Escapade dans le Fahs algérois : Rahmania(*) un antique hameau romain

01/08/2023 mis à jour: 02:58
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Rahmania est aussi le nom d'une célèbre confrérie musulmane en Kabylie. 
Située à quelque 25 kilomètres au sud-ouest d’Alger, la commune de Rahmania (ex-Sainte Amélie à l’époque coloniale), cette modeste localité chevauche le territoire de la nouvelle ville de Sidi Abdellah. 

On avance que l'appellation de Rahmania aurait été choisie vu l'influence de la zaouia des Rahmania, une célèbre confrérie musulmane de Kabylie. Sous l’ère ottomane, Rahmania ainsi que la campagne environnante relevaient d’Outane Ben Khelil. 

Au moment de sa fondation en 1843, elle était considérée comme simple annexe de Douéra, rattachée administrativement à l’arrondissement d’Alger. Rahmania est juchée au sommet d’une colline surplombant l’une des plus belles vallées de toute la région. Elle est assise entre les villes de Douéra et Maelma. Son territoire était anciennement réputé pour son environnement bucolique, où l’on n’apercevait qu’aloès, cactus, figuiers, palmiers, oliviers, chèvres, nomades, fontaines et ruisseaux arrosant des champs maraîchers.

Le patelin insignifiant d’alors recevait dès sa création la dénomination de Sainte Amélie, du nom de la reine épouse du roi Louis Philippe. 

Cette appellation a longtemps perduré dans l’usage populaire, ce n’est qu’au cours des années 1970, qu'on décida d’appeler la cité par son nom actuel qui fut reconnu comme toponyme officiel. Ce dernier lui a été attribuée en souvenir de la katiba Rahmania qui menait pendant la guerre d’Algérie des opérations dans les environs de Tizi Ouzou. 

Rahmania est aussi le nom d'une célèbre confrérie musulmane en Kabylie. Cette agglomération fut bâtie comme la plupart des villes voisines par les détenus militaires, dans un petit périmètre de quelques hectares, au lieu-dit haouch Ben Omar. 

Au départ, le petit village se composait de deux rangées de maisons élevées sur le bord de deux chaussées parallèles, tracées au cordeau. On racontait dans les temps lointains que la nature était totalement vierge, les chasseurs faillirent bien des fois devenir les chassés et durent, dans les pires moments de leur vie, livrer des combats de face-à-face avec les bêtes les plus féroces qui peuplaient naguère la campagne alentour. 

 

 

Dans son édition parue le 26 décembre 1848, le journal des débats politiques et littéraires, nous livre dans cet extrait, le récit de l’un de ces évènements tragiques survenu à Rahmania : «Par une matinée du 12 décembre 1848, un jeune chasseur et son frère partirent très tôt rejoindre un site, où ils avaient l’habitude de poser des pièges à chacals, avec des engins qu’ils avaient eux-mêmes fabriqués. Arrivés à hauteur d’une source jaillissant au-delà d’un profond ravin, qu’on appelait jadis la fontaine des trembles, une panthère surgit subitement devant l’un d’eux. 

Dans un court instant d’hésitation, l’homme et le fauve échangent un regard, pendant lequel chacun jaugeait les capacités de l’autre. Guidé par son instinct de prédateur, l’animal se décide en premier, saute sur son adversaire qui, contre toute attente, rassemble tout son courage et lui livre un combat à main nu. 

La bête, voyant le second individu qui arrivait à la rescousse, se dérobe sous une épaisse végétation. Par chance, le jeune trappeur n’a eu que des égratignures. Alertés par le cri des deux hommes, les villageois affluèrent armés de leurs fusils, et se dirigèrent vers l’endroit où le blessé avait abandonné son chapeau. 

Cerné par une meute de chiens, le fauve quitte tout à coup son gîte et se fait aussitôt accueillir par une décharge de fusil. Il s’élança, malgré tout, en direction du sommet de la colline, où il tombe nez à nez avec deux autres colons. Il bondit sur l’un d’eux et réussit à lui infliger une grosse blessure, tandis que le second homme tente de l’étouffer en lui enfonçant son avant-bras dans la gueule. A cet instant même, les chiens le prennent d’assaut, avant que le reste des chasseurs ne viennent terminer ce terrible combat». 

Des familles aux origines basques occupent le bourg, dont la population sera grossie plus tard, par un groupe de colons suisses. Les premières infrastructures étaient une école à classe unique et une église qui fut à l’origine un petit fortin qui existait au bas de la colline, près de la route. La petite bourgade qui ne comptait à l’origine qu’une vingtaine de maisons construites autour d’un bassin-abreuvoir et une petite chapelle, est actuellement en train de subir de profondes transformations. La ville de Rahmania poursuit inlassablement son extension et grimpe dans les collines qui étaient jusque-là, vierges.

 

Dans les vallons avoisinants, des immeubles de logements collectifs sortent de terre à profusion, changeant littéralement son paysage d’antan. Haouch Ben Omar que nous avons mentionné un peu plus haut et dont nous ne retrouvons malheureusement aujourd’hui plus aucune trace, fut à l’origine bâti sur des ruines romaines grâce au système de réemploi des matériaux qui existaient sur place. Selon certaines sources légendaires, la cité antique de la Numidie césarienne qui s’y trouvait par le passé, se faisait appeler Gasmara. 

D’aucuns pensent que ce lieu aurait également, à des temps anciens, abrité le château et le mausolée de la princesse Mitidja, qui légua son nom à la plaine éponyme. 

De ce noyau initial, est né le petit bourg de Sainte Amélie. Des fouilles archéologiques entreprises au début de l’occupation avaient mis au jour, tout près d’une source jaillissant naguère au bord de la voie principale franchissant cette localité, une mosaïque romaine présentant des inscriptions latines, ainsi qu’une salle ornementée d’un pavage composé de carreaux. Le haouch Ben Omar tient son nom de Mustapha Ben Hadj Omar, un maure originaire d’Alger. 

Celui-ci était le fils de Khdaouedj Bourkaïb et Hadj Omar El Kobbi qui occupait sous le règne ottoman, la fonction de cheikh el bled, littéralement le maire de la ville. Le 9 septembre 1835, Ben Omar est nommé par le maréchal Clauzel bey de Miliana et de Cherchell, après avoir déjà occupé la fonction de bey du Titteri à Médéa, en remplacement de Mustapha Boumezreg. 

Celui-ci rejoint les rangs de la résistance et meurt au mois de septembre 1840 d’un coup de yatagan, lors de la bataille de Kara Mustapha. Ce fut par bail datant de 1832, que Mustapha Ben Omar donnait de son vivant, en location, le domaine du même nom, au profit d’un colon dénommé Peybère pour une période de trois ans, au loyer annuel de mille francs anciens. 

Cette partie de la banlieue d’Alger était connue pour son autre propriété rurale de l’époque ottomane qui portait le nom de haouch El Qalendji. Pour aller à cette dernière, on emprunte depuis le centre-ville la route de Douéra, puis on bifurque à droite après avoir parcouru un kilomètre de distance. Les logis de cette ferme trouvent leur place dans une plate-forme surplombant un panorama à couper le souffle. Ceux-ci sont élevés en pierres et couverts de tuiles rouges. C’est à partir de cet endroit qu’une ancienne traverse conduisait les piétons et les cavaliers à la ville de Douéra, celle-ci raccourcissait le trajet presque de moitié. 

Depuis la grande terrasse du domaine, la vue plonge avec étonnement dans un large décor dominé d’une suite de collines se profilant dans le lointain, avec leurs silhouettes flottant sur la surface miroitante du nouveau lac artificiel. Ce spectacle est complété par l’immense chaîne de l’Atlas et la sublime plaine de la Mitidja qui se dessinent à l’arrière-plan. Les bâtiments de l’hôpital de Douéra et les quelques habitations agrippées sur les coteaux apparaissent de loin comme de petits cubes blancs dévalant les pentes des collines. 

Les premiers propriétaires de ce haouch seraient vraisemblablement des Turcs, qui auraient jadis choisi cet endroit pour construire une résidence aux allures de poste d’observation. Cette dernière a été édifiée dans le voisinage d’une source, autrefois consacrée par la communauté autochtone à Lalla Zineb, une maraboute qui attirait en son temps de nombreux adeptes. 

Les locataires actuels du domaine affirment que les colons qui y avaient naguère séjourné ne manquaient jamais de faire perpétuer la coutume qui consistait à faire des offrandes saisonnières, constituées d’un sac de grains et un bélier sacrifié en signe de vénération. Les pauvres affluaient en pareil occasion pour manger les plats de couscous garnis de légumes et de viande. Mustapha Ben Omar avait emménagé dans l’haouch El Qalendji, alors qu’il était caïd d’outane Ben Khelil. C’est dans cette vieille propriété qu’aurait été hébergé le père de l’Emir Abdelkader, qui s'apprêtait à partir en pèlerinage à La Mecque avant 1830.

 

 

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