée, selon le modèle d’organisation ottoman, comme fahs immédiat d’Alger, autrement dit, espace environnant contigu qu’on surnommait fahs Bab El Oued. Parmi les autres quartiers les plus renommés qui avaient prospéré au-delà des portes ouvertes dans les murailles de la citadelle, l’on peut citer le fahs Bab J’did, fahs Bab Lahzun ainsi que le fahs Télémly. 

Il faut cependant souligner que l’on distinguait à l’époque deux sortes de «fohos» ou territoires du beylik dans les environs d’Alger : le premier concerne l’environnement immédiat qui se situe à l’extérieur des remparts ; le second, un peu plus éloigné, englobait entre autres les fahs de Bir Triliya (Traria), Zouaoua, Bouzaréah, Béni Messous, El Qûbba et El Hamma.

Le paysage dans la partie extra-muros, côté porte Bab El Oued, était ponctué de nombreux enclos funéraires de diverses confessions, des places fortes autour desquelles on guerroyait souvent, et des mosquées ainsi que leurs zaouïas d’où émergeaient des qûbbas – d’une blancheur immaculée – de marabouts vénérés, à l’instar de Sidi El Kettani, Sidi Amar Ettensi, Sidi Salem et Setti Meriem ou Lalla Meriem en langue arabe.

Autrefois, cette zone était un réceptacle d’activités où étaient implantées des briqueteries, quelques manufactures et autres industries légères. Le produit des fours à chaux dont l’existence remonte à l’époque ottomane servait à blanchir les façades des maisons. En ce temps-là, bon nombre de gens gagnaient leur vie en exerçant le métier de badigeonneurs ambulants. 

Le quartier historique de Bab El Oued a eu pour origine un petit hameau fondé dès l’occupation en 1830, séparé de la ville d’Alger par d’immenses terrains vagues ne comprenant que de vieilles maisons en pisé qui ne résistaient jamais aux débordements de l’oued M’ghassel.
Les deux premiers noyaux urbains, 
 

La Cantera et cité Bugeaud

Ce lieu de vie se développa avec notamment l’apparition, en 1845, de deux embryons de ville, l’un appelé faubourg Bab El Oued, proche des fameuses carrières, et l’autre dénommé cité Bugeaud en lieu et place d’un antique endroit de sépultures de confession israélite. Dans cette dernière agglomération naissante, il existait une usine à vapeur pour la fabrication des huiles, deux fonderies de fer, des fabriques de chandelle, de poterie et des fours à chaux.

La fondation de la cité Bugeaud était une initiative privée menée par Lichtenstein, un négociant, entrepreneur d’origine allemande. On sait, toutefois, à l’instar des familles musulmanes que beaucoup de familles juives s’étaient réfugiées à Alger à partir de 1492, au lendemain de la reconquista ; ils étaient expulsés des Emirats d’Espagne. Les deux noyaux urbains initiaux avaient été à l’origine peuplés par des ouvriers français, italiens, maltais et surtout des espagnols qui s’étaient installés primitivement dans des maisons de planches, au pied d’une carrière surnommée en espagnol Cantera, aussi appelé La Basseta. 

L’agglomération de Bab El Oued a été formée autour de ces deux points forts qui avaient fini par se rejoindre rapidement l’un à l’autre tant la distance qui les séparait était assez courte. C’est dans cette ancienne campagne, entourant la vielle ville d’Alger, que l’épidémie du choléra avait fait son apparition en 1849 avant de disparaître quelques mois plus tard. Bab El Oued est aussi une localité marquée par l’histoire, et même si certains de ses quartiers ont beau être délabrés, celle-ci n’a rien perdu de son charme. Son centre-ville mérite vraiment le détour, ses rues drainent une foule nombreuse à longueur de journée.

On peut à toute heure de la journée aller faire son emplette dans l’un de ses nombreux vieux marchés de fruits et légumes, se balader le long de son boulevard front de mer, ou visiter ses multiples endroits les plus emblématiques. Au nombre de ses lieux touristiques figurent la place des Trois horloges considérée comme le symbole du quartier qui domine le cœur historique, le jardin de Prague ex-Marengo, le jardin Taleb Abderrahmane, la plage R’mila de même que le mausolée de Sidi Abderrahmane Athaâlibi. 

Cette zone extra muros d’Alger abritait les sublimes jardins du Dey et la salpêtrière, dar el baroud qui avaient été créés par le dey Baba Hassen qui régna à Alger entre 1791 et 1799, devenus ultérieurement hôpital Maillot (présentement CHU Dr Mohamed-Lamine Debaghine) dont les premiers bâtiments furent édifiés autour de 1820 et Centre de sélection et d’orientation de l’ANP.
 

Beaucoup de monuments historiques ont disparu

Beaucoup de monuments historiques ont malheureusement disparu sans laisser de traces. Nous évoquerons quelques-uns d’entre eux, à l’exemple de l’esplanade qui a été aménagée à l’emplacement du cimetière des Pachas, Djebbanet el bachaouet qui existait avant 1830 dans l’espace compris entre la porte en bois massif de Bab el oued et l’actuelle place El Kettani. La légende rapporte qu’elle abritait les sépultures des cinq deys qui furent tous assassinés le 23 août 1732. Là aussi, plusieurs siècles auparavant, était l’une des nécropoles de la cité d’Icosium berceau de la ville d’Alger. 

Dans ce vaste espace public trônait également jadis l’un des forts de surveillance de l’environnement qui portait le nom de Bordj J’did, le fort neuf composé de deux étages et de souterrains, édifié en 1806 au temps de Mustapha Pacha sur les fondations d’une fortification précédente érigée en 1576 par Ramdane Pacha. Ses fossés servaient de dépotoir à la ville d’où l’appellation de Bordj Ezzoubia, le fort aux immondices. 

A 300 m du fort neuf, se dressait anciennement, quasiment, sur la bande du littoral, entre les premières vagues et l’assiette de terrain où se trouve maintenant le square Nelson, le fort des 24 Heures, dont l’édification avait été entamée sous Mohamed Pacha en 1557 puis achevée, en 1568, par Ali El Euldj. Cette place forte, aux allures de château mauresque fortifié occupant naguère une position à l’arrière de la qûbba de Sidi El Kettani, avait la forme d’une étoile à quatre branches qui reçut plusieurs appellations dont celle de Bordj Bab El Oued en raison de sa situation ou encore Bordj Setti Takellite pour sa proximité jadis avec le tombeau d’une maraboute kabyle. 

Cette sainte femme invoquait les jeunes filles en quête de mariage, elle était connue aussi dans l’Algérois sous le nom de Lalla El Khadem, dont le souvenir est resté attaché à la ville de Bir el Khadem où elle avait son célèbre puits et son dôme auxiliaire. Plus loin, à 1500 m, de cette vielle citadelle se voyait sous la Régence turque le bordj Es senssella ou bordj Qalaât el foul à cause de cette espèce de légumineuse qui était cultivée dans ses alentours. Bâti sous Pacha Hassen en 1580, on l’appelait aussi fort des Anglais, en souvenir des canonnades échangées à une certaine époque avec des voiliers anglais. 

Mustapha Pacha, qui possédait la villa Esnadji au quartier Z’ghara, fit aménager jusqu’au fort sus cité une conduite d’eau.Le saint personnage Sidi El Kettani, que nous avons mentionné un peu plus haut, était originaire très probablement de Constantine où les membres de la confrérie dont il était le fondateur, entretenaient une zaouïa et un dôme qui avaient acquis en ce temps-là une certaine réputation à l’est du pays.

A l’extrémité nord de l’esplanade, qui perpétue encore aujourd’hui sa dénomination, celui-ci (Sidi El Kettani) était représenté par une coupole où affluaient les pèlerins qui lui témoignaient la vénération. Celle-ci était plantée au bout d’une petite presqu’île dont la roche avançait à l’intérieur de la mer en forme de pointe. 

A la fin de la fin période coloniale, l’enceinte de cette dernière a laissé place à trois grands bassins d’eau de mer qui servent de piscines. L’endroit maraboutique avoisinait un fortin aménagé sur le rocher auquel les autochtones attribuaient le nom de Toppanet Sidi El Kettani, doté alors de 14 bouches à feu disposés en fer à cheval.

 

 

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