77e anniversaire des massacres du 8 Mai 1945 : Le conflit mémoriel et la tragédie algérienne

09/05/2022 mis à jour: 21:11
877
Photo : D. R.

«Le croiseur Duguay-Trouin, le contre-torpilleur Le Triomphant sur Cap Aokas et ses environs, en plus de l’aviation qui  bombarda une cinquantaine de mechtas et villages.» «A Kherata, Amoucha, Aïn Kébira, El Ouarcia, la folie meurtrière se déchaîne contre la population civile.» «Sept semaines de répression féroce dans le Nord constantinois sous le commandement du général Duval sur instruction du général de Gaulle où du sang, des larmes ont coulé et des morts effroyables jetés vivants dans les gorges de Kherata. Avec Guelma et Sétif, il y a eu environ 45 000 martyrs.»

Je voudrais remercier les organisateurs de ce colloque pour l’invitation qui m’a été adressée pour participer à ce débat mémorial, dont le thème est porté sur l’une des page les plus sanglantes de l’histoire de colonialisme français, en l’occurrence la manifestation pacifique du 8 Mai 1945 transformée en génocide affectant plus de 45 000 victimes, en souhaitant que cette contribution puisse enrichir le débat et les réflexions proposées par les initiateurs de ce colloque .

En ce 77e anniversaire du 8 Mai 1945, notre monde d’aujourd’hui, qui a été frappé par la Covid-19, se souvient des grandes épidémies ramenées dans les bagages des colons mais surtout des corps expéditionnaires qui ont infecté nos peuples par la peste, le typhus, la variole et toutes sortes de pandémies.

Chacun doit méditer sur les souffrances qu’ont connues les peuples en lutte pour leur indépendance. S’il est vrai de retenir la maxime du général Giap, victorieux de Dien Bien Phu ou le peuple vietnamien, ce vaillant peuple résistant, a montré la force des peuples opprimés, il semble encore que le colonialisme n’a pas appris les leçons de l’histoire.

On se rappelle que le Président Macron, encore candidat en 2017, avait affirmé, lors de sa campagne présidentielle, qu’il était temps de revisiter notre histoire commune et de défricher les sentiers des lendemains où les peuples algérien et français retrouveront cette communion de vivre ensemble en reconnaissant les affres de la guerre coloniale sur les peuples opprimés.

Nous sommes à la veille du 77e anniversaire des massacres du 8 Mai 1945, peut-on dire que les propos du Président Macron, élu il y a plus de deux années et réélu aujourd’hui pour un deuxième mandat, tiennent bien la route à un moment où l’extrême droite et même la droite du temps de Douste Blazy, qui avait introduit sa proposition de loi glorifiant le colonialisme, reviennent en force.

C’est la nouvelle génération des hommes politiques français qui peut décomplexer cette blessure de l’histoire dans toute la grandeur de la nation de la Révolution de 1789. Les peuples attendent qu’il soit reconnu le passé meurtrier de la colonisation sur les peuples colonisés et ouvrir les portes de l’espérance dans une coopération multiforme, au seul intérêt des peuples des deux rives de la Méditerranée.

Le président Tebboune depuis son élection à la magistrature suprême n’a jamais manqué de le rappeler à chaque occasion à ces hôtes français pour une communauté de destin et de prospérité partagée pour construire dans une région apaisée dans la reconnaissance de notre histoire commune.

Nous venons de vivre ce mois de Ramadhan et de l’Aïd El Fitr, le 8 Mai 1945 reste dans la mémoire collective une date marquante, en France comme en Algérie. Aujourd’hui, pour les deux peuples, c’est un moment de recueillement pour que personne n’oublie. La France est interpellée pour sauver l’honneur de sa culture des droits de l’homme. La France doit reconnaître les crimes de guerre pour laver sa conscience devant l’histoire.

Ce sont là les principes universels de la Déclaration des droits de l’homme et de la dignité des peuples à vivre libres et sans oppression de quelque nature, que ce soit d’Algérie, de Tunisie au Maroc, de Madagascar au Vietnam, aux pays d’Afrique noire, l’armée coloniale a massacré, torturé, des milliers de femmes, d’hommes et d’enfants, dont le seul tort était la revendication des libertés fondamentales et du droit à l’autodétermination tel qu’inscrit dans la Charte des Nations unies.

On n’efface pas l’histoire, on ne peut pas la falsifier. Les milliers de personnes mortes pour les idéaux de paix et de liberté continueront à hanter la mémoire de la condition humaine, comme ce fut le cas pour le fascisme qui a terrorisé et torturé l’âme du peuple français et sa résistance contre le nazisme. Demander la reconnaissance symbolique à la France officielle des faits et des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata n’est qu’un acte naturel de civilité à une nation qui a toujours inscrit dans ses Constitutions républicaines les droits de l’homme en tant que constante de sa culture démocratique.

77 ans après, est-il venu le temps dans l’esprit de la réconciliation et du droit de dire la vérité mais aussi dans celui de la repentance des crimes coloniaux de se pencher sereinement sur cette date, ô combien cruelle pour les peuples algérien et français et pour l’humanité en général ?

Pour une juste reconnaissance devant l’histoire et les hommes des responsabilités, de ce massacre perpétré au moment même d’une victoire contre le nazisme et le fascisme censée être celle de la liberté contre toute forme de répression et d’atteinte aux droits de l’homme.

L’avenir est, à cet égard, prometteur et porteur d’espérance lorsque sur les deux rives de la Méditerranée, la volonté politique est portée par les dirigeants des deux pays pénétrés du sens profond des idéaux humanistes et de la grandeur de l’histoire des deux peuples.

Un siècle de sang, de larmes et de misère

Les jeunes générations ont le droit d’espérer à vivre en communion pour faire avancer l’humanité à plus de progrès et de bien-être et ouvrir davantage les horizons des espérances et de la paix.

Le temps est propice, en ce nouveau millénaire, pour enterrer les affres de l’oppression des peuples. La France, qui a connu durant la Seconde Guerre mondiale les atteintes à la condition humaine, ne doit pas s’enfermer dans le mutisme qui a caractérisé le siècle passé, à nier le massacre colonial sur les peuples. La conscience universelle l’interpelle pour se laver de toute entreprise qui a terni la mémoire du peuple français durant la période coloniale, par la juste reconnaissance aux peuples brimés de ce droit symbolique.

Typhus, choléra et peste ont ravagé les humains

La misère du peuple était poignante. Les droits les plus élémentaires de l’homme étaient bafoués. De cinq quintaux de céréales en moyenne par an par habitant en 1871, la famille algérienne n’en recevait que deux quintaux.

Le fellah qui, à Tizi Ouzou par exemple, disposait pour les mêmes périodes de 36 ares, n’en possédait que 24 à la veille de mai 1945. Quinze Algériens sur cent sont des citadins et habitent les bidonvilles.

Les horreurs de la conquête sont encore vivaces dans la mémoire collective lorsque nos grands-mères nous racontent les épidémies importées par les soldats français dans nos villes et campagnes.

«Ce fut le siècle du sang et des larmes et c’est nous, indigènes, qui avons pleuré, qui avons saigné», écrit Ferhat Abbas. Les habitants ruraux, plus de 85% de la population, sont écrasés, dépossédés, bétail et grains confisqués. Le paysan est payé à 1,50 franc pour 15 heures de travail par jour, alors que le prix du kilo de pain au marché noir, rapportait Albert Camus, variait à l’époque entre 90 et 240 francs. Plus de 55 000 cas de typhus dans la population musulmane entre 1939 et 1945, sans compter d’autres épidémies.

Les enfumades et les têtes des bédouins pour boucher les conduites et le code de l’indigénat, l’autre apartheid

Le code de l’indigénat de 1881 continue de peser par ses lois d’exception. Oppression et mépris se conjuguent au présent. Bien avant cette date qui vient codifier la violence et la discrimination , la barbarie coloniale marqua ses premiers signes sanguinaires lorsque à l’aube du 7 avril 1932, la tribu des Ouffas se fait massacrer jusqu’à la décapitation des têtes sur ordre du duc de Rovigo, alors général, en formulant : «Des têtes... apportez des têtes, bouchez les conduites d’eau crevées avec la tête du premier bédouin que vous rencontrez.»

Un siècle exact bien avant le 8 mai 1945 entre 18 et 20 juin 1845, Bugeaud, l’autre sanguinaire en appliquant sa razzia, brûla vies et villages, et réduisit la population à la famine, il s’agit de la tribu des Ouled Riah en majorité et autres entités. Il donna des instructions à ses hommes comme Cavaignac, Saint-Arnaud, Canrobert, Pélissier  : et exprimant de sa part : «Enfumez-les comme des renards !» Quant à Pélissier, il répondait à qui voulait l’entendre, lui qui revenait de son «enfumade» de la grotte du Dahra, lieu du génocide où il y a eu plus d’un millier de morts, hommes et enfants :

«La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables.» Voilà des aphorismes et des raisonnements de l’inhumain, qui mènent des institutions républicaines d’aujourd’hui à glorifier et créditer les (bienfaits) du colonialisme, tous ceux qui adopteront cette logique ne peuvent être que l’émanation de cette doctrine et concept du trio, duc de Rovigo, Bugeaud et Pélissier, de crainte que la République récente des libertés et des droits de l’homme s’affecte... les massacres cités jalonnaient le fondement de la colonisation française et la conquête du pillage et l’écoulement du sang innocent.

Charte de San Francisco et décolonisation

Nous allons voir comment de Gaulle, depuis la conférence de Brazzaville, va assumer les lourdes responsabilités dans les répressions coloniales survenues entre janvier 1944 et octobre 1945.

Avant cette la tenue de cette conférence ,le 12 décembre 1943, dans un discours prononcé place de la Brèche, à Constantine, de Gaulle s’éloigne des idées développées par Franklin D. Roosevelt, qui n’a pas caché ses intentions de libérer, après la guerre, les peuples encore soumis au joug colonial.

De Gaulle tient le langage de la force et refuse toute discussion sur la décolonisation. Il annonce quelques réformes qui n’améliorent en rien les conditions de vie des Algériens. Cela ressemble, à quelques exceptions près, au projet Blum et Violette de 1936 du Front populaire

L’Opération Torche et le débarquement des Alliés à partir d’Alger

Les revendications formulées par le Manifeste et son additif par Ferhat Abbas sont l’autonomie politique qui doit être substituée au vieux système colonial, brutal et inhumain.

A cet égard, des contacts secrets entre hommes politiques algériens et américains, notamment entre Robert Murphy en qualité de consul général des Etats-Unis et représentant personnel du président Roosevel, ce dernier avait préparé l’opération Torche (débarquement allié le 8 novembre 1942) eurent lieu vers le 20 décembre 1942 avec Ferhat Abbas et d’autres élus musulmans et ont laissé croire à la formation d’un gouvernement provisoire algérien.

L’administration française sera officiellement saisie par un message adressé par le manifeste deux jours après. Devant l’indifférence des responsables français, Le Manifeste remis le 31 mars 1943 une autre correspondance par une délégation d’élus au gouverneur général français, Marcel Peyrouton, mais aussi aux représentants des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’ex-URSS, mais également au général de Gaulle à Londres et au gouvernement égyptien qui a été considéré par les uns comme étant responsable des émeutes, alors qu’il a eu l’assentiment d’Augustin Berque, directeur des affaires musulmanes, et de Peyrouton.

L’additif du Manifeste adopté le 26 mai 1943

L’additif au Manifeste fut rédigé et adopté le 26 mai 1943 par 21 délégués financiers arabes et comportait deux titres, à savoir : «L’Algérie sera érigée en État algérien doté d’une Constitution propre qui sera élaborée par une Assemblée nationale élue au suffrage universel par tous les habitants de l’Algérie» et le second titre «comporte les réformes politiques et économiques et sociales dans le domaine de la paysannerie, de la main-d’œuvre, de l’instruction et des infrastructures des campagnes, l’accès des musulmans à toutes les fonctions, y compris les fonctions d’autorité dans les mêmes conditions de recrutement, d’avancement, de traitement et de retraite que les fonctionnaires français.»

Enfin, toutes les libertés fondamentales telles que liberté de presse, de confession, etc. Toutes ces revendications n’ont pas été prises en compte par les autorités françaises.

Les obstacles à l’éducation et à la politique scolaire où on ne compte que 100 bacheliers musulmans par an. Durant le printemps de 1945, 60 000 élèves fréquentaient 233 medersas de l’Association des Oulémas pour faire face à l’analphabétisme. Ces méthodes ont participé, entre autres, à élever le sens de conscience politique et littéraire chez les algériens.

Avec le débarquement des alliés le 8 novembre 1942 et la défaite de la France en 1940, les Algériens se rappelant la déclaration du président Wilson sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes vont passer à une étape de la lutte anticoloniale, d’autant que la colonisation n’était que synonyme de massacres et de violence.

Lorsque les autorités ont refusé dans le fond et la forme les revendications des délégués financiers, ces derniers ont boycotté les réunions et refusèrent d’y siéger. Ainsi commencèrent les prémices d’un soulèvement populaire. A Skikda, le 25 juillet 1943, les tirailleurs sénégalais avaient exécuté, sur ordre du général Catroux, plus de trente personnes parmi la population musulmane.

Les amis du Manifeste et l’unité du combat nationaliste

La délégation «indigène» fut dissoute le 23 septembre 1943 et le général Catroux arrêta Ferhat Abbas et Sayah Abdelkader qui furent envoyés en résidence surveillée dans le sud oranais, le premier à Tabelbata et le second à Beni Abbès.

Ils seront libérés le 2 décembre 1943, suite à des agitations populaires à Sétif, Constantine et Alger. Le 4 avril 1944, Ferhat Abbas dépose à la préfecture de Constantine les statuts du mouvement des AML.

Tous les nationalistes adhérèrent à ce projet, y compris Messali El Hadj qui se trouvait en résidence surveillée à Boghar et à Ksar Chellala où Ferhat Abbas lui rendit visite.

Oulémas, PPA et élus étaient d’accord pour le programme et en l’espace de quelques mois, plus de 500 000 adhérents rejoignent les rangs du nouveau mouvement. Quant aux communistes, ils préférèrent créer un autre mouvement : Les Amis de la Démocratie et la liberté ADL.

Placé sous la présidence d’honneur de Messali, le congrès des AML se tenait du 2 au 4 mars 1945 à Alger. Dans le rapport Tubert, chargé d’enquêter sur les massacres du 8 Mai 1945, les AML est un mouvement redoutable.

A la date du 25 avril 1945, les AML comptaient 171 sections réparties à travers l’ensemble du territoire, selon les archives d’Aix-en-Provence et cité par Boucif Mekhaled dans son ouvrage Chronique d’un massacre, 62 sections dans l’Algérois, 84 sections dans le Constantinois, 15 dans l’Oranie et 10 dans le Sud.

La région de Guelma comptait à elle seule 13 sections : El Hssania (Clauzel), Belkhir (Mellisimo), Héliopolis, Bouatti Mohamed (Gallieni), Bensmih (Lapaine), Ouled Harrid, Ouled Dahane, Kef Rih, El Fedjedj (Kellermann). Guelaât Bousaba, Taya ,El Sélib (voir archives de la wilaya de Constantine sur les AML). La majorité des militants AML appartenait au PPA.

Dans ce contexte, naissait, par un pacte signé le 22 mars 1945, la Ligue des Etats arabes lors du congrès d’Héliopolis, en Égypte.

La conférence de San Francisco, tenue du 25 avril au 25 juin 1945, eut un grand retentissement en Algérie. «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, chaque peuple est libre de disposer de lui-même.»

Le 25 avril 1945, Messali fut transféré de ksar Chellala vers Goléa à la suite des manifestations pour sa libération. Depuis le débarquement des Alliés, le trafic des armes était intense.

Le drapeau au croissant et à l’étoile de la liberté

A Guelma, le 19 avril, les jeunes manifestent contre le service militaire et scandent des slogans avec des chants patriotiques «Fidaou El Djazaïrrouhiwa mali !», etc.

C’était aux cris de «Vive l’Algérie !», «Vive l’Algérie indépendante !», «Libérez les détenus politiques !», «A bas le colonialisme !» et «Libérez Messali Hadj !» le 23 avril 1945, que la manifestation avait commencé. Les militants ont reçu l’ordre de ne pas répondre aux provocations. A Alger, la répression fut sanglante. La police a tiré sur les manifestants. C’est au cours de cette manifestation que le drapeau algérien, tel qu’il existe aujourd’hui, fut brandi par Mohamed Belhafel. Ce fut la même chose à Oran dans le quartier d’El Hamri ou encore à Béjaïa.

A Sétif, le 1er mai tombaitun mardi qui est jour de marché hebdomadaire et à Guelma, il n’y a pas eu d’incidents majeurs. Partout, à Tébessa, Annaba, Batna, Constantine, Biskra, Khenchela, Mostaganem, Tlemcen, Sidi Bel-Abbès, Relizane, Blida, Sour El- Ghozlane, Saïda, Boussaâda, Ténès, Chlef, Bouira, Tizi Ouzou, partout la volonté d’indépendance était clairement exprimée ce 1er mai 1945. Le 6 mai 1945, Ferhat Abbas se réunissait avec Bachir Ibrahimi, Mohamed Kheireddine et Tawfik El Madani dans le local de Abbas Torki à Alger. Une lettre de protestation fut rédigée et portée au gouvernement général par Ferhat Abbas et le Dr Saâdane.

Au commencement, c’était une façon à nous musulmans de fêter la victoire sur le fascisme. Le peuple algérien devait défiler à travers le territoire algérien en portant les drapeaux des Alliés et le nôtre.

A Sétif, tout était prêt selon les consignes reçues. Un drapeau fut confectionné par un certain Aïssa Doumi, tailleur de son état. Ce drapeau se trouve au musée El Djihad de Sétif. Quinze mille manifestants étaient venus de la région de Sétif avec pancartes et slogans. Le drapeau fut porté et brandi par le jeune scout Saâl Bouzid. A la hauteur du Café de France, les commissaires Olivieri et Valérie interviennent ; la police tira sur le porteur du drapeau, qui fut touché mortellement par la rafale.

La foule était affolée par la provocation policière. L’armée, sous les ordres du commandant Bobillon, ainsi que les dix-huit gendarmes transportés dans un bus ouvrirent le feu sur les manifestants.

Le préfet de Constantine, Lestrade Carbonnel, et le général Duval, commandant de la division territoriale, avaient donné l’ordre de réprimer par la force toute tentative d’insurrection. Le gouverneur général, Yves Chataigneau, rejoint le 10 mai Sétif et intervint dans le même sens.

Chronologie des massacres du 8 Mai 1945

La répression fut barbare, sauvage et inhumaine. C’était la chasse ouverte à l’homme. A Guelma, qui comptait 20 000 habitants, dont 4500 Européens, ce 8 mai 1945, il y avait 4292 militants des AML, selon les listes trouvées lors des perquisitions dans les locaux du mouvement (voir archives de la wilaya de Constantine). Le 7 mai, les militants du PPA et des AML avaient préparé les pancartes et les drapeaux pour la manifestation. Abda Smaïn et Ouarisi Abdelmadjid, dit Si Mabrouk, furent convoqués par l’administration sous-préfectorale.

L’information sur l’armistice n’a été donnée que le 8 mai dans l’après-midi. C’est dans les Kermate (figuiers), à la hauteur de la ville, que le cortège devait prendre le départ. Près de 10 000 manifestants étaient rassemblés avec le drapeau algérien et ceux des alliés. Au milieu, Abda Ali, qui brandissait le drapeau, dirigeait la foule et scandait les mêmes slogans qu’à Sétif.

Le cortège fut arrêté dans la rue Victor-Vernes, actuellement rue du 8 Mai 1945, par les autorités et les services de sécurité. Les gendarmes, policiers et à leur tête le sous-préfet Achiary tirèrent sur les manifestants, Boumaza fut le premier tué sur le coup, atteint d’une balle.

Ce fut ensuite la tuerie générale. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Adrien Tixier, minimisa le massacre, une milice comprenant des colons fut créée sous la direction du criminel Garrivet et ses acolytes qui décidaient de la vie ou de la mort des milliers de citoyens musulmans.

C’était celle-ci qui était à l’origine du drame de Guelma, tout Arabe rencontré dans la rue fut tué. La liste des disparus était longue. Le 18 avril 1946, une liste de 142 disparus fut publiée dans le journal Liberté et mettant en cause le sous-préfet et le maire socialiste de Guelma, Garrivet, ainsi que le préfet.

Aïn Kebira, Bougaâ, Guelma, Sétif et Saïda se souviennent

A l’ouest de Souk El Ténine, du côté de la mer, les croiseurs Duguay-Trouin et Triomphant exécutaient des tirs sur les endroits où les populations étaient en insurrection à Kherrata, Aïn El Kebira, Bougaâ. Le mardi 8 mai, la population avait assisté au discours de l’administrateur Rousseau de la commune mixte de Takitount  venu de AïnKebira (Périgotville) où il était en poste.

Au retour, près de Aïn Magramane, Rousseau fut blessé mortellement par un jeune de la commune d’Amoucha, après que les gens eurent appris la répression féroce sur la population musulmane de Sétif.

Le crieur public, Rambli Mennadi, avait informé les habitants de Kherrata et de ses environs du soulèvement contre les «roumis» qui ont sauvagement tué les musulmans à Sétif. Le djihad est déclaré. Plus de 10 000 manifestants étaient présents dès l’aube.

Au château Dussaix, les 500 Européens armés jusqu’aux dents tiraient à bout portant sur la foule.

A la sortie des gorges de Chabet El-Akhra, les chefs de groupe, Akkal Abdellah, et Haï Amor barraient la route à l’endroit dit Ansar Azazga, alors que d’autres groupes avaient pris d’assaut la gendarmerie et le château d’où partaient les tirs des colons.

Les balles assassines du colonialisme

L’administrateur local, Rambaud, avait fait du château son poste de commandement. Vers 11h, les autos blindées venant de Sétif ouvrirent le feu sur les milliers d’insurgés musulmans. Des centaines de victimes tombaient sous les balles assassines.

En plus des automitrailleuses, des croiseurs de guerre, les avions, 512 chasseurs bombardiers et 12 bombardiers moyens entrèrent en action et bombardaient tous les environs de Kherrata.

L’artillerie lança des obus 105 sur le douar voisin des Béni Merai détruisant toutes les maisons. Le détachement militaire que commandait le lieutenant Bergeret continua de tuer tout Arabe dans la ville de Kherrata.

A El Eulma (Saint-Arnaud), Aïn Arnat, Aïn Taghrout, Bordj Bou Arréridj, Ouled El- Marsa, Mezloug, El Ouaracia, Fedj Mzala, toute la population était en ébullition à Aïn El Kebira (Périgotville), chef-lieu de la commune mixte de Takitount, au nord de Sétif, qui comptait 1424 musulmans et 115 Européens, aux Amoucha, à Béni Aziz (Arbaoun-Chevreuil), Aïn Abessa, Souk El Ténine, Mansouriah, les gens déclaraient le djihad. En fait, c’était une insurrection généralisée contre le colonialisme après ce crime contre l’humanité dans les Babors, Guelma et Kherrata.

Le 23 mai 1946, Ferhat Abbas déclarait à Saïda 20 000 morts, le journal El Djamhouria Moussawat du 27 août 1948 parle de 30  000 victimes.

Le journal El Manar (Le Phare) du 9 mai 1952 cite le chiffre de 40 000 alors que son directeur, Mahmoud Bouzouzou, avance le chiffre de 45 000 victimes à la une du journal du 4 mai 1951.

Ce chiffre sera retenu par le Conseil américain d’Alger, chiffre appuyé par un travail d’investigation sérieux.

Les Oulémas parlent de 80 000 victimes. Mais ces statistiques semblent minimisées si l’on tient compte du nombre d’habitants des mechtas, tribus et douars qui furent bombardés sans qu’aucune statistique ne puisse être vérifiée.

Ce crime de guerre a prouvé la décision des autorités coloniales d’exterminer toute une population dont le seul tort était d’avoir manifesté pacifiquement pour sa liberté, son indépendance et la décolonisation de sa terre spoliée tel que stipulé par la charte de San Francisco.

Même si le rapport du général Tubert insiste sur la répression féroce, à ce jour aucun bilan n’a été arrêté d’une manière appropriée, car pouvant dépasser même les 100 000 victimes.

Rencontre mémorielle d’une commune histoire

Le 8 Mai reste dans la mémoire collective une date marquante, en France comme en Algérie, mais avec des significations opposées. «En France, il évoque la libération achevée, en Algérie, la revendication d’une libération à faire, revendication étouffée dans le sang», dira Yves Benot dans son livre Massacres coloniaux.

Toute l’Algérie manifesta pour son indépendance et l’effroyable répression s’abattit sur la population civile exécutée par la machine de guerre coloniale.

L’opinion française et internationale a été choquée par la sauvagerie et la brutalité des actes répressifs. Un crime reste un crime, et ce, quel que soit le chiffre des meurtres, des massacres ou des injustices. Mais en Algérie coloniale, tortures, massacres et racisme étaient monnaie courante. Le droit à l’insurrection contre l’oppression devient, comme dira La Fayette en 1789, «le droit le plus sacré des devoirs».

La revendication nationale est une revendication de dignité.

Ce combat traduit une exigence morale fondamentale face à l’humiliation permanente, les vexations quotidiennes et l’épuration ethnique de type colonial, d’autant que la répression a été disproportionnée et atroce.

En couvrant les massacres et les tueries du Constantinois et d’ailleurs dans les colonies d’Afrique et d’Indochine, de Gaulle a donné des habitudes, tracé une voie que les gouvernements suivants emprunteront à leur tour.

«Entre le de Gaulle de 1944/45 et celui de 1960-1962, il n’y a pourtant ni contradiction ni, en dépit de l’apparence, évolution», affirme encore Yves Benot dans Massacres coloniaux. 85 000 victimes en Algérie, 100  000 à Madagascar pour la même période : quelle horreur, quelle barbarie pour une nation des lumières, celle de la révolution de 1789, au détriment des peuples sous domination coloniale française !

Dire la vérité aux jeunes générations

La France est interpellée pour sauver l’honneur de sa culture des droits de l’Homme de reconnaître les crimes de guerre pour laver sa conscience devant l’Histoire. Ce sont là les principes universels de la Déclaration des droits de l’homme et de la dignité des peuples à vivre libres et sans oppression de quelque nature que ce soit.

Les générations ascendantes des deux rives de la Méditerranée doivent connaître la vérité, la France doit se réconcilier avec elle-même en reconnaissant ses crimes contre l’humanité comme seule issue qui permettra l’ouverture des nouvelles horizons pour un avenir prometteur et fructueux des peuples et l’intérêt des générations futures .

Ouvrir les horizons de coopération mutuellement bénéfique

La fondation du 8 Mai 1945 qu’avait présidée feu Si Bachir Boumaza, Allah Yarhamou, de son vivant : «Demander la reconnaissance symbolique à la France officielle des faits et des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata n’est qu’une doléance de civilité à une nation qui a toujours inscrit dans ses Constitutions républicaines les droits de l’Homme en tant que constante de sa culture démocratique. Comme pour le génocide arménien et kurde, l’holocauste juif, la répression italienne contre le peuple libyen, il est temps que l’histoire coloniale soit revisitée pour témoigner en tant que nations civilisées des crimes contre l’humanité. Tel sera l’humanisme des lumières ».

L’avenir est, à cet égard, prometteur et porteur d’espérance lorsque sur les deux rives de la Méditerranée, la volonté politique est portée par les dirigeants des deux pays pénétrés du sens profond des idéaux humanistes et de la grandeur de l’histoire des deux peuples.

Le temps nous le dira et il faut croire à la volonté des dirigeants des deux peuples pour concrétiser ce vœu d’amitié et de respect mutuel dans ce monde en perpétuel mouvement.

C’est cette refondation dans le rapprochement des deux peuples qui vivent aujourd’hui une géopolitique très complexe, pour méditer à des lendemains meilleurs qui sera l’œuvre attendue par les deux présidents, Abdelmadjid  Tebboune surtout qu’ Emmanuel Macron vient d’être réélu pour la seconde fois et qui lui a demandé non seulement de reconnaître les souffrances vécues par le peuple algérien durant les 132 ans de colonisation afin que les rapports entre les deux pays soient plus apaisés des deux rives de la Méditerranée, mais rétablir la vérité des faits historiques en vue de renforcer la coopération multiforme entre les deux nations. 

Dr Boudjemaâ Haichour
Chercheur-universitaire. Ancien ministre

Notes bibliographiques :

1- Mahfoud Keddache : Il y a trente ans, le 8 mai 1945, Éditions du Centenaire Paris 1975.
2- Radouane Ainad Tabet : Le 8 Mai 1945, OPU Alger 1985.
3- Boucif Mekhaled : Chronique d’un massacre le 8 mai 1945, Éditions Syros Paris 1995.
4- Pierre Miquel : La guerre d’Algérie. Éditions Fayard Paris 1993.
5- Bendjamin Stora-Zakia Daoud : Ferhat Abbas : une utopie algérienne. Éditions Denoël Paris 1995.
6- Direction des archives, wilaya de Constantine sur le 8 Mai 1945.
7- La guerre d’Algérie par les documents : Tome 1, l’avertissement 1943/46, services historiques Vincennes 1990.
8- MTLD/Le génocide du 8 mai 1945/ Brochures n°3 Alger 1951.
9- Eugène Vallet : Un drame algérien - La vérité sur les émeutes du 8 Mai 1945, Grandes éditions françaises Paris 1948.
10- Bouzouzou Mahmoud : Le 8 Mai 1945, El Manar n°3 du 9 mai 1952.
11- Rey Goldzeiguer : Le 8 Mai 1945 au Maghreb in colloque international Reims-collection l’histoire partagée, Lyon 1985.
12- Yves Benot : Massacres coloniaux 1944/1950  in Éditions la Découverte Paris 1094. La IVe République et la mise au pas des colonies.
13- Communication donnée par Dr Boudjemaâ Haichour, colloque national sur les événements du 8 Mai 1945, organisé par la Fondation du 8 Mai à la salle de conférences du Hamma, Bibliothèque nationale.

Copyright 2022 . All Rights Reserved.
On utilise des cookies pour personnaliser le contenu et les publicités, pour fournir des fonctionnalités de réseautage social et pour analyser nos visites. De plus, nous partageons des informations sur votre utilisation de notre site avec nos partenaires de réseaux sociaux, de publicité et d'analyse de données, on continue de naviguer sur notre site bous accepter les conditions d'utilisation Plus d'informations Fermer