Rachid Bouchareb et Yasmina Khadra parlent de l’adaptation du roman au cinéma à Saïda : «Lorsque le scénario est mis entre les mains du réalisateur, l’écrivain se retire...»

20/09/2023 mis à jour: 03:54
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Ahmed Bedjaoui, Rachid Bouchareb et Yasmina Khadra en débat à la maison de la culture Mustapha Khalef à Saïda - Photo : D. R.

Par Fayçal Métaoui

Le cinéaste Rachid Bouchareb et l’écrivain Yasmina Khadra ont débattu de la thématique de l’adaptation des romans au cinéma lors du 6e Festival national de la littérature et du cinéma de la femme de Saïda.

Un débat a été organisé à la maison de la culture Mustapha Khalef à Saïda, modéré par le critique et universitaire Ahmed Bedjaoui.

Rachid Bouchareb et Yasmina Khadra ont déjà travaillé ensemble (avec Olivier Lorelle) pour le scénario du film La voie de l’ennemi, sorti en 2014, et pour le téléfilm La route d’Istanbul, en 2016. «J’espère travailler encore Yasmina Khadra dans le futur.

Avec Khadra, on s’est donné le monde entier comme espace de travail. On ne s’est pas enfermés. Il faut dépasser les frontières, le cinéma est universel», a déclaré Rachid Bouchareb.

«Par obligation, j’ai écrit des scénarios, mais cela me handicape en tant que cinéaste. J’aime bien le système américain avec la cohabitation entre l’écrivain, qui écrit le scénario et le cinéaste. A Hollywood, on laisse la liberté aux cinéastes d’aller chercher les scénarios qui leur correspondent», a-t-il ajouté.

Rachid Bouchareb a écrit ou coécrit plusieurs scénarios de ses films comme Little Senegal en 2001, London River en 2009 et Hors-la-loi en 2010.

«Écrire un scénario n’est pas mon métier»

«Je regrette qu’on ne donne pas la possibilité à des écrivains de talent algérien d’écrire des scénarios. Avec l’écriture, on apprend à maîtriser les techniques du scénario. C’est une expérience qui permettra plus tard d’avoir l’écrivain-scénariste. Je veux avoir un écrivain qui m’élabore un scénario. Ecrire un scénario n’est pas mon métier.

Il m’est arrivé d’écrire des scènes dont je n’ai pas été capable de tourner. J’essaie de bricoler mais je sais qu’au montage, je vais jeter cette scène parce qu’elle n’est pas bien écrite. Il n’y a rien, pas d’âme, pas de direction, pas de dialogue», a confié Rachid Bouchareb. Selon lui, un film donne parfois un second souffle à un roman.

Ahmed Bedjaoui a précisé que certains romans sont devenus célèbres après avoir été adaptés au grand écran. Il a cité Autant en emporte le vent, de Margaret Mitchell. «L’adaptation permet de jeter la lumière sur un livre, de le mettre en valeur», a-t-il dit. «Parfois l’adaptation cinématographique est ratée à cause d’

un mauvais casting. Un film adapté d’un mauvais roman peut réussir grâce au jeu d’acteurs. Une belle musique peut transformer des scènes faibles.

L’adaptation d’un roman au cinéma, c’est compliqué. On prend une partie de scène écrite. Au cinéma, on s’intéresse surtout au travail des acteurs. C’est eux qui vont donner la puissance au film. On est obligé au cinéma de passer à l’interprétation de l’histoire. D’où l’importance des acteurs. Il faut aller plus loin que ce que l’auteur a proposé. L’enjeu est de faire un bon choix», a souligné Rachid Bouchareb.

«Le comédien traduit les mots»

«Le comédien traduit les mots. Le secret d’un dialogue est que le mot doit devenir action. Nous avons de grands acteurs en Algérie qui n’attendent que des grands sujets pour exprimer leur talent», a souligné Ahmed Bedjaoui.

«Aujourd’hui, je maîtrise mieux l’écriture des dialogues à partir de mon expérience dans l’écriture des scénarios. Ce n’est pas aux cinéastes d’écrire eux-mêmes leurs scénarios. Le scénario, c’est l’affaire des écrivains. J’ai refusé l’adaptation de certains de mes romans comme Les anges meurent de nos blessures» et Qu’attendent les singes. «Je suis devenu exigeant.

Je souhaite que les Algériens le fassent. Il faut que nos réalisateurs s’inspirent des écrivains. Il faut donc arrêter le bricolage. Moi, je n’ai pas ce talent de réaliser un film», a déclaré, de son côté, Yasmina Khadra.

«Le scénario, c’est une véritable aventure. Cela commence par un point et ça tend vers quelque chose qui nous dépasse. Lorsque le scénario est mis entre les mains du réalisateur, l’écrivain se retire», a-t-il ajouté.  Il a confié n’avoir pas été d’accord avec des cinéastes qui ont adapté ses romans comme le Français Alexandre Arcady pour Ce que le jour doit à la nuit, film sorti en 2012.

«Alexandre Arcady a pris la partie qui lui parlait le plus du roman. Après, les gens ont dit que je faisais l’apologie à la colonisation, ce qui est faux. Un cinéaste est tenu par beaucoup de contraintes comme les finances et le temps (...) le cinéma est un monde fourbe, on détourne parfois les propos», a soutenu Yasmina Khadra.

Il a annoncé que son roman Morituri sera bientôt adapté en série sur la plateforme Netflix et qu’un cinéaste algérien a acheté les droits du roman A quoi rêvent les loups, roman publié en 1999.

«Je me suis battu pour que les droits ne soient pas chers pour lui. Je suis reconnaissant envers les gens qui ont adapté mes œuvres et doublement fier de voir un Algérien le faire», a-t-il dit. 

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