La chronique littéraire / Une littérature au sens de l’honneur

08/06/2024 mis à jour: 01:52
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La littérature algérienne est certainement une des littératures les plus fécondes et les plus riches au monde, déclinée en trois langues : arabe, français et tamazight, auxquelles il faudrait rajouter les prémices romanesques «dialectales» de Rabeh Sebaa et Radia Gouga venant en écho à la foisonnante poésie dite populaire. 

Notre littérature manifeste, en ce nouveau siècle, une vitalité et une créativité qui ne se démentent pas, malgré les difficultés éditoriales, la problématique récurrente des langues et, dit-on, le recul de la lecture. Or, de quoi est le signe d’une telle vitalité, si ce n’est d’un vif besoin créatif d’expression, de s’exprimer et d’exprimer le monde. Un besoin qui trouve sa réalisation dans des œuvres qui ne manquent pas de qualités et qui valorisent tant les productions elles-mêmes que les milieux qui ont permis leur éclosion. La prise de parole littéraire est ainsi à double portée, l’une intrinsèque et l’autre déductive. L’expression littéraire s’avère, pour une société, symptomatique de son affirmation et de ses aspirations. 

Tel fut d’ailleurs le cas de la littérature algérienne lors de son apparition dans le contexte colonial et si elle fut une arme revendicative, son rôle ne peut se limiter à un adjuvant. Loin de cette portion congrue, la littérature a une portée beaucoup plus large car elle dénote de l’élan vital, dans la meilleure acception du qualificatif, d’une communauté. Faire œuvre littéraire est donc illustrer, par l’expression esthétique, la force de l’imaginaire, la démonstration intellectuelle et l’intelligence, les capacités et les aptitudes, sinon les possibilités d’une société. La littérature algérienne est, à ce titre, porteuse d’un énorme potentiel qui se décline dans la variété des thèmes abordés, la multiplicité des points de vue, la diversité des idées et la richesse de la réflexion.

 Ce qui augure d’un domaine littéraire à même de se constituer en terreau social à portée démocratique. La littérature algérienne n’est donc pas ce terrain clos que l’on imagine, ni cet inutile fatras de mots qu’on méprise, ni ces superficiels ou factices horizons qu’on dénonce, elle est la fontaine jaillissante d’une eau fraîche et pure pour celui qui veut y boire ou s’y revivifier et elle n’est, surtout pas, une recette miracle ou un docte estampillage, car elle relève du génie d’un peuple, de sa capacité créative et c’est bien celle-ci qui participe aux deux principes premiers de l’identité d’un pays : l’assise conceptuelle et l’actualisation pérennisée, ce qui ne manque pas d’être important au moment où la guerre est devenue aussi cognitive, car la créativité est indissociable de la connaissance. Au moment où nous abordons les importants changements de ce vingt-et-unième siècle, nous nous devons d’aller vers de nouveaux paradigmes d’analyse qui nous permettent de prospecter de nouvelles approches fondées sur le «tout signifiant» et donc déterminant, y compris la littérature. 

A ce titre, la littérature algérienne est un vecteur à ne pas négliger par ce qu’elle recouvre en termes d’assises et représentations sociologiques, politiques et culturelles. La littérature algérienne, on l’oublie souvent, témoigne de ce qu’est l’Algérie mais aussi de ce qu’elle voudrait être. Ce témoignage est rarement direct, car ce n’est pas l’objet de la littérature que de verser dans une telle démarche, mais se donne à lire par de multiples recoupements. La portée d’une œuvre est particulièrement importante au plan des valeurs véhiculées et les productions algériennes s’avèrent porteuses de celles les plus nobles, dénotant une qualité éthique qui les honore. Qu’on nous objecte que de telles valeurs ne sont que théoriques, trompeuses sophistes ou pures spéculations littéraires, on aura à rétorquer que les valeurs sont d’abord des modèles à suivre et que leur mérite premier est de se constituer en tant que telles et de se manifester, quel que soit le degré de sincérité de celui qui s’en prévale. 

La littérature algérienne est aussi une littérature humaniste ou, du moins, respectueuse de la personne humaine et de ses droits, fidèle en cela à celle de ses aînés, lointains ou proches, confrontés aux négateurs de liberté puis des libertés. Ce qui pourrait nous conduire à évoquer aussi la dimension dite «subversive» de cette littérature, en tant que remise en cause des statu quo et autres impasses imposés par les liberticides adversaires des ruptures et comment ne pas évoquer, ici, en ce mois de juin, celles de Djaout choisies comme titre de son ultime hebdomadaire. Récits de vie ou de mœurs, trames sociales, démarches militantes, fresques historiques, aventures, drames et épanchements poétiques, tout est «bon» à prendre, à exprimer et à penser, pour témoigner de la présence, de la vivacité, de la résilience, de la vie et de l’âme d’une nation, tout en prenant le plaisir de lire, de s’évader et aussi de réfléchir et de pérenniser son «être». 

L’indifférence à l’égard de la littérature, sa minoration ou même sa dévalorisation ne change en rien de sa portée expressive, même si elle réduit de son influence, car le littéraire ne se résume pas à un texte isolé mais relève bien d’un geste symbolique qui plonge aux tréfonds de l’humain. Un humain qui est au centre de toute chose pour les consciences éclairées qui savent que le sens d’une nation est ce qui assure véritablement son existence. C’est pourquoi, la conviction qu’en dehors de l’humain, il ne saurait y avoir de sens, aussi puissants que soient les appareils, doit prédominer et être, à chaque fois et pas seulement dans les livres, réaffirmée. 

Et c’est au sens des êtres, des choses et de la communauté signifiante que nous renvoie la littérature algérienne, en cela elle est à saluer, en cela elle est honorable, dans un monde où le sens de l’honneur doit être une vertu première et le fondement de toute démarche, quoi qu’en dise le chant strident des «sirènes» dans les deux acceptions du terme.

 

 Par Ahmed Benzelikha

 

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