Escapade dans le Fahs algérois : Bir Traria ou les parfums de la ville turque de Trilye

08/06/2023 mis à jour: 19:58
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Occupant une situation pittoresque dominante au-dessus de la baie d’Alger, Bir Traria est l’un des plus anciens quartiers de la commune d’El Biar, qui fut à l’origine peuplé par des turcs. 

Ce coin de la banlieue algéroise a longtemps été réputé pour sa fraicheur, couvert en toutes saisons d’une végétation foisonnante. Où que l’on dirigeait son regard on n’y voyait à une certaine époque, que des collines verdoyantes vierges, des bois aux essences très variées, des vallons sillonnés de petits chemins romains tortueux et des ravins profonds parcourus de charmants ruisseaux. Depuis les vallées de Bir Traria, on peut apprécier à longueur d’année un panorama exceptionnel sur la Méditerranée. De superbes résidences aux lignes inspirées de l’art arabesque se nichaient autrefois dans la zone. Certaines d’entre elles ne sont déjà que de simples vestiges, d’autres existent encore aujourd’hui, à l’instar de celle de djenane el Khaznadji qui a abrité début juillet 1830, les pourparlers entre les représentants de la Régence d’Alger et les officiers de l’armée royale française.

 

Bir Traria devait sa renommée au bordj Ennadjma qui s’y implantait naguère ainsi que son puits historique qui faisait partie d’un immense réseau d’aqueducs qui amenait l’eau à la capitale.Le Fort de l’Etoile dont le nom est sans doute inspiré de sa forme heptagonale fut réalisé en 1550, par un renégat sicilien sur la crête de Bir Traria. Cet ouvrage à vocation défensive qui reçut le nom de Bordj Mohamed pacha, était armé de huit pièces de canon. 

En 1880, s’y voyaient encore des pans de murailles de cette citadelle, plantés en surplomb d’un profond ravin. Pour se venger de son maitre qui était responsable du fort de l’étoile, la légende rapporte que l’une de ses employées mit le feu à la poudrière, ce qui provoqua la destruction du bordj. En ce qui concerne l’adduction d’eau à Alger sous le règne ottoman, il faut souligner que celle-ci était assurée par quatre canaux principaux à savoir : Télémly, Aïn Ezzebboudja, Bir Traria et El Hamma. 

L’aqueduc de Bir Traria de style romain, avait été construit par Arab Ahmed Pacha en 1573, remontait l’eau depuis la vallée de bordj Mouley Hassen (fort l’empereur) près de la campagne de Frais vallons, sur une distance de 1700 mètres pour alimenter les quelques cent cinquante fontaines et puits que comptait la Casbah et son faubourg  Bab el Oued.

Le toponyme que nous employant encore aujourd’hui pour désigner ce vieux lotissement (Bir Traria) est une altération qui a été provoquée d’abord par les autochtones puis accentuée par les européens qui l’ont substitué à son nom d’origine. 

Selon un acte établi à Alger en 1648, la dénomination de ce quartier existait dès le XVI° siècle. L’acquéreur en ce lieu du bien mentionné dans le contrat de vente n’était autre qu’une femme dont le nom est Aïcha bent Sâad El Andaloussi qu’on peut traduire en langue française par Aïcha fille de Sâad l’andalou. Le document de cette transaction immobilière a été rédigé à l’époque en langue arabe sur un parchemin devant le cadi hannafi. Il nous renseigne d’une part que le nom primitif de cette partie du fahs algérois est Trilye, en référence à une ville turque située sur la côte de Marmara. 

D’autre part on peut en déduire également que ce quartier a été primitivement habité par des turcs parmi lesquels des soldats de la garnison du fort de l’étoile ou du fort l’empereur qui se trouve jusqu’à l’heure actuelle, à un jet de pierre de Bir Traria. Les vendeurs tels que mentionnés dans l’acte de transfère de ladite propriété sont : l’enseignant, maître Belkacem Al Haouki et son copropriétaire Othmane Ouda Bachi Ben Abdellah dont le père était très probablement un janissaire. En souvenir de leur pays natal ceux-ci avaient choisi de baptiser leur nouveau lieu de vie du nom de la localité dont ils étaient originaires. 

Plus tard le terme Bir qui signifie puits, est venu se greffer à Trilye pour donner le toponyme de Bir Trilia qui sera avec le temps, modifié en Bir Triria et enfin Bir Traria tel qu’il est connu à présent. Il va de soi que l’explication du « puits de la fraicheur » qu’on a si souvent entendue est totalement fantaisiste. Bir Traria est aussi renommé pour son hôpital qui porte le nom de Djillali Belkhenchir, à l’origine une ancienne infirmerie où furent déployées des batteries de mortiers lors du siège de juillet 1830. 

D’aucuns pensent que c’est depuis ce site que serait partie la bombe fatale qui a fait sauter la tour ronde du fort l’empereur ; la seconde version prétend qu’il s’agissait vraisemblablement d’un acte perpétré par les janissaires eux-mêmes. Mieux encore, des chroniqueurs de l’expédition française avaient laissé entendre que l’ordre de destruction du bordj Mouley Hassen venait du Khaznadji, le ministre des finances du dey d’Alger qui avait son palais d’été au quartier La Scala.  Bordj Mouley Hassen que nous avons déjà eu l’occasion de mentionner dans cet article, se situe quasiment à la limite nord est de la commune d’El Biar, dans un site des plus pittoresques. 

Son histoire a conservé pour nous les multiples conquêtes qu’avait subies cette forteresse, qui pour des raisons stratégiques était devenue, au fil des siècles, l’objet de toutes les convoitises.  Depuis sa position élevée, on peut découvrir un panorama à couper le souffle sur la ville d’Alger et sa baie. Ce n’est qu’en 1579 que le vénitien Hassan Veneziano, va créer ce fort. 

En réalité, l’ouvrage initial à proprement dit la tour ronde qui s’y trouvait fut érigée à une date antérieure, en 1545, par Hassan pacha successeur et fils de Kheïr Eddine Barberousse, second roi d’Alger. Ce bordj a été remanié une première fois, en 1656. Il sera réhabilité dans son intégralité sous Ibrahim Ben Ramdane en 1742, après avoir été détruit par un incendie occasionné par la foudre. Cette citadelle est d’un aspect rectangulaire mesurant 150 m x 100 m, elle avait a été conçue pour résister à un long siège et pouvait accueillir entre ses murs mille hommes. 

Mis à part les deux grandes poudrières et la citerne qu’elle abritait, cette dernière était en ce temps-là, défendue par une cinquantaine de pièces de canon ainsi que six mortiers. Il y a longtemps, un gigantesque palmier se dressait au centre de la cour de cette place forte, la légende dit que les navigateurs s’en servaient pour leurs orientations. Ses murs de 9 m de haut, avaient été élevés à l’aide d’un mélange de briques et de mortier préparé à Bab El Oued.

Le 4 juillet 1830, les janissaires, voulant se retirer en dernière minute du bordj Mouley Hassen, font vers dix heures du matin exploser Dar el baroud, la salpêtrière. L’entrepôt de la poudre en partie déjà détruit pendant le siège se trouvait au centre, dans une tour ronde fort élevée, toute garnie de canons. La déflagration occasionna un effondrement partiel des murs de la forteresse, qui continuait à essuyer un déluge de fer depuis quatre heures du matin. 

Longtemps, l’atmosphère demeura obscurcie par un nuage de flocons de laine, provenant des ballots avec lesquels les Turcs avaient matelassé les nombreuses brèches ouvertes dans les murailles. La commotion fut si vive que tous les consulats et toutes les villas alentours eurent leurs vitres brisées à d’énormes distances. Des lambeaux de chair humaine avaient été projetés jusque sur les terrasses et partout dans les rues. De nombreuses maisons rurales qui se disséminaient dans la campagne environnante furent également démolies lors des combats.

 

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