Escapade dans le Fahs algérois / Khraïcia ou le haouch de la tribu de Sidi Boukhris

11/07/2023 mis à jour: 02:58
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L’appellation de Khraïcia (*) relève du dialecte local et désigne la communauté ou l’ensemble des individus portant le nom Boukhris, en référence à un illustre saint homme dont le mausolée dominait jadis la nécropole musulmane qui se situe à un jet de pierre de la Route nationale qui va en direction de Douéra. La ville de Khraïcia est assise à une altitude variant entre 170 et 210 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée. Son territoire éloigné d’à peine 15 km d’Alger et 4 km de Douéra faisait partie sous le règne ottoman du fameux outane Ben Khelil. Créé à l’emplacement de l’ancien haouch  Ben Kadri, le centre de population initial  fut annexé dès sa fondation en 1843 à Douéra dans l’arrondissement d’Alger. Le noyau urbain originel fut construit autour d’une petite chapelle ainsi que des fortins qui servaient, à cette époque, à protéger les abords du chemin.  Plus tard, ces ouvrages fortifiés furent concédés au profit de la population européenne qui venait tout juste de s’installer dans la nouvelle agglomération. 

 

A Khraïcia et ses environs, on comptait trois grandes ferkas dont les appellations survivent jusqu’à nos jours dans celles des quartiers où elles avaient autrefois séjourné à savoir les Ben Chaâoua, les Béni Slimane et les Khraïcia. Une partie de la superficie globale des haouch ayant naguère appartenu à ces trois grandes tribus fut réquisitionnée pour la colonisation. Les Ben Chaâoua étaient installés dans l’haouch au profit duquel ils léguèrent leur nom. L’autochtone Si Mohamed Ben Abderrahmane Ben Chaâoua, en sa qualité de médecin exerçant alors à Alger, était propriétaire d’une immense parcelle à haouch Ben Chaâoua. La qûbba du saint patron Sidi Ben Chaâoua est plantée au centre d’une nécropole,  sa paroi externe est revêtue d’un joli vert et un blanc éclatant. 

Au-delà des murs d’enceinte du cimetière, existe l’ancienne zaouïa qui réunit de petits corps de bâtiments qui servaient il y a plus d’un siècle, de logements et de medersa.  Les Béni Slimane vivaient dans un douar tout proche, niché dans des collines situées sur le revers méridional du Sahel algérois. L’approvisionnement en eau destinée à la culture, aux animaux et à la consommation humaine,  était rendu facile grâce à la proximité de leur lieu de vie d’un célèbre cours d’eau. Ce ruisseau reçut, au demeurant, le nom de Sidi Slimane, le saint marabout de ladite communauté autochtone. Le quartier Sidi Slimane abrite une mosquée baptisée Masdjid Essalem ainsi qu’un vieux cimetière blotti dans un vallon bucolique. 

Le lotissement de Sidi Slimane est composé de nombreuses habitations toutes adjacentes les unes aux autres. D’autres maisons éparses, sont disséminées dans la campagne alentour. Le bourg de Khraïcia ne sera pas érigé dans le hameau de Sidi Slimane comme cela a été prévu au tout début de l’occupation, mais sera plutôt construit à 2 kilomètres plus loin au nord. L’emplacement qui fut sélectionné pour l’établissement de la colonie européenne se trouve à proximité immédiate de l’actuel quartier dont le nom perpétue le souvenir du saint personnage Sidi Boukhris. Le terme Khraïcia désigne en dialecte local la communauté ou l’ensemble des individus qui portent le nom Boukhris, en référence à un illustre saint homme dont le mausolée dominait jadis la nécropole musulmane qui se situe à un jet de pierre de la Route nationale qui va en direction de Douéra. Aménagé à flanc de coteau, ce site funéraire est protégé d’un enclos grillagé. 

Dans son espace intérieur se voient des tombes nombreuses formant de petits monticules de terre, disséminés à l’ombre d’oliviers séculaires.Voici un témoignage extrait d’un document rédigé par un voyageur émerveillé par le paysage de Khraïcia ou Crescia avant l’indépendance : «Au sortir de Crescia, la route file droite entre les vignes qui s’étalent sur les pentes. De là, de fortes belles vues s’offrent à nos regards dans tout le Sahel algérois en direction de Baba Hassen, El Achour et Bouzaréah. Près du village, un joli petit marabout à proximité d’un cimetière dissimulé dans un bois broussailleux ; sa coupole blanche émerge sur le vert des frondaisons». 

En 1838, seuls Dély Ibrahim et Boufarik ressemblaient vraiment à des villages, les autres n’avaient toujours que des allures de camps avec leurs tentes dressées à proximité de fortifications militaires. Le temps passant des baraques en bois remplaçaient les agglomérations de toile. Ce n’est que quelques années plus tard qu’on a commencé à bâtir des maisons en pierres, avec des fondations fragiles tout de même. Comme dans bon nombre de centres alors en voie de peuplement, les familles pionnières alsaciennes et lorraines qui avaient inauguré la petite bourgade de Khraïcia étaient de très pauvres gens. Celles-ci logeaient souvent très longtemps, sous des abris de fortune ou des baraquements. 

En ce moment-là, l’Algérie représentait pour elles une chance de survie. Plus de cent quatre-vingt ans après l’inauguration du centre colonial primitif, l’on peut toujours apercevoir en centre-ville, une grande quantité de maisons de style colonial. Un certain nombres d’entre celles-ci furent rasées et remplacées par des immeubles atteignant au moins trois étages. Cette localité était réputée pour son célèbre domaine qui se faisait appeler haouch El Cadi. Ce dernier ayant jadis appartenu à des personnalités richissimes algériennes ou turques, tout comme celui de Nacef Khoudja, qui fut bâti dans la ville voisine de Baba Hassen. Ces deux exploitations agricoles étaient à l’époque considérées comme des résidences de luxe implantées dans la banlieue d’Alger, mises respectivement comme leurs noms l’indiquent à la dispositiond’un juge et d’un secrétaire du Dey d’Alger.

Cachée dans un paysage pittoresque, cette ferme fut créée sur le côté droit de la route de Douéra, presque en face du cimetière musulman de Khraïcia. Une allée agrémentée de deux rangées de caroubiers centenaires conduit à ce haouch légendaire. Haouch El Cadi était la propriété de Tayeb ben Ayoudi et consorts. 

Par acte passé en 1835, devant le cadi hanafi d’Alger, ceux-ci l’avaient donné en location à un colon nommé Malboz. Le nouvel exploitant devait verser un loyer de 250 boujous, soit 450 anciens francs payables chaque année. Prétextant de n’avoir pu jouir de ce bien rural, pendant les deux années coïncidant avec celles de la reprise du djihad mené par les tribus insurgées, Malboz s’abstient de payer la location. En 1842, la cour d’Alger déclare, dans cette même affaire, que les motifs du locataire étaient totalement injustifiés. De nombreuses personnalités y ont séjourné comme le célèbre écrivain Alphonse Daudet, qui a voyagé en Algérie entre 1861 et 1862. 

Cet auteur raconte dans son ouvrage intitulé Les lettres de mon moulin son émerveillement devant les champs de blé, les massifs de chênes-lièges, les beaux jardins, les vignes, les petits orangers, les mandariniers, les pêchers, les abricotiers et les bananiers de la ferme. Il livre, par là même, une description circonstanciée de l’invasion des sauterelles qui s’est produite le lendemain de son arrivée à l’haouch El Cadi. Placée au bord d’un plateau surplombant un ravin, une énorme bâtisse menaçant ruine, possédant arcades et terrasses, domine toujours ce lieu chargé d’histoire. Dans le passé, on accédait à cette vieille demeure, où logeait le gérant du domaine, par de nombreuses portes. 

En contrebas de ce grand pavillon, à quelques mètres seulement au fond du ravin, s’érige un petit joyau de l’architecture arabesque, dont l’aspect extérieur est tout à fait similaire à un mausolée vieux de plusieurs siècles. Converti aujourd’hui en abri pour vaches, cette construction, ayant la forme d’un énorme cube blanc, est couronnée d’un fort joli dôme. Son espace intérieur est amplifié par sa partie haute formant une agréable voûte. 

D’ici peu de temps, ce beau patrimoine risque de disparaître à tout jamais, si rien n’est fait pour le préserver. Quoique situé à 500 mètres seulement de la ville de Khraïcia, ce domaine historique fait partie de l’espace administrative de Douéra. Le charmant petit ruisseau qui traverse cette ancienne grande propriété fait office de ligne de démarcation entre ces deux communes limitrophes. 

 


 

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