Mohamed Himrane : «L’entrepreneuriat féminin est une alternative économique qui nécessite un intérêt particulier»

08/03/2022 mis à jour: 01:58
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Mohamed Himrane : Docteur spécialiste en entrepreneuriat féminin et chercheur associé au Cread / Photo : D. R.
  • L’entrepreneuriat féminin peine à se développer en Algérie. Notre pays est dépassé par beaucoup d’Etats africains dans ce domaine. Pourquoi, selon vous ?

En Algérie, à l’instar de la zone MENA, le rôle assigné aux femmes comme mères et responsables de foyer est un principe culturel fondamental. Cette réalité semble révéler que la priorité est donnée à la famille plutôt qu’à l’engagement dans la sphère publique et économique. Beaucoup de femmes entrepreneures en Algérie se lancent en premier lieu pour créer leur propre emploi.

On parle alors d’entrepreneuriat de nécessité, par opposition à l’entrepreneuriat d’opportunité qui est plus répandu chez les hommes. En fait, sur un total de 210 777 entreprises inscrites au Centre national du registre du commerce à la fin de 2020, 13 534 sont gérées par des femmes, soit l’équivalent de 6,4%.

Pour les personnes physiques, il est recensé 1 914 695 commerçants, dont 152 392 activités appartiennent aux femmes, soit l’équivalent de 7,9%. Trois facteurs pourraient expliquer pourquoi il y a moins de femmes entrepreneures en Algérie que dans d’autres pays.

Premièrement, le processus lourd et coûteux qu’implique la création d’une entreprise, ajouté à cela l’incertitude de la possibilité de récupérer les actifs après un éventuel échec sont des inquiétudes qui sont très difficiles à vaincre chez les femmes. Deuxièmement, l’attitude envers les femmes et le travail en Algérie pourrait être moins favorable pour les travailleuses et, par extension, pour les femmes entrepreneures. Troisièmement, les lois de l’investissement et des affaires sont complètement neutres vis-à-vis de l’approche du genre.

  • Malgré les contraintes, la situation semble progresser positivement. La société algérienne a-t-elle évolué et changé son regard vis-à-vis de la femme entrepreneure ?

Effectivement, malgré les obstacles financiers, administratifs et culturels, l’évolution des facteurs sociologiques a encouragé les femmes à pénétrer le monde du travail en général, et celui de l’entrepreneuriat en particulier. En réalité, le système éducatif en Algérie s’est grandement amélioré durant les dernières décennies et il y a aujourd’hui plus de femmes que d’hommes qui fréquentent l’université.

A cet effet, la situation sociale des femmes en Algérie a évolué depuis quelques années, une nouvelle génération est née, plus diplômée et moins complexée. Les femmes ont prouvé dans un monde d’hommes leur dynamisme et leur régularité.

A ce titre, les femmes entrepreneures algériennes sont motivées en partie par leur besoin d’indépendance financière et d’auto-suffisance. Il faut ajouter aussi l’incapacité d’une seule paie à répondre aux besoins financiers d’un certain nombre de familles de la classe moyenne, la croissance du taux de divorce et l’augmentation du nombre de femmes vivant seules.

Il faut souligner aussi que les jeunes femmes bénéficient sans aucune discrimination des dispositifs de microcrédits pour créer des entreprises. Aujourd’hui, le nombre de femmes entrepreneures se multiplie de façon très rapide, particulièrement dans les années qui ont précédé la pandémie de Covid-19.

  • Où réside l’importance de l’entrepreneuriat féminin ? La femme peut-elle réussir là où l’homme a montré ses limites ?

L’Algérie ne peut aspirer à être développée sans s’approprier d’une croissance économique durable. Cette croissance est possible à travers l’engagement de toute la composante démographique (hommes et femmes) de la nation. La femme entrepreneure, au même titre que son homologue masculin, crée de l’emploi et contribue à la création de la richesse dans toutes les économies. De même, elle assure la cohésion sociale par la création de nouveaux emplois pour elle-même et pour les autres.

A titre d’exemple, le père du microcrédit, Muhammad Yunus, a créé une banque chargée essentiellement d’octroyer des microcrédits aux femmes entrepreneures. Le fondateur de Grameen Bank a bien soutenu les entreprises féminines à lutter contre le chômage et diminuer la pauvreté dans les zones rurales au Bangladesh. Cette invention lui a permis de recevoir le prix Nobel de la Paix en 2006.

A ce stade, l’entrepreneuriat féminin en Algérie représente une alternative économique qui nécessite un intérêt particulier pour exploiter toutes les ressources sous-utilisées dans le pays. La population féminine jeune et mieux formée peut contribuer à la diversification de l’économie, réduire le chômage et améliorer le niveau de vie des ménages.

  • Comment expliquez-vous le fait que les femmes soient moins présentes dans le BTPH et l’industrie et sont 62% à avoir bénéficié de l’Angem et seulement 10% de l’Anade et la Cnac ?

Dans les domaines du BTPH et de l’industrie, la part des femmes est traditionnellement très faible, partout à travers le monde. Les femmes préfèrent le secteur des services en raison des facilitations d’accès au marché, d’un niveau des coûts faibles et des stéréotypes liés aux domaines du BTPH et de l’industrie qui indiquent que ces activités sont masculines.

Le dispositif Angem profite beaucoup aux femmes, parce qu’il accorde des microcrédits (comme Grameen Bank) et leur permet d’acheter de petits équipements et des matières premières de démarrage pour exercer une activité ou un métier. Ce dispositif est destiné à tout citoyen de 18 ans ou plus sans revenus ou disposant de revenus instables et irréguliers ainsi que les femmes au foyer.

A cet effet, il ne faut pas perdre de vue que les hommes préfèrent des fonds plus importants que les femmes pour se lancer dans une aventure entrepreneuriale. C’est ainsi qu’ils s’orientent beaucoup plus vers l’Anade ou la Cnac. Les femmes sont seulement dominantes dans des projets de petite taille, plafonnés à 100 000 DA. 

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