Escapade dans le Fahs algérois : Souidania berceau de la tribu Boukandoura

19/07/2023 mis à jour: 19:58
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La Poste

Souidania (*) est une petite commune, nichée au centre du Sahel algérois, sur un plateau de 120 mètres d’altitude. Son territoire, autrefois propice à la culture de légumes primeurs et autres produits maraîchers, est cerné de grands ravins parcourus de trois cours d’eau, à savoir, l’oued Lahrach, l’oued Boukandoura et l’oued Laâgar littéralement le ruisseau des femmes stériles. 

Sous le règne de la période  ottomane, son espace géographique était soumis à l’autorité de la puissante tribu des Ben Khelil, qui avait son douar établi, comme nous l’avons déjà mentionné dans les articles précédents, non loin de Boufarik originellement Boufrik, dont la traduction littérale est l’endroit où se séparent les routes. Cette localité de la banlieue d’Alger doit son toponyme à Souidani Boudjemaâ, un célèbre résistant de la guerre d’Indépendance. Celui-ci séjourna un temps à Souidania, puis il la quitte définitivement en 1953. Le 16 avril 1956, il tomba au champ d’honneur sur la route de Maqtaâ Kheïra qui signifie le passage à gué de Kheïra près de Koléa. Il avait 34 ans, il se rendait en mission sur son scooter. Un monument lui fut érigé dans la commune de Koléa, non loin d’un petit village dont le nom perpétue son souvenir.

 

Rappelons que les deux villages jumeaux que sont Souidania et Rahmania avaient pris, dès leur création, les noms de deux illustres personnages issus de la monarchie française : Saint-Ferdinand pour le premier  et sa mère dont le nom est Sainte Amélie pour le second. On sait cependant que Souidania devait à l’origine prendre le nom de la tribu Boukandoura qui y séjournait autrefois. 

On ne décida à modifier sa dénomination qu’au dernier moment, à cause du décès du prince Saint Ferdinand qui est intervenu une année seulement avant l’érection du centre urbain. Le bourg fut annexé, dès sa fondation en 1843, à Douéra, dans l’arrondissement d’Alger. Hormis le centre-ville, son territoire englobait initialement quelques domaines agricoles ainsi que les quartiers du Rocher et de la Tour du palmier.
 

( Entrée du village )

 

La colonie primitive qui s’y était établie se composait en grande partie de soldats français qui avaient érigé en ces lieux un camp constitué de deux grandes baraques avec des fondations en pierres, et une toiture en paille. Les condamnés militaires qui travaillaient dans les chantiers de construction de ce centre de colonisation ainsi que celui de Rahmania, y avaient eux aussi leurs logements à part. Dans la suite, d’autres locaux servant de salle de soins, pharmacie, ateliers et hangars, furent adjoints au campement qui était entouré d’un grand jardin. 

A proximité des baraquements se trouvaient diverses dépendances et écuries couvertes en planches ou en paille pouvant abriter une soixantaine de chevaux et autres animaux. Les familles civiles qui avaient été sélectionnées pour occuper cette nouvelle agglomération étaient de diverses origines, réparties en plusieurs groupes dans les trois fermes de Boukandoura, La Consulaire et El Marabout (Sidi Bellazrag), de même que dans le village proprement dit qui reçut des ménages venus du Midi de la France, logés dans des maisons fraîchement construites. Le groupe de colons qui fut dirigé vers l’haouch Boukandoura fut installé dans une bâtisse aux allures de petit château, appelée la grande maison de plaisance, avec un toit couvert d’ardoise, une cour au centre et une petite dépendance. 

Composée de deux étages, celle-ci fut construite en 1842 dans le voisinage d’une source jaillissant autrefois au milieu de vignobles. Cette résidence jouit d’un panorama spectaculaire sur le nouveau viaduc du quartier Qantina et les verdoyantes grandes vallées. Implantés dans les faubourgs de la bourgade, les deux autres haouchs de La Consulaire et El Marabout, eux aussi accueillirent, à ce moment-là, de nombreux immigrés qui vivaient de la culture de la terre et l’élevage des animaux. Il y a plus d’un siècle, on dénombrait une kyrielle de propriétés rurales jalonnant le Sahel algérois, implantées au milieu de leurs jardins potagers ou leurs vergers d’agrumes, bordés de haies d’où s’échappaient, à longueur de saison, des senteurs exquises. Ces domaines appartenaient à des dignitaires turcs, des familles bourgeoises algériennes ou des maures arrivés d’Andalousie. 

Parmi ceux-ci, figuraient haouch Echaouch, Bouaâgueb, Echeurfa, Gorrith, Souk Ali, Gherraba, Rhilen, Sidi Aït, Boutaïba, Erroumili, Khoudja Berri, Maelma, Ben Omar, El Qalendji, Ben Khelil, El Djoudria, La Consulaire, El Marabout, ainsi que Boukandoura berceau de la ville de Souidania.
Boukandoura fut à l’origine la propriété de la tribu éponyme dont les membres avaient été obligés, comme beaucoup d’autres peuplades locales, d’émigrer vers d’autres lieux. 

La sanction qui était appliquée en ce temps-là contre ces tribus qui avaient osé brandir l’étendard de l’insurrection, était la confiscation de tous leurs biens immobiliers, afin de les détourner au profit de la colonisation. L’autre haouch de La Consulaire, dont on a déjà parlé, acquit, à une certaine époque, une grande renommée pour ses coteaux arrosés par une fontaine à haut débit, qui permettait la culture des céréales, du tabac et de la vigne. 

Au surplus, la production de tabac représentait, en ce moment-là, la ressource principale de tous les paysans et les ouvriers qui travaillaient à la construction simultanée des trois nouveaux centres urbains de Souidania, El Marabout et Rahmania. L’appellation de ce domaine changeait au gré des transactions passées devant les notaires. Avant l’indépendance, les riverains la surnommaient «ferme Raylane».
 

En empruntant, au départ du centre-ville de Souidania, une route en lacets, entrecoupée de profonds ravins sur un parcours de deux kilomètres environ, on parvient à l’haouch El Marabout, établi à mi-chemin entre Souidania et Rahmania. Ce dernier est construit sur une vaste plateforme située au bout d’un petit chemin rural, bordé de deux rangées d’amandiers. Lorsque l’administration coloniale installe dans ce domaine un groupe d’émigrés d’origine européenne, ceux-ci le baptisèrent le Marabout d’Aumale. Marabout en référence au saint homme Sidi Bellazrag, dont le petit dôme fut planté au pied d’un coteau, au beau milieu de la ferme. En revanche, le nom Aumale évoque le souvenir d’un ancien prince héritier du royaume de France. 

A une époque toute récente, ses habitants se chargeaient régulièrement de l’entretien de la petite qubba du marabout, même s’il faut reconnaître que ces traditions se perdent de nos jours de plus en plus. Juste en contrebas de la colline abritant cette ancienne exploitation agricole, jaillissait une fontaine qui servait, vers ce temps-là, d’abreuvoir à un couple de panthères, ce qui lui valut d’ailleurs, le nom de «la source des panthères». Les quotidiens de l’époque avaient souvent rapporté des évènements tragiques survenus dans cette région, à l’instar de ce qui est arrivé en février 1845 à deux jeunes gens résidant alors à Dély Ibrahim. 

Ces derniers avaient l’habitude de chasser ensemble. Un certain jour, pendant qu’ils étaient descendus au fond d’une profonde petite vallée qui sépare ce domaine de l’agglomération de Souidania, ceux-ci furent surpris par une panthère. Paniqué par cette rencontre totalement inattendue, l’un des chasseurs pointe rapidement son arme en direction de l’animal et lui brise une patte au premier coup de fusil. Une seconde décharge finit par clouer au sol ce fauve qui reçut une balle mortelle à l’œil droit. 

Quoique vétuste et délabré, ce vieux hameau, qu’ombragent des eucalyptus centenaires, conserve jusqu’à nos jours ses allures d’antan qui laissent aux visiteurs qui s’y aventurent le sentiment d’accomplir un voyage dans une contrée lointaine. Thomas Robert Bugeaud est passé par-là, celui-là même qui avait été contraint par la résistance algérienne de signer le traité de La Tafna avec l’Emir Abdelkader, en mai 1837. Général de l’armée française, puis gouverneur général de l’Algérie en décembre 1840, son époque sera marquée par les épisodes les plus barbares, notamment la tragique question des «enfumades» des grottes de la Dahra, qui avaient causé la mort de plus de sept cents personnes de la tribu des Ouled Riyah.Jadis, le domaine renfermait des champs de blé, des orangeries, des plantations de ricins, un moulin et une manufacture où l’on fabriquait de la chaux, des tuiles et de la brique. Au nombre des propriétaires qui se sont succédé à sa tête, l’on cite Galland ainsi que la famille Mares en 1882.


 

 

 

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