Le marché de la tomate est devenu un véritable champ de bataille économique entre l’Union européenne et le Maroc.
Derrière ce qui semble être une simple querelle commerciale, se cachent des enjeux colossaux affectant l’emploi, l’environnement et l’équilibre économique de plusieurs régions européennes. Le Maroc, deuxième exportateur mondial de tomates, inonde le marché européen grâce à des accords commerciaux préférentiels qui fragilisent les agriculteurs européens. Avec une production annuelle estimée à 1,5 million de tonnes, dont près de 70% sont destinées à l’UE, le Maroc a su tirer profit d’un cadre commercial avantageux au détriment des Européens. Les importations de tomates marocaines sont passées de 350 000 tonnes en 2015 à plus de 450 000 tonnes en 2022, selon les données douanières européennes.
En 2023 et 2024, le Maroc était passé premier exportateur de tomates fraîches vers l’UE avec 528 773 tonnes, selon les données de la Direction générale de l’agriculture et du développement rural marocain. Il a généré 999,04 millions d'euros, surpassant ainsi l'Espagne, qui a enregistré 933,63 millions d'euros. Cette croissance fulgurante repose en grande partie sur des exonérations de droits de douane, permettant aux producteurs marocains de proposer des prix imbattables sur le marché européen.
Cette situation est dénoncée par les agriculteurs européens, qui subissent une pression économique insoutenable. En Espagne, premier pays producteur de tomates en Europe avec 3,7 millions de tonnes produites annuellement, les prix ont chuté de 20% en moyenne depuis 2018, selon la Coordination des organisations d’agriculteurs et d’éleveurs (COAG). En France, où la production annuelle avoisine les 700 000 tonnes, certains producteurs ont vu leurs revenus diminuer de 30% à 40% sur la même période. La principale critique formulée par les producteurs européens repose sur ce qu’ils qualifient de «concurrence déloyale».
Les coûts de production au Maroc sont nettement inférieurs à ceux de l’UE, notamment en raison de conditions de travail plus précaires et d’une réglementation environnementale plus souple. Pendant que les agriculteurs européens doivent se conformer à des normes strictes en matière de pesticides, d’usage de l’eau et de conditions de travail, leurs homologues marocains bénéficient d’une législation plus laxiste. Les effets de cette concurrence exacerbée se font sentir à tous les niveaux.
En Espagne, région historiquement spécialisée dans la production de tomates, près de 20% des serres ont été abandonnées entre 2017 et 2022, selon la Fédération espagnole des exportateurs de fruits et légumes (Fepex). En France, la situation est tout aussi alarmante : 15% des producteurs de tomates ont cessé leur activité en cinq ans. La baisse des prix et la fermeture des exploitations entraînent une perte massive d’emplois. En Andalousie (Espagne), par exemple, plus de 10 000 postes saisonniers ont disparu dans le secteur des tomates depuis 2020.
Des questions d'éthique
Au-delà des problématiques économiques, la production marocaine de tomates soulève des questions d'éthique et environnementales. L’agriculture européenne repose sur des principes de durabilité, de qualité et de respect des droits humains. Les producteurs de l’UE investissent massivement dans des technologies innovantes, comme l’irrigation goutte-à-goutte ou les cultures sous serre, afin de minimiser leur impact écologique. Cependant, ces efforts sont sapés par une concurrence qui ne respecte pas les mêmes standards.
Par ailleurs, selon Amnesty International, certaines exploitations marocaines continuent d’employer des mineurs et de ne pas respecter les droits fondamentaux des travailleurs agricoles. Les conditions de travail dans ces exploitations sont souvent précaires, avec des salaires bien inférieurs aux standards européens et une protection sociale quasi inexistante. Importer des tomates produites dans de telles conditions revient à cautionner un système qui bafoue les droits des travailleurs.
Face à cette situation, de nombreuses voix s’élèvent en Europe pour réclamer une révision des accords commerciaux entre l’UE et le Maroc.
Il est impératif d’introduire des clauses contraignantes exigeant le respect des normes sociales et environnementales européennes. Plusieurs audits indépendants ont souligné la nécessité d’imposer des quotas annuels sur les volumes d’importation de tomates marocaines afin de limiter l’impact sur les agriculteurs européens. Le risque est grand de voir disparaître une partie importante de la production européenne de tomates, avec des conséquences irréversibles sur l’emploi et l’économie rurale.